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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 05:42

 

Aimer la patrie

 

Aimer la patrie (Snèha Cheath) est une phrase que nous la répétons sans cesse dont personne, en général, ne cherche à préciser le sens. Elle devient une volonté nationale dont les ambitieux de tous les temps et les tyrans ont la plus largement abusée pour servir leurs convoitises diverses. Et le peuple s’habituait depuis la nuit des temps d’honorer la formule nationale : Mourir pour la patrie. Dans l’esprit de révolution communiste, cette phrase est un moyen pour réduire les hommes dans la servitude du parti et dans l’esprit des despotes, elle est un oukase pour imposer leurs lois. Après l’indépendance nationale, au Cambodge, le Pouvoir a longtemps cherché à subordonner la vie des Khmers à la grandeur du pays, devenu de plus en plus indéfinissable. Nous, Khmers, ont cru qu’il nous suffirait d’en appeler à l’unité autour d’un leader national pour résoudre tous les problèmes du pays. « Aimer la patrie » fait donc partie des devoirs des Khmers à travailler ensemble pour rebâtir cette grandeur.    

 

Et pourtant, le mot « Aimer », par sa nature, c’est déjà la liberté par impulsion, sans contrainte, sans efforts. C’est aussi l’égalité entre les partenaires de vivre leurs amours pour meilleur et le pire. Le mot « Patrie », par la loi, c’est aussi la liberté et c’est autant le contrat social entre les acteurs d’un pays. L’union entre ces deux mots devrait se faire, en principe, dans la liberté et dans le respect de la loi. Nous le savons le lien entre le pays et chaque citoyen est double : Lien sentimental et lien social, régit par la loi (droit et devoir). Chaque citoyen est libre par la loi et souverain par son appartenance au peuple (le peuple est souverain dans une démocratie). Le sentiment est l’ «homme intérieur » et le social est le « monde extérieur » de l’homme. Nous sommes donc confrontés à une énigme : Association entre ces deux mondes. Une société harmonieuse n’existe qu’à condition de respecter la séparation du « monde extérieur » et de l’«homme intérieur », mais aussi de disposer d’un moyen de les combiner ou de les rendre compatibles. Si ces deux mondes qui forment une société tirent dans des sens opposés, elle ne peut que se renverser et se briser. « Aimer la patrie » est-il un moyen pour consolider la société khmère ?

 

Pour répondre à cette question, un examen de la société khmère est nécessaire.

 

Au XIXe siècle, le Cambodge est un pays rural avec d'innombrables villages, misérables souvent, groupes de maisonnettes pareilles à celles qu'on peut voir aujourd'hui encore dans toutes les contrées du pays. Les villageois ou paysans formaient des communautés serrées, vivant d'eux-mêmes, guidés par un conseil des anciens ou un chef des bonzes. Leurs activités économiques étaient celles de subsistance, fermées sur elles-mêmes. Ils étaient incapables d'acheter que quoi ce soit des marchandises dites de ville ou de luxe. Ces produits étaient réservés aux citadins, parce qu'ils coûtaient cher pour les paysans. Leur lien unique avec l'autorité de l'État était l'impôt. Celui-ci collectait l'impôt, payable en nature. Les paysans étaient pauvres et endettés. Ils devaient recourir aux prêteurs chinois pour leurs subsistances. Quand leur dette n'était-elle pas acquittée, les prêteurs saisissaient leurs terres. Au fil des temps, plus de la moitié des villageois était des paysans sans terre. Ces paysans étaient devenus des métayers ou ouvriers agricoles qui travaillaient pour les comptes des riches propriétés terriens qui sont en général des Chinois. Ils sont détestés, mais indispensables pour les paysans pauvres. Accablés par leurs dettes, ces paysans étaient vis-à-vis de leurs patrons dans une position pire que celle des esclaves. Pauvres paysans, en vérité, prisonniers, la plupart du temps, d'une économie de subsistance. Toute la paysannerie khmère est à égalité dans la pauvreté. Pendant quatre vingt dix ans de protectorat français, cette situation ne changeait guère. La France protège le pouvoir et les frontières, mais pas la population. Elle pratique la politique capitaliste : Le Cambodge est un marché où écouler ses produits industriels et acheter certains produits bruts destinés à alimenter ses industries. Ainsi, des villes se créent qui n'ont d'autres fonctions que de rassembler et d'expédier ces marchandises. Ces villes sont habitées par des commerçants chinois, des colons français et des fonctionnaires khmers. Les liens entre les villes et les campagnes sont inexistants. Pas de route, pas de communication.         

 

L'organisation sociale de base de la société khmère est simple : Un père et ses enfants, un chef et ses fidèles, un Roi et son peuple, des Dieux et leurs adeptes. On peut donc résumer cette organisation en un mot, être supérieur et être inférieur. Le Supérieur est l'homme prédestiné ou providentiel (Neak Mean Bon). L'Inférieur est l'homme inculte (Neak Lagông Klao). À tel point que dans le langage de communication de l'Inférieur vers le Supérieur, les mots précisent la position du sujet.  Par exemple le mot "Knhom » (Je ou Serviteur) indique que le sujet exprimé est un Inférieur. Depuis toujours, au Cambodge, on parlait peu des Khmers, mais beaucoup du Cambodge. On supposait que les Khmers sont heureux avec la gloire de l'Angkor, comme aujourd'hui des villas de quelques richards dissimulent des cabanes des pauvres qui décorent le pays. Cette double image, splendeur d'une minorité, misère de la masse populaire est apaisé par le culte de Neak Mean Bon. L'Inférieur qui s'agenouille devant le Supérieur, même aujourd'hui, ne choque personne, parce que c'est la coutume khmère. Des récits des savants sur l'organisation sociale khmère au modèle de la division de castes à l'indien ne sont qu'une littérature pour moi : Au premier rang, les brahmanes sont des prêtes, maîtres spirituels ; viennent ensuite les guerriers, rois, princes, grands seigneurs (Kshastryas) ; au troisième rang, sont les petits paysans, éleveurs, artisans, marchands (Vaysyas) ; enfin à la quatrième et dernière place les çudras qui sont, à l'origine du moins, des indigènes asservis. Cette organisation sociale khmère autorise mal le jeu d'opposition. Le dialogue égalitaire entre père et enfants est impossible. Pas la peine d'y penser entre le roi et son peuple. Cette organisation emprisonne le peuple dans sa case, appelée l'"obéissance" (Korûp Pranibât). Elle empêche la société khmère de tourner vers l'avenir. Elle s'éloigne fatalement toute révolution sociale. L'obéissance est l'ordre existant. Il suffit de lire toutes les codes de morale khmère. Elles reposent toutes sur l'obéissance à des ordres déterminés par les anciens. Dans chaque famille traditionnelle khmère, chaque enfant est pris dans le corset de fer d'une éducation à l'obéissance sans faiblesse. Un véritable dressage l'oblige à observer un code qui réglemente sa façon de dormir, de marcher, de s'asseoir, de parler, de rire, de vivre en couple. Ce qu'on appelle au Cambodge le code des anciens ou règles de moralité. Le cadre traditionnel de la vie villageoise est figé. Ce cadre est incapable d'absorber la modernité. À échelle du pays, il devient impuissant pour faire face à tout-puissant adversaire de l'organisation sociale des pays voisins qui s'ouvre facilement vers la modernité. Ils sont sans doute fidèles à toutes leurs traditions qui coexistent avec la modernité. La rigueur et la souplesse, "élasticité" est sans doute une de leurs supériorités sur notre modèle social.

 

Au XXe siècle, la société khmère ne change guère son visage. La pauvreté est toujours présente dans la société khmère. Les conditions de vie ardue des paysans sont identiques au XIX siècle. Ces conditions semblent travailler à appauvrir davantage les pauvres et à enrichir les riches en petit nombre. Le contraste entre les villes et les campagnes se manifestent clairement. On voit les paysans comme des arriérés (A Samré) et les citadins de peau claire comme des civilisés (Neak Samay) : Travailler dans la rizière est considéré comme un raté (A Chaur Masirth) ; travailler dans le bureau est  regardé comme un homme cultivé (Neak Chès Deung) ; posséder beaucoup d’argent est honoré comme un patron chinois (Thao Ké). La société khmère du XXe siècle est encore de couleur noire de deuil, nonobstant le contact avec l’Occident pendant quatre-vingt dix ans (1863-1953 : Protectorat français) : La science n’était pas un moyen de gouvernement et l’intelligence n’était non plus comme une force sociale. La féodalité peut vivre en paix pendant la présence des Français, enfants spirituels de Jean-Jacques Rousseau, de Voltaires et inventeurs des droits de l’Homme. Adhémard LECLERE (ancien Résident de France au Cambodge) écrit quelques lignes importantes dans la préface de son livre (les codes cambodgiens – Lois constitutionnelles, date de publication 1898) : la France avait pour mission (XIXe siècle) de relever le peuple khmer, de galvaniser et de l’avancer dans la voie de la civilisation où il s’est arrêté. Six ans plus tard, Armand ROUSSEAU donnait son avis dans sa thèse pour le doctorat en 1904 (le protectorat français du Cambodge) : c’est grâce à cette puissance protection que Norodom Ier, a pu mourir sur le trône de ses ancêtres après un long règne (1864-1904) dont les dernières années furent pour son peuple une ère de paix et de prospérité qu’il n’avait pas connue depuis des siècles.

L’immobilisme culturel continue d’être considéré par le Pouvoir comme un facteur de stabilité du régime politique. La distance ne cesse de s’accroître entre le monde moderne et la tradition quasi inchangée depuis la nuit des temps. Au fil des années, ces deux éléments deviennent des forces d’opposition entre-elles : La tradition représente le Pouvoir et le moderne symbole les intellectuels (Neak Chès Deung) ou la  force de l’intelligence. La combinaison entre ces deux forces était impossible pour des raisons coutumières. Le moderne voulait renouveler la figure du pouvoir par la démocratie et le Pouvoir voulait garder la tradition pour maintenir sa supériorité innée dans la hiérarchie sociale. La nouvelle forme de servitude était inventée en effet par le Pouvoir pour combiner ces contradictions : Le socialisme khmer. Les uns le considéraient comme une chose nouvelle, une invention de génie ; ils espéraient créer une force nationale (le nationalisme khmer), fondée sur la force traditionnelle millénaire. Les niveleurs républicains et révolutionnaires khmers le jugeaient irrésistible, parce que cette invention leur semble le fait le plus continu, le plus ancien et le plus permanent que l’on connaisse dans l’histoire khmère : Aimer l’ordre ancien, c’est aimer la patrie. Mais la démocratie proposée par les régicides ne changeait pas la nature du Pouvoir : Celui qui tient le pouvoir est toujours le Roi dans l’esprit khmer, fondé sur le principe de « Neak Mean Bon ».  « Neak Chès Deung » deviennent ainsi « Neak Mean Bon », une fois ils avaient le pouvoir.

           

Cet esprit n’est pas sans conséquences : La destitution de la monarchie en 1970 (18 mars), la prise de pouvoir par les Khmers Rouges en 1975 (17 avril) et l’intervention des forces vietnamiennes au Cambodge en 1979 (9 janvier). Ces trois évènements majeurs dans l’histoire contemporaine khmère font tomber la société khmère dans la déprime, l’humiliation et la souffrance. Le prix à payer des erreurs commises par les dirigeants khmers de tout bord est cher pour le peuple khmer : Deux millions de morts et la perte de l’indépendance du pays. Le XXe siècle est un siècle, à lui tout seul, d’assemblage de la décadence de la société khmère de jadis et le miroir du mal khmer.  

 

Sans mesurer la déchéance profonde de la société khmère, aujourd’hui, les nationalistes khmers veulent à tout prix la redresser sans délai et sans trouver les moyens d’y porter remède. Leur combat est fondé sur le ressentiment national d’une grande nation khmère disparue. En dépit des apories de la grandeur khmère et de la nature totalitaire du régime politique de l’époque glorieuse, ils continuent de soutenir intellectuellement la thèse de l’Empire khmer, période (IXe au XIVe siècle) pendant laquelle le Cambodge avait atteint son l’apogée en termes d’expansion territoriale et d’influence régionale, pour faire une référence nationale. Le rassemblement des nationalistes de droite et de gauche s’opère autour d’un slogan, « Nous, Khmers, descendons direct de la race Khmers d’Angkor, race bâtisseuse de la grandeur de la Nation khmère  ». Ce slogan est une exacerbation des affrontements idéologiques qui caractérisèrent l’immédiat après l’indépendance nationale. Est-t-il du nationalisme intégral ? ou du patriotisme ? Nul ne saurait le dire. Pour les démocrates, ils sont convaincus que le déclin de la société khmère puisse être contenu mécaniquement par la mise en place d’un régime démocratique libéral. Or nous savons aujourd’hui la mise en place de celui-ci sans être accompagné par une politique de développement économique active et des travaux de l’intelligence (la formation de l’esprit) n’est qu’une utopie. Tocqueville écrivait (de la démocratie en Amérique) : « … chaque développement de la science, chaque connaissance nouvelle, chaque idée neuve, comme un germe de puissance mis à la portée du peuple. La poésie, l’éloquence, la mémoire, les grâces de l’esprit, les feux de l’imagination, la profondeur de la pensée, tous ces dons que le ciel répartit au hasard, profitèrent à la démocratie… ».


Dans la société khmère d’aujourd’hui, il y a une espèce d’antagonisme, l’un dresse contre l’autre : L’un n’abandonne pas à glorifier le passé, l’autre ne se lasse pas de prolonger des critiques contre le passé. Que représente-il ce passé pour le premier : On respecte l’ordre, on évoque la famille, l’autorité, la religion et la tradition. Le second appelle l’égalité, la raison, la liberté et la loi. À l’heure de l’internet, on trouve cet antagonisme dans les débats des hommes de savoir. C’est une bataille intellectuelle et idéologique. Chaque camp défend sa position avec véhément. Chaque position devient immédiatement suspecte de trahison (Kbâth Cheat). Il n’y ait pas de demi-mesure : Si tu n’es pas dans mon camp, t’es mon ennemi. La guerre des idées fait rage dans les milieux des intellectuels khmers. Ces soldats des idées prennent le temps à aimer la patrie, chacun à sa façon et qui déprime à force de combattre l’autre. Bien sûr, il ne faut baisser la garde, quand il s’agit de défendre la patrie en panne de perspective d’avenir. Mais, comme Christophe Barbier, journaliste français, écrit : « La ténacité n’est pas la férocité. Rien ne serait plus dangereux que d’humilier l’ennemi ». En faisant ce constat, je suis conscient de mon abus, compte tenu de la limite de mon savoir. Je n’ai ni l’intelligence, ni l’expérience d’un savant, je ne demande donc pas à mes amis de réfléchir sur le sujet dont j’examine, mais plutôt sur leurs propres pensées fondées en raison. Est-elle toujours supérieure et sans déficiente ? La mienne n’est pas une antithèse aux autres idées qui valorise la pensée khmère, mais une interrogation sur son rôle dans la construction de la grandeur et sa responsabilité dans la décadence de la nation khmère. Combien de fois j’ai pleuré de chagrin de voir mon pays agressé, humilié, meurtrier par la stupidité d’idéologie des dirigeants khmers de tous les régimes. Je suis né Khmer, je suis fier de l’être dans le malheur et bonheur de ma patrie. Est-il une force de l’amour ? Je n’en sais rien. Je me rappelle bien une phrase célèbre de l’ancien président des États-Unis d’Amérique, John Kennedy : « Demandez  ce que vous pouvez faire pour votre pays… ». Ce que j’essaie d’y faire tous les jours. Cela me donne-t-il le droit de dire que j’aime la patrie plus que les autres ? Bien sûr que non. Mais, tuer son propre peuple comme Pol Pot l’avait fait, est-il un acte d’amour ? Mal protéger le pays contre la domination étrangère, est-il appelé l’« Aimer la patrie » ? « Aimer la patrie » en oubliant la réalité de la société khmère, est-il un vrai amour ? L’«Aimer la patrie » n’avait pas de modèle, mais la conscience aiguë de disposer de l’un des plus beaux esprits qui soient : la vérité

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