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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 04:02

Histoire du Cambodge : Période Founanaise ou Première Période historique. 

(Extrait du livre de G. Coedès - Les États hindouisés de l’Indochine et d’Indonésie).

 

Les rois du Fou-nan :

Ier siècle :

-          Houen t’ien ou Kaundinya.

-          Houen p’an houang (filiation : descendant de Houen t’ien).

-          P’an-pan ( Second fils de Houen p’an houang, durée de règne 3 ans).

IIe-IIIe siècle :

-          Fan Che-man ou çri mâra (Général). Il est élu roi après la mort P’an-pan.

-          Fan tchan (225-250), neveu de Fan Che-man, durée de règne : 20 ans. Roi usurpateur, il assassine l’héritier du trône, nommé Kin-cheng

-          Tch’ang (Fils de Fan Che-man), Roi usurpateur, il assassine Fan Tchan.

-          Fan-Siun (Général) (date d’ambassade : 268 à 287).

IVe siècle :

-          Tchan-t’an ou Chandan (Date d’ambassade : 357).

-          Kiao-Tch’en jou ou Kaundinya

-          çri Indravarman (date d’ambassade 424-453).

Ve siècle :

-          Jayavarman (Date d’ambassade 480-550)

-          Gunavarman (date d’ambassade 517-539) ; fils de Jayavarman avec la reine Kulaprabhâvati).

-          Rudravarman (le dernier roi du Fou-nan), de fils de Jayavarman avec une de ses concubines. Il assassine son demi-frère Gunavarman.

 

Les débuts du Fou-Nan.

Les Chinois appelaient Fou-Nan. Ce nom est la prononciation mandarine moderne de deux caractères prononcés autrefois b’iu-nâm, qui sont la transcription du vieux mot khmer bnam, actuellement phnom (Montagne). Les rois de ce pays avaient pour titre une expression signifiant « roi de la montagne », en Sanskrit parvatabhûpâla ou çailarâja, en khmer krung bnam, et c’est d’après ce titre royal que les chinois prirent l’habitude de désigner le pays.

Son centre se trouvait sur le cours inférieur et dans le delta du Mékong, mais son territoire dut englober à son apogée le Viêt-nam méridional, le moyen Mékong, et une grande partie de la vallée du Ménam et de la Péninsule Malaise. Sa capitale fut, à une certaine époque, Vyâdhapura (la cité des chasseurs), en chinois T’ö-mou qui est peut-être une inscription d’un terme khmer (dmâk,dalmâk) ayant le même sens. La ville était située, aux environs de la colline de Ba Phnom, et du village de Banam, deux toponymes de la province cambodgienne de Prei Vèng qui perpétuent jusqu’à nos jours le souvenir du nom ancien. D’après l’Histoire des Leang, cette ville était à cinq cents lis (200 km) de la mer. C’est à peu près la distance qui sépare Ba Phnom du site d’Oc Eo, où devait se trouve, sinon le port lui-même, du moins un emporium où étaient établis des commerçants étrangers.

Les premiers renseignements sur le Fou-nan proviennent d’une relation laissée par la mission des envoyés chinois K’ang T’ai et Tchou Ying qui visitèrent ce pays au milieu du IIIe siècle. Leur récit dont l’original est perdu, mais dont il subsiste des fragments épars dans les Annales et dans diverses encyclopédies, constitue, avec une inscription sanskrite du IIIe siècle, la base de notre documentation sur deux premiers siècles de l’histoire de ce pays.

D’après K’ang T’ai, le premier roi du Fou-nan aurait été un certain Houen-t’ien, c’est-à-dire Kaundinya, venu soit de l’Inde, soit de la Péninsule Malaise ou des îles du Sud. Celui-ci ayant rêvé que son génie familier lui remettait un arc divin et lui ordonnait de s’embarquer sur une grande jonque marchande, se rendit au matin dans le temple où il trouva un arc au pied de l’arbre génie. Il prit alors la mer sur un navire que le génie fit atterrir au Fou-nan. La reine du pays, Lieou-Ye (feuille de cocotier), ayant voulu piller le navire et s’en emparer, Houen-t’ien tira de son arc divin une flèche qui traversa de part en part la barque de Lieou-Ye. Celle-ci, effrayée, se soumit et Houen-t’ien la prit pour femme, mais mécontent de la voir nue, il plie une étoffe au travers de laquelle, il lui fit passer la tête. Puis, il gouverna le pays et transmit le pouvoir à ses descendants.

Telle est la version chinoise des origines dynastiques du Fou-nan. C’est sans doute la déformation d’une légende indienne, rapportée plus fidèlement par une inscription sanskrite du Champa. D’après celle-ci, le Brahmane Kaundinya, ayant reçu un javelot du Brahmane Açvatthâman, fils de Drona, le jeta pour marquer l’emplacement de sa future capitale, puis épousa une fille du roi des Nâgas, nommée Somâ, qui donna naissance à une lignée de rois. Cette union mystique, qui était encore commémorée à la cour d’Angkor à la fin du XIIIe siècle par un rite mentionné par l’envoyé chinois Tcheou Ta-Kouan, et dont la chronique cambodgienne moderne a gardé le souvenir, et identique à celle d’où se prétendaient issu les rois Pallavas de Kânchi, dans l’Inde du Sud. Les opinions sont d’ailleurs partagées sur l’origine lointaine de ce thème légendaire.

Quoi qu’il en soit, les évènements historiques qui reçurent ensuite cette affabulation ne peuvent pas être postérieurs au 1er siècle ap.J-C, car dès le siècle suivant, on se trouve au Fou-nan en présence de personnage historique, dont la réalité est attestée par l’épigraphie et par les historiens chinois.

D’après l’Histoire des Leang, un des descendants de Houen-t’ien, Kaundinya, nommé en chinois Houen-p’an-houang, mourut à plus de quatre vingt dix ans. Il eut pour successeur, son second fils, P’an-p’an qui s’en remit du soin des affaires à son grand général Fan-Man dont le nom complet était Fan Che-man, d’après l’Histoire des Ts’i méridionaux : « Après trois ans de règne, P’an-p’an mourut. Les gens du Royaume élirent tous Fan Che-man comme roi. Celui-ci était brave et capable. De nouveau par la force de ses troupes, il attaqua et soumit les Royaumes voisins ; tous se reconnurent ses vassaux. Lui-même prit le titre de Grand Roi du Fou-nan. Puis il fit construire de grands navires et parcourant toute la mer immense, il attaqua plus de royaumes dont ceux de K’iu-tou-k’ouen, de Kieou tche, de Tien-souen. Il étendit son territoire à cinq ou six mille lis.

 

Le Fou-nan (IIe - IIIe siècle).

Il est difficile de préciser l’étendue des conquêtes de Fan Che-man. On a de bonnes raisons pour considérer ce nom comme la transcription de celui du roi çri mâra, mentionné dans la vénérable stèle sanskrite de Vo-canh (dans la région de Nha-trang), que l’on a longtemps prise pour une inscription du Champa, mais dès 1927, L. Finot attribuait à un Etat vassal de Fou-nan. Si l’identification de çri mâra à Fan Che-man est exacte, l’inscription qui émane d’un descendant de çri mâra régnant d’après de l’écriture au IIIe siècle, doit être considéré comme une des sources de l’histoire du Fou-nan. Son témoignage montre qu’à l’époque où elle fut gravée et dans la région où elle fut érigée, c’est-à-dire dans l’actuel Khanh-hoa, le sanskrit était la langue officielle de la chancellerie royale.

Les textes chinois déjà cités nous apprennent que le grand conquérant Fan Che-man mourut au cours d’une expédition contre le Kinêlin, ou frontière d’or, qu’il y a lieu de considérer comme correspondant, soit à Suvannabhûmi, la terre d’or des textes en pâli, soit plutôt à Suvaruakudya, la muraille d’or des textes sanskrite (basse Birmanie ou Péninsule Malaise). Un neveu de Fan Che-man, nommé Fan Tchan, fit mettre à mort l’héritier légitime Kin-cheng, et usurpa le pouvoir. Mais une vingtaine d’années plus tard, Fan tchan fut assassiné par un fils de Fan che-man, nommé Tch’ang. Vengeance sans résultat, car Tch’ang fut tué à son tour par le général Fan siun qui se proclama Roi.

Ces évènements eurent lieu en gros entre 225 à 250, et c’est entre ces deux dates, pendant le règne de Fan tchan, que se place l’entrée en relation du Fou-nan avec la dynastie indienne des Murundas et sa première ambassade en Chine. L’importance de cet évènement répondait plutôt à des préoccupations commerciales qu’à des ambitions politiques, confère à son règne une certaine importance. À cette époque, celle des trois royaumes, la Chine du Sud (Royaume de Wou) se trouvant dans l’impossibilité d’utiliser pour ses relations commerciales avec l’Occident. La route de terre tenues par les Wei,  le Royaume de Wou cherchait à se procurer par la voie maritime les denrées de luxe dont elle avait besoin, or le Fou-nan occupait sur la route du commerce maritime une situation privilégiée, et constituait un relais inévitable aussi bien pour les navigateurs qui empruntaient le détroit de Malacca que pour ceux, probablement plus nombreux, qui transitaient par les Isthmes de la Péninsule Malaise. Le Fou-nan était peut-être même le terminus de la navigation en promenant de l’Orient méditerranéen, s’il est vrai que Kattigara de Ptolémée ait été situé sur la côte occidentale de la Cochinchine.

Ce règne de Fan Tchan est important, écrit P. Pelliot ; c’est cette usurpation qui serait le premier entré en relation officielle et directe avec les princes de l’Inde. Un texte du Ve siècle raconte qu’un certain Kia-siang-li, originaire d’un pays de T’an-yang qui se trouvait, semble-t-il, à l’occident de l’Inde, gagna l’Inde et de là le Fou-nan. C’est lui qui aurait appris au roi Fan Tchan l’existence des belles choses dans son pays, mais le voyage était long ; il pouvait, aller et retour, durer trois et même quatre années. Le Roi Fan Tchan fut-il séduit par les récits Kia-siang-li ? Du moins savons-nous de source sûre qu’il envoya en ambassade dans l’Inde un de ses parents nommés Sou-Wou. Celui-ci s’embarqua à T’eou-kiu-li, peut-être Takkola, ce qui indiquerait que l’influence du Fou-nan s’étendait bien alors jusqu’à l’océan indien. L’ambassade arriva aux bouches du Gange et monta le fleuve jusqu’à la capitale d’un prince qui appartenait sans doute, comme l’a reconnu S. Lévi, à la dynastie des Murundas. Le roi hindou fit promener Sou-Wou à travers son royaume, puis le congédia en lui remettant en présent pour son roi quatre chevaux du pays indo-scythe, et en lui donnant à son retour pour compagnon l’hindou Tch’en song. Quand Sou-Wou parvint au Fou-nan, il y avait quatre ans qu’il en était parti.

C’est encore Fan Tchan, d’après l’histoire des trois Royaumes, qui en 243, envoya une ambassade en Chine offrit en présent des musiciens et des produits du pays. Est-ce encore lui qui est l’auteur de l’inscription sanskrite précitée, et ce texte désigne comme membre de la famille de çri mâra ? La réponse n’est pas impossible, car Fan Tchan, fils de la sœur de çri mâra, pouvait à bon droit se dire parent de son prédécesseur.

L’usurpateur Fan Siun, qui succéda à Fan Tchan, après avoir mis à mort un fils de Fan Chan-man, reçut vers 245-250 la mission chinoise de K’ang T’ai et Tchou Ying qui raconta à la cour l’envoyé des Murundas.

Cette mission chinoise acheva de nouer avec Fou-nan des relations qui eurent pour résultat une série d’ambassades envoyées en Chine par Fan Siun de 268 à 287 et mentionnées dans l’Histoire des Tsin. Les trois dernières, celles de 285 à 287 furent peut-être une conséquence de la recrudescence du commerce maritime après la réunification de la Chine par les Tsin en 280, réunification qui provoqua de la part de la cour une demande accrue pour les produits de luxe importés des pays du Sud.

C’est sans doute à K’ang T’ai que l’on doit les premiers renseignements sur le pays : « Il y a des murées, des palais et des maisons d’habitations. Les hommes sont tous laids et noirs, leurs cheveux sont frisés ; ils ne sont pas du tout voleur. Ils s’adonnent à l’agriculture. De plus, ils aiment à graver des ornements et à ciseler. Beaucoup des ustensiles dont ils se servent pour manger sont en argent. L’impôt se paie en or, argent, perles, parfums. Ils ont des livres et des dépôts d’archives et autres choses. Leurs caractères d’écriture ressemblent à ceux des Hou (c’est-à-dire des gens employant une écriture d’origine indienne).

 

Fou-nan : règne de l’Hindou Tchan-t’an (357).

En 357, le Fou-nan, à la suite de circonstances inconnues, était tombé sous la domination d’un étranger.  Au premier mois de cette année-là, disent les Histoires des Tsin et des Leang (T’ien-tchou Tchan-t’an, roi du Fou-nan offrit en tribut des éléphants apprivoisés). T’ien-tchou est le nom chinois de l’Inde et l’expression « T’ien-tchou Tchan-t’an » signifie « l’Hindou Tchan t’an ». S. Lévi a montré que tchan-t’an est une transcription de Chandan, titre royal en usage chez les Yue-tche ou indo-Scythes, et spécialement chez les Kushânas dans la lignée de Kanishka. « Tien-tchou Tchan-t’an ou Tchou Tchan-t’an, écrit-il, est donc un personnage royal originaire de l’Inde ; son titre de Tchan-t’an paraît bien le rattacher à la même souche que Kaniska. Le rapprochement n’a rien d’inattendu. Un siècle plutôt que Tchou Tchan-t’an, au temps des Wou (220-264), entre 240 et 245 selon les calculs de M. Pelliot, le roi du Fou-nan avait envoyé un de ses parents en ambassade dans l’Inde chez le souverain Meou-louen (Murunda) qui régnait sur le Gange, et le Murunda avait en retour envoyé au roi Fou-nan comme présent quatre chevaux des Yue-tche. Nous savons quels lient étroits unissaient les Murundas aux Yue-tche ; on est allé jusqu’à soutenir que Murundas était le titre dynastique des Kushânas. Nous savons aussi que les Kouchans avaient étendu leur domination sur le Gange, au moins jusqu’à Bénarès, où ils avaient installé un satrape. En 357, sous le Grand empereur Samudragupta, toute l’Inde du Nord obéissait à la dynastie Gupta ; les envahisseurs scythiques avaient été refoulés. Il n’est pas impossible qu’une branche de la famille Kopuchane, expulsée des rives du Gange, ait cherché fortune au-delà du Golfe de Bengale, dans cette terre de l’or (Suvarnabhûmi, chrysê) qui s’ouvrait aux aventuriers venus de l’Inde.

Il est permis de se demander si le règne de cet étranger, venant après les échanges d’ambassades avec les Murundas, ne signifie pas certains rapprochements qu’on est tenté d’établir dans plusieurs domaines entre le Fou-nan et le Cambodge ancien d’une part, et le monde iranien d’autre part.

On verra plus loin qu’à la fin du Ve siècle, le serviteur d’un roi du Fou-nan portait le nom ou le titre de K’ieou-tch’eou-lo, qui pourrait être identique au titre de Kujula en usage chez les Kushâna. Un peu plus tard, au VIIe siècle, on voit un Brahmane scythe (çaka) venir du Dekhan et épouser la fille du roi Içânavarman Ier. L’iconographie préangkorienne des images de Sûrya, avec leurs tuniques courtes, leurs bottillons et leurs ceintures analogues à celle des Zoro-astriens, est d’inspiration nettement iranienne, et c’est peut-être le soleil, ainsi représenté et considéré comme un Brahmane « mage » ou « scythe » qui est désigné dans l’épigraphe angkorienne par le nom de çakabrâhmana. Il n’est pas jusqu’à la coiffure cylindrique des images préangkorienne de Vishnu qui ne puisse être considérée comme trahissant une influence iranienne. Le modèle immédiat de cette coiffure se retrouve, il est vrai, dans la sculpture des Pallavas. Mais on sait que l’origine septentrionale de ces derniers est soutenue par toute une école qui en fait des descendants des Pallavas, c’est-à-dire des Parthes. Enfin le nom même des Kambujas, héritiers du Fou-nan, pourrait être mis en relation avec celui des Kambojas iraniens. Il serait imprudent pour le moment, de trop pousser ces approchements, mais ils méritent d’être signalés, surtout depuis que la découverture à Oc Eo, dans l’Ouest Cochin-Chinois, d’une intaille représentant une libation au Feu et cabochon avec effigie sassanide, a fourni, une preuve tangible des rapports du Fou-nan avec le monde iranien.

Le règne du Chandan hindou ou Indi-scythe constitue dans l’histoire du Fou-nan une sorte d’intermède entre deux entr’actes. La date de 357 est la seule que l’on connaisse de son règne, et l’on n’entend plus parler du Fou-nan avant la fin du IVe siècle ou le début du siècle suivant.

 

Fou-nan au Ve siècle.

En résumé, si divers témoignages archéologiques et chinois indiquent que la pénétration hindoue est aussi ancienne dans les îles que sur la péninsule, la première moitié du Ve siècle, avec les inscriptions du Mûlavarman à Bornéo et Pûrnavarman à Java, et le développement des relations diplomatiques avec la Chine, nous fait assister à une recrudescence de l’hindouisation de l’Inde extérieur qu’on peut attribuer, sinon à un afflux d’immigrants, du moins à l’influence d’éléments culturels que divers indices permettent de considérer comme originaires de l’Inde orientale et méridionale.

On a cherché dans l’histoire de l’Inde propre des causes immédiats à ce mouvement, et l’on a dépensé beaucoup d’imagination pour rattacher les nouvelles dynasties de l’Inde extérieur à des maisons royales hindoues. G.Coedès ne suivrait pas sur ce terrain mouvant les auteurs qui ont cru pouvoir s’y aventurer. Toutefois, on peut considérer comme très probable que les conquêtes de Samudragupta (environ 335-375) dans l’Inde du Sud et la soumission du Souverain Pallava avec ses vice-rois qui s’ensuivit, produisirent de graves perturbations qui eurent à leur tour pour résultat l’exode de certains éléments de l’aristocratie méridionale vers les pays de l’Est. On a vu que c’est à la conquête de la vallée du Gange par Samudragupta que S. Lévi attribuait la présence probable d’Indo scythe sur le trône du Fou-nan en 357. Cet épisode n’était peut-être que le prélude d’un mouvement général qui, du milieu du IVe siècle au milieu du Ve siècle, porta vers la péninsule et les îles déjà hindouisées et en rapports réguliers avec l’Inde, des princes, des Brahmanes, des lettrés à qui est dû l’essor de l’épigraphie en langue sanskrite au Champa d’abord, puis à Bornéo et Java.

C’est à la même époque sans doute pour les mêmes raisons que le Fou-nan se vit infuser une nouvelle dose de culture hindoue à qui est due la plus ancienne inscription du Fou-nan après la stèle de Vo-canh.

L’histoire des Leang nous apprend qu’un des successeurs du Chandan hindou fut Kiao-tch’en-jou (Kaundinya). C’était un Brahmane de l’Inde. Il y eut une voix surnaturelle qui lui dit : « Il faut aller régner au Fou-nan ». Kaundinya se réjouit dans son cœur. Au Sud, il arriva au P’an-p’an. Les gens du Fou-nan l’apprirent ; tout le royaume se leva avec joie, alla au-devant de lui et l’élut roi. Il changea toutes les règles selon les méthodes de l’Inde. Kaundinya mourut. Un de ses successeurs Tch’e-li-t’o-pa-mo (çri Indravarman ou çreshthavarman), au temps de l’empereur Wen des Song (424-453), présenta un placet et offrit en présent des produits de son pays. Il s’agit des ambassades que l’Histoire des premiers Song place en 434-435 dont il est dit dans le même ouvrage qu’en 431-432, « le Lin yi (Champa) voulut abattre le Kiao-tcheou (Tonkin) et emprunter des soldats au roi Fou-nan. Le Fou-nan n’y consentit pas ».

 

Les derniers rois du Fou-nan (480-550).

C’est une dizaine d’années après que l’Histoire des Ts’i méridionaux parle pour la première fois au Fou-nan du roi Chö-ye-pa-mo (Jayavarman), ayant pour non de famille Kiao-tch’en-jou, c’est-à-dire descendant de Kaundinya. « Ce prince, écrit P.Pelliot, avait envoyé des marchands à Canton, qui, à leur retour, furent jetés sur côte du Lin-yi (Champa), ainsi que le bonze hindou Nâgasena qui se trouvait à bord avec eux. Nâgasena gagna le Fou-nan par chemin de traverse, et, en 484, le roi Jayavarman l’envoya offrir des présents à l’empereur de Chine, et lui demander en même temps de l’aider à vaincre le Lin-yi. Depuis quelques années, en effet, un usurpateur s’était emparé du trône de ce pays, mais alors que les textes sur le Lin-yi l’appellent Tang-ken-tch'ouen, fils du roi du Fou-nan. Le roi Jayavarman le présente cet usurpateur comme un de ses serviteurs, nommé Kieou-tch. L’empereur de Chine remercia Jayavarman de ses présents, mais n’envoya pas de troupes contre le Lin-yi. À travers la phraséologie souvent obscure du placet, nous distinguons du moins deux choses : d’abord que le culte çivaïte était dominant au Fou-nan. Mais, en même temps, le Bouddhisme était pratiqué. Le placet est en grande partie bouddhique et il est remis par un bonze hindou qui a séjourné au Fou-nan. Bien plus, c’est sous le règne de Jayavarman que deux bonzes originaires du Fou-nan viennent s’établir en Chine ; tous deux savaient assez le sanskrit pour qu’on les ait employés leur vie durant à traduire les livres saints.

Le même passage de l’Histoire des Ts’i méridionaux, d’où P.Pellot a extrait ces renseignements, ajoute sur la civilisation matérielle du Fou-nan quelques donnés qui méritent d’être reproduites. « Les gens du Fou-nan sont malins et astucieux. Ils prennent de force les habitants des villes voisins qui ne leur rendent pas hommage, pour faire leurs esclaves. Comme marchandises, ils ont l’or, l’argent, les soieries. Les fils de grande famille coupent du brocart pour s’en faire un sarong ; les femmes passent la tête dans une étoffe pour se vêtir. Les pauvres se couvrent d’un morceau de toile. Les habitants du Fou-nan font des bagues et des bracelets en or, et de la vaisselle d’argent. Ils abattent des arbres pour construire leurs demeures. Le roi habite dans un pavillon à étage. Ils font leurs enceintes avec des palissades de bois. Au bord de la mer pousse un grand bambou, dont les feuilles ont de huit à neuf pieds. On tresse ses feuilles pour couvrir les habitations. Le peuple habite aussi dans des habitations surélevées. On fait des bateaux qui ont de 8 à 9 tchang (le tchang équivaut à 10 pieds) L’avant et l’arrière sont comme la tête et la queue d’un poisson. Quand le roi est en route, il va à éléphant. Les femmes peuvent aussi aller à l’éléphant. Pour se distraire, les gens font combattre des coqs et des porcs. Ils n’ont pas de prison. En cas de contestation, ils jettent dans l’eau bouillante des bagues en or et des œufs ; il faut les en retirer, ou bien ils chauffent au rouge une chaîne que l’on doit porter sur les mains pendant sept ans. Les mains du coupable sont complètement écorchées ; l’innocent n’est pas blessé. Ou encore on fait plonger dans l’eau, celui qui a raison entre dans l’eau, mais n’enfonce pas ; celui qui a tort enfonce.

Un texte postérieur de l’Histoire des Leang, ajoute ces détails : « Là où ils habitent, ils ne creusent pas de puits. Par plusieurs dizaines de familles, ils ont en commun un bassin où ils puisent de l’eau. Leur coutume est d’adorer les génies du ciel. De ces génies du ciel, ils font des images en bronzes ; celles qui ont deux visages ont quatre bras ; celles qui ont quatre visages ont huit bras. Chaque main tien quelque chose, tantôt un enfant, tantôt un oiseau ou un quadrupède, ou bien le soleil, la lune. Le roi, quand il sort ou rentre, va à éléphant ; il en est de même des concubines, des gens du palais. Quand le roi s’assied, il s’accroupit de côté, relevant le genou droit, laissant tomber le genou gauche jusqu’à terre. On étend devant lui une étoffe de coton sur laquelle on dépose des vases d’or et des brûle-parfums. En cas de deuil, la coutume est de se raser la barbe et les cheveux. Pour les morts, il y a quatre sortes « d’enterrements » : L’enterrement par l’eau, qui consiste à jeter le cadre au courant du fleuve ; l’enterrement par le feu, qui consiste à le réduire en cendre ; l’enterrement par la terre, qui consiste à l’enterrer dans une fosse ; l’enterrement par les oiseaux, qui consiste à l’abandonner dans la campagne ».

Le règne de Jayavarman marque le Fou-nan une époque de grandeur qui se reflète dans les égards que l’empereur de Chine manifeste à son endroit. À l’occasion de l’ambassade de 503, un ordre impérial dit : « Le roi du Fou-nan Kaundinya Jayavarman habite aux limites de l’océan. Des générations en génération lui (et les siens) gouvernent les lointains pays du Sud. Et leur sincérité se manifeste au loin, par des interprètes multiples, ils offrent des présents en hommage ; il convient de leur montrer réciproquement de la faveur, et de leur accorder un titre glorieux. C’est possible avec le titre de Général du Sud pacifié, roi du Fou-nan ».

On a vu qu’un fils ou un serviteur de Jayavarman, qui s‘était enfui au Champa, s’y était fait proclamer roi à la mort de Chen-tch’eng, et qu’en 484 Jayavarman avait demandé en vain à l’empereur de Chine de l’aider à chartier l’usurpateur. On ne sait ce que fit Jayavarman. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’en 491 l’usurpateur régnait encore sous le nom de Fan Tang-ken-tch’ouen et se faisait reconnaître comme roi du Lin-yi par la cour de Chine. Mais l’année suivante, en 492, il fut détrôné, par un descendant de Yang Mah, nommé Tchou Nong, qui régna six ans et se noya en mer en 498. De ses successeurs, Fan Wen-k’ouen, Fan t’ien-k’ai (peut-être Davavarman) et P’i-ts’ouei-pa-mo (Vijayavarman), on n’a que des dates d’ambassades de 502 à 527. En 529 arrive au pouvoir une nouvelle dynastie.

Jayavarman, (Grand roi du Fou-nan), mourut en 514. On ne possède pas l’inscription émanant de lui, mais sa première reine, nommée Kulaprabhâvatî, et un de ses fils, nommé Gunavarman, nous ont laissé chacun une inscription sanskrite, en écriture de la seconde moitié du Ve siècle.

Sur une stèle trouvée au Cambodge dans le Sud de la province de Takeo, la reine Kulaprabhâvatî, désirant se retirer du monde, relate la fondation d’un ermitage comprenant une habitation et une pièce d’eau. La stance liminaire du texte est d’inscription visnouite. C’est également une inscription vishnouite, en écriture d’aspect un peu plus ancien, qui a été gravée par ordre du Gunavarman, fils du roi qui est la « lune de la lignée de Kaundinya », sur le piédroit d’un édicule à Thap-müöi, dans la plaine des Joncs en Cochinchine. Elle commémore la fondation, « sur un domaine conquis sur la boue » dont Gunavarman « bien que jeune » était le chef, d’un sanctuaire contenant l’empreinte du pied de Vishnu nommé Chakratîthasvâmin. Alors qu’à Java les empreintes des pieds de Pûrnavarman comparées à celles de Vishnu marquaient peut-être, ainsi qu’il a été dit, la prise de possession du pays après une conquête militaire, il s’agit ici d’une conquête pacifique, après drainage et remblai partiel d’une région de nos jours encore très marécageuse et inondée pendant une partie de l’année.

Il est probable que la mère de Gunavarman n’est autre que la reine Kulaprabhâvatî, épouse de Jayavarman ; et il n’est pas impossible que Gunavarman soit le fils de Jayavarman qui, d’après l’Histoire des Leang, fut évincé du trône à la mort de son père en 514, et assassiné par son frère aîné Lieou-t-o-pa-mo (Rudravarman) né d’une concubine. Rudravarman qui envoya en Chine diverses ambassades entre 517 et 539, est le dernier roi Fou-nan. Une inscription sanskrite de la province de Bati nous apprend qu’il régnait au moment où fut faite la fondation bouddhiste mentionnée dans ce document. Que le bouddhisme fût florissant au Fou-nan entre 535 et 545. L’empereur chinois veut réunir des textes bouddhiques, et demande au roi de Fou-nan d’envoyer des maîtres bouddhistes en Chine. Ce dernier choisit pour cette mission l’Indien Paramârtha ou Gunaratna, d’Ujjaiyinî, qui résidait alors au Fou-nan. Ce dernier emporta 240 liasses de textes en Chine où il arriva en 546.

Une stèle du VIIe siècle nomme Rudravarman comme prédécesseur de Bhavarvarman Ier, le premier roi du Cambodge préangkorien. Une inscription du Xe siècle le représente comme chef de branche des rois tirant leur origine du couple Kaundinya-Somâ, qui régnèrent après les successeurs de çritavarman (çreshthavarman), descendant de Kambu. Il suffira de dire ici que l’irrégularité de l’accession de Rudravarman au trône semble avoir provoqué, dans les provinces du moyen Mékong, un mouvement d’agitation, dirigé par Bhavavarman et chittrasena, qui aboutit dans le second moitié du VIe siècle, au démembrement du Fou-nan. Ce pays fut pendant cinq siècles la puissance dominante sur la péninsule. Il conserva longtemps après sa chute un grand prestige dans le souvenir des générations suivantes. Les rois du Cambodge préangkorien adopteront, comme leur légende dynastique ; ceux qui régneront à Angkor s’efforceront de rattacher leur origine aux Adhirâjas ou rois suprêmes de Vyâdhapura ; et les souvenirs Javanais du VIIIe siècle ressusciteront le titre de çailendra (roi de la montagne).

Des extraits des histoires dynastiques chinoises qui font connaître le peu qu’on sait de l’état social et des mœurs des habitants du Fou-nan, au point de vue religieux, les divers cultes hindous y sont attestés successivement ou simultanément. Les deux Kaundinya qui hindouisèrent le pays étaient certainement florissant au Ve siècle. Sous le règne de Jayavarman, l’Histoire des Ts’i méridionaux dit que « la coutume de ce pays était de rendre un culte au dieu Maheçvara (çiva). Le dieu descend sans cesse sur le mont ». Il s’agit sans doute de la sainte montagne d’où les rois et le pays lui-même tiraient leur nom. Voisin de la capitale et marquant le centre du royaume, elle était le lieu où le ciel communiquait avec la terre, ce qui explique pourquoi « le dieu y descendait sans cesse ». Il y était sans doute matérialisé sous forme du linga de çiva Giriça, « habitant de la montagne ». Un passage de l’Histoire des Leang cité plus haut parle d’images à deux visages et quatre bras qui doivent être Harihara, ou Vishnu et çiva réunis en un seul corps. L’existence des cultes vishnouites se dégage des inscriptions de Gunavarman et de sa mère. Enfin le Bouddhisme du Petit Véhicule de langue sanskrite, attesté dès le IIIe siècle, était florissant aux Ve et VIe, sous les règnes de Jayavarman et du Rudravarman.

De l’architecture, il ne semble pas que rien ait subsisté. Mais une intéressante hypothèse, permet de penser que, si tout a péri, du moins certains édifices d’art préangkorien, ayant pour couverture une série nombreuse de minuscules étages décorés de petites niches, reproduisent les principales caractéristiques des monuments du Fou-nan. Le mukhalinga ou linga à visage serait, dans cette hypothèse, étroitement associé à cette architecture.

Quand à la sculpture humaine, les statues du Buddha de style Gupta, les Vishnus mitrés et les Hariharas du cambodge préangkorien, et surtout les images de Sûrya trouvées en Cochinchine, sans appartenir pour autant à l’art du Fou-nan, donnent quelque idée de ce qu’a pu être sa statuaire.

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