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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 06:23

Quand les hommes de savoir khmers voulaient instaurer la République dans leur pays, lecteur, comment vouliez-vous qu’ils ne songeaient pas à toutes les Républiques de France après 90 ans sous son protectorat. Durant ces longues années de vie commune, les protégés avaient appris sans doute l’histoire de leur protecteur, mais pas assez celle de leur pays parce que c’était le mode de pensée majeur de l’époque. Ce qui fait que chaque intellectuel khmer, à la longue, s’était façonné une sorte de culture française à son image. Elle advenait comme son guide et représentant le type même de la pensée idéale, offrant l’exemple le plus parfait de la réussite sociale et de la marque distinctive des hommes cultivés. Ainsi était né au Kampuchéa moderne une nouvelle strate sociale au sein de la classe du Montrey (dignitaire). Disons-le : l’intelligentsia khmère. Au Cambodge, le symbolisme de la vie moderne venait en droite ligne de Paris. Quand quelqu’un était distingué par sa culture, on comparait tout de suite à un Français. Ainsi le mot « Français » était équivalent au mot khmer « Meilleur ou Supérieur ». Mais, en général, les intellectuels khmers s’émerveillent facilement au contact de la culture étrangère. Pour eux, les meilleurs produits ont toujours des origines étrangères et les mauvais sont cambodgiens. L’esprit républicain s’inscrit dans ce concept ? Les évènements de Mars 1970, amorçaient-ils une idée-phare ou celle du hasard sur la république ? En tout cas, cette idée privilégie sans doute le chemin plutôt que l’objectif. Donc, la République est une voie vers le progrès et la liberté. Elle reste bien l’horizon de l’histoire khmère, le passage nécessaire par l’émancipation du peuple opprimé, préalable à la société démocratique. Cette question était évoqué en 1959 par le prince Norodom Sihanouk dans la revue « Réalité cambodgienne » - 23 octobre 1959 : Le Cambodge deviendra-t-il une République ? Le prince se dit d’être prêt à introduire lui-même la République si elle se révélait conforme au souhait populaire et à l’intérêt national. Mais, pour lui, le peuple khmer n’en voulait pas car cette idéologie est d’origine étrangère et sortait de l’âme basse du « traître » Son Ngoc Thanh. Le peuple a un seul souhait : jouir du souverain bien, c’est-à-dire un grand prince possédant si possible la vertu morale. C’est cela, selon le prince Sihanouk, qui était le but principal de la vie heureuse de chacun des Cambodgiens.

Quant au général Lon Nol, il écrivait en 1970 dans son rapport moral pour les cadres du pays que la marche du peuple khmer en avant correspond à une évolution naturelle dans l’histoire de l’humanité. L’humanité a ainsi évolué : d’abord en tribus, puis en féodalité, puis en monarchie, puis en république.

Pierre Joxe, ancien ministre français, a dit, au cours de sa visite à Phnom-Penh en septembre 1992, que la « démocratie ne se repique pas comme le riz ». La république est-elle dans le même cas ? Est-elle une idée universelle ? Avant d’entrer dans ce grand débat, il est intéressant de poser une question : La proclamation de la République khmère fut-elle un bricolage pour la circonstance ? ou bien elle était née d’un contrat de pensée républicaine qui prenait racine au Cambodge avant même les évènements du 18 mars 1970 ?

9 août 1945 : Coup de force de Son Ngoc Thanh : Sept jeunes gens, Mey Pho, Nath Laing Say, Mam Koun, Mao Sarouth, Hem Savang, Kim An Doré, Thach Sary, furent irruption en pleine soirée galante du Roi Norodom Sihanouk et déclarèrent qu’il veuillent voir le Roi. Cependant, M. Nong Kimny, fidèle au roi, irrité par cette bruyante intrusion, voulait s’interposer et fut aussitôt blessé au bras de plusieurs balles. Le Roi prit panique et se mit illico à genoux devant les insurgés qui le menacèrent, pistolet au poing. Le Roi les implorait et leur promettait d’abdiquer. Les Sept avaient chauffé le palais royal à blanc avant d’appeler Son Ngoc Thanh à prendre le pouvoir. Ce dernier s’était entendu avec le Roi pour sauver le trône. Les Sept jeunes gens étaient donc arrêtés et écroués. Tous, après leur invasion de la prison centrale de Phnom-Penh, étaient restés très politisés jusqu’à leur mort. Qu’était-ce que Son Ngoc Thanh ? Disons-le, un Khmer de Cochinchine et un antifrançais, républicain balbutiant et combinant une libéralité d’idées avec l’esprit pragmatique. Fondateur avec Pach Chhoeun du journal Nagaravata. Un conservateur intelligent ayant un principe tout simple : « Il faut que tout change pour que tout reste pareil ». Quant au fondement de son nationalisme, il était encore plus simple : « Que le pays obtienne son indépendance par n’importe quels moyens ». Ce principe le conduisait avec l’arrivée des Japonais au Cambodge à les soutenir contre les Français. En 1942 Son Ngoc Thanh croyait le moment venu de réclamer l’indépendance et préparait avec ses amis un coup d’Etat. Il organisait une manifestation de masse (deux mille bonzes) pour protester contre l’arrestation d’un éminent bonze, Hem Chiv. Mais l’élan de ce mouvement était brisé rapidement par les autorités françaises car le soutien japonais, sur lequel Son Ngoc Thanh avait compté ne vint pas. Il fut condamné donc avec Pach Chhoeun le 19 décembre 1942 par la Cour matiale de Saïgon. Avec l’aide des Japonais, il avait put s’enfuir en Thaïlande, puis au Japon où il faisait un stage de deux ans dans l’Ecole de la Grande Asie Orientale. Le 9 mars 1945, l’armée japonaise stationnée en Indochine présentait à l’amiral Decoux, gouverneur général de l’Indochine, un ultimatum dans lequel elle lui demande de placer l’armée indochinoise sous son contrôle. Decoux avait refusé s’y céder. Sa résistance obligeait l’armée japonaise à recourir aux armes pour mettre fin à la souveraineté française en Indochine. Le 12 mars 1945, avec l’accord des japonais, le Royaume du Cambodge avait proclamé son indépendance. Au début su mois de mai, les Japonais faisaient revenir Son Ngoc Thanh de Tokyo.Le 1er juin, il fut nommé Ministre des Affaires Etrangères. A la veuille de la défaite de l’armée impériale, Son Ngoc Thanh avait préparé son coup d’Etat pour prendre le pouvoir dont le but était d’empêcher le retour de la colonisation française au Cambodge. Il confia sans doute l’exécution de ce coup aux Sept comploteurs dilettantes déjà mentionnés. Quant à son rôle, il était de fabriquer l’habillage politique de l’évènement. Cette manœuvre lui permettait donc de devenir Premier Ministre du Royaume du 16 août 1945. Mais cette audace lui coûtait la prison coloniale car lors de l’arrivée des troupes françaises, en septembre 1945, Son Ngoc Thanh fut arrêté le 16 du mois suivant pour activité anti-Alliés sur les ordres du Général Leclerc et transféré à la prison de Saïgon et puis envoyé en France. La question d’aujourd’hui se pose de savoir : Son Ngoc Thanh était-il le fer de lance des Républicains Khmers ? Selon le Professeur Keng Vannsak qui avait passé en France plus d’un mois en compagnie de Thanh pendant ses séjours surveillés par la police française : Thanh ne patlait jamais de la république. Ses préoccupations majeures étaient plutôt sur les projets de libération du pays de la colonisation française. Mais il faut admettre que dans l’histoire contemporaine khmère, Thanh apparaissait comme prophète de la république non pas par son engagement dans le combat idéologique mais plutôt par son opposition radicale au prince Sihanouk. Image que ses partisans, appelés les « Danrêk », ont contribué, vingt-cinq années plus tard, à forger pendant la période de la République khmère.

La gauche cambodgienne et l’esprit républicain : Pour le geste inédit des Sept jeunes Khmers, en 1991, le Professeur Keng Vannsak l’a commenté en écrivant dans son document « Bah Bône » : La république ne se bâtit pas par un coup de force, ni par improvisation, ni avec l’appareil de l’ancien régime. La fin tragique de la république Khmère prouve qu’une République qui s’installe sans une « pensée nationale républicaine anti-royaliste » et sans une lutte acharnée, globale, pour déraciner l’essence même de la monarchie, finira par succomber soit à la restauration monarchique, soit à un autre totalitarisme.

Néanmoins, le coup du 9 août 1945 permettait, six années plus tard, à un catéchumène de l’Eglise marxiste khmère de saisir la balle au bond et de tenter une attaque sur deux fronts, celui du roi Sihanouk et celui de la lutte idéologique. À Paris, au mois d’août 1952, dans le numéro spécial de la revue d’ « étudiant khmer », une lettre ouverte a été publiée pour stigmatiser le Roi Norodom Sihanouk, Président du Conseil des Ministres, et dénoncer la monarchie khmère pour trahison nationale et oppression du peuple. Deux griefs étaient évoqués :

  1. Collaboration avec la puissance française pour son propre intérêt au détriment de l’indépendance nationale, son maintien au trône ;
  2. Les méfaits de la monarchie khmère qui entraînent le peuple khmer dans le fleuve des enfers et maintiennent dans l’esclavage.

Le deuxième point est intéressant à examiner car il a un rapport, peut-être, avec l’esprit républicain khmer. Était-il un breuvage empoisonné comme dit le prince Sihanouk ? ou bien le miel vierge, symbole du « Renouveau » comme prétendait l’auteur de cette adresse ? Voici le résumé :

« La souffrance du peuple khmer est née de la corruption dans le régime monarchique khmère. Le palais royal n’est que le centre où règne en maître absolu une administration malhonnête qui suce la richesse du pays et les biens du peuple. On peut en déduit que la survie de la monarchie ne dépend que de la pratique des trafics d’influences. Le Roi n’a pas besoin de la connaissance morale. Il suffit de posséder la force afin de pouvoir faire la guerre pour son maintien aussi longtemps que possible sur son trône. Au cas où il serait menacé par les autres prétendants du trône, sa solution c’est d’aller demander l’aide des pays étrangers pour écraser les opposants. Si le Roi pense ainsi, il est normal que ses Montrey pensent aussi comme lui. Prosternations et courbettes sont considérées comme les seuls moyens pour avoir une promotion. La malhonnêteté devient une pratique courante dans le Royaume. Elle est enracinée depuis le sommet de l’État jusqu’à l’administration de base. La politique monarchique n’est que celle de l’oppression et de la destruction des intérêts du pays et du peuple.

Dans la reprise du même thème, Pol Pot s’interrogeait sur les méfaits de la monarchie dans son article intitulé « Monarchie ou Démocratie », publié en 1952 par la revue des Etudiants Khmers en France.

Quelques mois avant la publication de la lettre ouverte au Roi Sihanouk dans la revue « Etudiant Khmer », le 13 mars 1952, Thiounn Thioum avait soutenu sa thèse pour le doctorat en Droit à l’université de Paris. Son sujet de thèse était : Le pouvoir monarchique au Cambodge. Son exposé a un caractère plutôt juridique que critique du système monarchique, comme il a expliqué lui-même dans son avant propos qu’il peut intituler autrement son travail : « Etudes des sources du droit, de la loi et du pouvoir dans l’ancien droit public cambodgien ». La monarchie khmère, M. Thioum la connaît très bien car son père était une personnalité très puissante pendant les deux règnes des rois Sisowath et Monivong. Le mariage entre son vécu dans l’univers monarchique khmer et sa connaissance juridique lui permettait de donner un poids à sa thèse, laquelle était vue, par la suite, par la gauche cambodgienne comme une référence scientifique condamnant la monarchie khmère en décadence. La lettre ouverte publiée dans la revue « Etudiant Khmer » et l’essai de Pol Pot n’étaient que la version vulgaire de la thèse de Thioum. Le tabou était violé pour la première fois. Cette fois-ci, ce n’était plus un rumeur, mais une thèse universitaire qui expose explicitement un système de pouvoir baser sur le droit divin. Pouvoir grâce auquel le roi possédait le droit de vie et de mort sur ses sujets. Pol Pot parlait du récit de Thmenh Chey pour montrer qu’un enfant du peuple, nommé Thmenh Chey, peut vaincre un roi ignorant ; Thmenh Chey ose s’opposer à la couronne. La solution étant dite dans son essai : La révolte du peuple contre le pouvoir divin et le peuple peut le vaincre comme Thmenh Chey.

L’année 1952 semblait une année clef pour critiquer la monarchie car le roi Sihanouk, privé du pouvoir dans la camisole constitutionnelle, cherchait un dénouement pour récupérer par un coup d’État le 15 juin 1952. Il avait dissous pour la seconde fois l’Assemblée nationale, dont la majorité démocrate était en conflit avec lui. Son but amphigourique était la dévolution du pouvoir parlementaire à sa personne. De ce fait, il transformait la monarchie constitutionnelle en celle de son pouvoir personnel. Il pratique une politique par cynisme : « Qui n’est pas pour moi est contre moi ». Cet acte avait indigné la jeunesse khmère qui était prêté à l’époque à défendre la démocratie et la constitution. Une agitation grave se manifeste donc, dans tous les établissements scolaires. Une sorte de tremblement de terre politique dans un pays frappé de la crainte du sacré de la personne du roi. S’agissait-il vraiment d’un complot fomenté par la gauche khmère contre le Roi Sihanouk ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord connaître la gauche cambodgienne. Elle était formée d’une poignés d’étudiants khmers en France. Ils se réunissaient pour étudier le Marxisme. Ils ingurgitaient, en effet, cette connaissance qui les transformait en marxistes factices. Qui étaient-ils ? Les noms ne sont pas inconnus aujourd’hui tels que, Saloth Sar (Pol Pot), les Thiounn, Ieng Sary, Khieu Samphan, Hou Youn, Hu Nim, etc. Etaient-ils républicains de cœur ?

Je répète qu’il n’est pas question de faire de Pol Pot et de ses compagnons des pionniers de l’esprit républicain khmer. Je rappelle pour que les choses soient claires que si je parle ici de ces noms sinistres, c’est parce que je voudrais démontrer que ces gens ne sont que des opportunistes tout court qui expliquaient les méfaits de la monarchie dans la logomachie. Et quoiqu’ils ne sont pas encore jugés aujourd’hui pour leurs crimes, je continue de croire à une autre forme de justice comme dit Bernard Henry LEVY : La justice de l’historien de la vérité.

Pauvre gauche cambodgienne, née entre deux feux révolutionnaires chinois et vietnamien, qui la privaient d’avoir sa propre identité nationale. Elle s’est laissé mettre sur le dos la responsabilité de la servitude de la cause de Mao et Hô et était utilisé comme une rampe de lancement d’idéologie marxiste au Cambodge. Cette obéissance mettait en sommeil son nationalisme. La saga de sa naissance dans les années 1930 est ambiguë. Elle était alors considérée comme une des branches du parti communiste vietnamien et n’était jamais parvenue à définir une ligne de conduite constante et régulière. Sa victoire au 17 avril 1975 s’apparentait plutôt à une victoire à la Pyrrhus sur laquelle pèse toujours la menace du parti communiste vietnamien. En effet, Pol Pot demandait à sortir de cette soumission pour toucher sa part de gloire du Communisme en Indochine. Il recevait le feu vert de Pékin, mais Hanoi ne répondait pas à cette requête. Au lieu d’être prudent devant ce silence, Pol Pot entamait la politique de vengeance contre son propre peuple sous le regard ironique des Vietnamiens. Cette pratique détruisait complètement la force vive du pays et l’âme khmère. Une manne pour Hanoi de donner soi-disant une leçon de solidarité entre peuples indochinois à la Chine et réaliser son rêve d’être le maître du Cambodge. Le 7 janvier 1979, les plus rétifs à la cause de Hô ont été chassés de Phnom-Penh par les soldats vietnamiens pour remplacer par les plus dociles. L’éclatement en deux camps (les prochinois et les provietnamiens) était consommé ainsi. Malgré ce déchirement, cette gauche oblitérait pour toujours aux yeux des Cambodgiens son engagement. En outre, dans leur histoire, les deux camps ont toujours besoin de la monarchie pour leur survie. Ils prétendent entériner leurs choix en les justifiant par le contexte et les circonstances. En fait, ils ne sont ni républicain, ni nationalistes. Ils sont des opportunistes et font de l’occasion une doctrine. Ils agissaient toujours dans l’ombre du prince Sihanouk et sous l’œil vigilant de Pékin et Hanoi. Sous la lumière de leur victoire du 17 avril 1975 et le 7 janvier 1979, on voyait leur vrai visage. Voilà la face cachée de la gauche cambodgienne et ainsi s’achève l’épopée de leur révolution réduite à des dimensions meurtrières. Certes, l’un ou l’autre ont une responsabilité devant l’histoire pour plus de deux millions de morts Khmers innocents.

 

Paris, Avril 1997     

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