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25 février 2010 4 25 /02 /février /2010 07:58

La neutralité cambodgienne

M. Phillipe PRESCHEZ a écrit un essai sur la démocratie au Cambodge, publié en 1961 dans la revue de la Fondation Nationale des Sciences Politiques (n° 4). Dans la section II, l’auteur a traité un sujet sur la neutralité cambodgienne que j’aime bien le soulever pour un débat public. L’intérêt de ce débat est plutôt intellectuel qu’autres choses. Je sais que ce n’est pas un sujet d’actualité au Cambodge, mais il mérite d’en parler, parce que j’ai entendu parler qu’il pourrait être une des solutions pour résoudre des problèmes avec nos voisins, la Thaïlande et le Vietnam. Chacun est libre de croire à cette solution. Et je le respecte. Quant à moi, je ne vois pas quelle est son utilité dans le monde d’aujourd’hui.

Quand nous voulons être neutre, il faut d’abords que nous ayons les moyens pour vivre sans tenir compte l’aide des autres. Nous sommes neutre par rapport à quoi et à qui ? Pourquoi, nous voulions toujours revenir aux pratiques du passé, dont l’échec s’est avéré. Chez nous, Cambodgiens, j’ai remarqué qu’il y ait du passé qui ne passe jamais. Tant mieux, si ce passé permettait de nous construire l’avenir plus meilleur. Malheur, s’il servait à ruminer uniquement des souvenirs frustrés. La guerre froide est finie depuis la chute du mur de Berlin. Nous sommes aujourd’hui dans le siècle de mondialisation, l’ère de la puissance des moyens de communication de toute nature, la victoire de la démocratie libérale, etc. Est-ce que le mot « neutralité » ait encore un sens quelconque dans ce monde d’aujourd’hui ? Pendant la deuxième guerre en Irak, la France ne voulait pas participer dans ce conflit militaire ; ça ne veut pas dire qu’elle voulait être neutre par rapport aux Américains, aux Chinois, aux Russes, mais à ce moment-là, la France voulait seulement avoir sa propre politique extérieure.

(Extrait dans l’essai de M. Phillipe PRESCHEZ)

La neutralité est un élément de l’idéologie du Sangkum (Mouvement politique du Prince Sihanouk), mais elle se définit non comme une doctrine, mais comme un réalisme, une attitude dictée par les faits. La meilleure définition est celle qui en est donne par le prince Sihanouk lui-même : « Dans nos relations internationales, écrit-il, nous avons favorisé une neutralité qui aux Etats-Unis est souvent confondue avec le neutralisme, encore qu’elle en diffère fondamentalement. Nous sommes neutres de la manière dont le sont la Suisse et la Suède, et non neutralistes comme le sont l’Egypte et l’Indonésie ; que l’on examine nos votes aux Nations Unies ; ils ne sont pas souvent alignés avec le vote des nations neutralistes. C’est encore une discipline excessive pour nous ; seul l’indépendance nous permet de protéger constamment notre liberté, de traiter à chaque moment nos problèmes dans la seule perspective de l’intérêt national ». Et il précise le fondement de cette neutralité : « Notre neutralité nous a été imposé par la nécessité. C’est que le Cambodge est une nation de cinq millions d’habitants avec des minorités nationales importantes et disposant d’une armée de 25 000 personnes… En pratiquant une neutralité sincère on enlève tout prétexte à l’agression. Nous avons une chance de ne pas appeler l’orage sur nos têtes, et un orage peut être dangereux là où il n’y a pas de paratonnerre ». Sihanouk dénonce d’autre part le mécanisme de la « vassalisation de l’alliance ». Dans un article publié dans la Réalités cambodgiennes, il écrit : « Sur le plan militaire (en cas d’alliance avec l’Occident), nos effectifs anormalement gonflés nous mettraient à l’entière discrétion de l’aide américaine, dont l’ampleur pourrait dépendre de notre docilité. Quant à l’alignement sur l’Est, ce serait non seulement la fin de notre monarchie millénaire et de notre démocratie sociale nationale, mais encore la fin de notre religion dont les bonzes seraient transformés en pantins ».

La version cambodgienne du non-engagement est donc la conséquence d’une vue réaliste des choses. Elle ne comporte aucune prétention à une valeur universelle ou à un messianisme. Elle ne se pose pas en donneuse de leçon. Elle a été qualifiée parfois de « neutralité historique » dans la mesure où elle se trouve conforme à la position géographique du Cambodge, aux traditions historiques d’un pays qui a subi l’intrusion thaïe ou annamite, au tempérament national khmer, dont on connaît la traditionnelle fierté.

Si d’un point de vue doctrinal, la neutralité cambodgienne est surtout un réalisme pacifique et sans illusions, elle n’en est pas moins une idéologie bien vivante. Nous avons vu qu’à l’occasion du 4è Congrès national il a été décidé d’adopter un Acte de neutralité donnant forme de la loi permanente à la neutralité du Cambodge et venant s’ajouter à la Constitution. Il existe un Comité de défense de la neutralité. Et, d’une manière générale, la neutralité est l’objet de référence constantes dans la presse et dans tous les discours. C’est d’ailleurs un trait de l’idéologie du Sangkum qui obtient un ralliement unanime (même de la part des progressistes du Pracheachon). Les bénéfices de la neutralité sont évidents pour tous. Le Cambodge est le seul pays dans la péninsule indochinoise à connaître la sécurité intérieure. L’Est et l’Ouest rivalisent d’empressement auprès de lui pour l’aider à sortir de son état sous-développement.

Quelles sont les chances de succès de cette neutralité, condition de survie de l’expérience démocratique cambodgienne ?

L’armée est plus « occidentale » que le Sangkum, de tendance moins neutraliste. Le Prince déclare lui-même : « Nous sommes neutres, mais nous ne pouvons recevoir d’aide militaire que d’un seul bloc ; accepter une aide du bloc adverse nous ferait perdre le bénéfice de l’aide précédente ». Mais l’Armée n’est jamais intervenue dans la vie politique depuis l’indépendance. Grâce à la neutralité, elle est assez faible : elle compte actuellement 31 000 hommes et peut, en cas d’urgence, rappeler immédiatement 7 000 réservistes et anciens militaires de carrière. Et surtout elle est d’une part fidèle à la monarchie et au Prince, et d’autre part fort bien tenue en mains par le général Lon Nol, Chef d’Etat-Major général des F.A.R.K., officier calme et efficace, qui se tient sagement à l’écart des luttes factions. Notons que l’Armée a une part importante dans les réalisations du « socialisme khmer » : hydraulique agricole, défrichements, voies de communication, etc. Et elle assure l’instruction militaire élémentaire des membres de la J.S.R.K., le vaste mouvement de la jeunesse, présidé par le Prince. Autour du Prince Sihanouk, du Prince Monireth et du général Lon Nol, l’Armée fait preuve d’un parfait loyalisme.

En revanche, certains dangers menacent nettement la neutralité cambodgienne. Il convient ici de mesurer les possibilités de contamination communiste. Le Cambodge dispose d’atouts considérables : les paysans sont pour la plupart propriétaires de leurs terres ; la puissance des bonzes, l’attachement à la monarchie, le prestige de Sihanouk conditionnent les attitudes ; et le communisme khmer sans chefs et sans troupes, soupçonné d’être au service du Nord Vietnam, manque nécessairement de virulence. Le communisme ne touche donc qu’une minorité de l’intelligentsia. Mais la propagande clandestine vietminh fait des progrès auprès des Vietnamiens du Cambodge. La communauté vietnamienne demeure dans sa grande majorité favorable au gouvernement de Hanoï et non à celui de Saïgon et 60 % des 250 000 Vietnamiens semblent acquis à l’idéologie communiste. En outre, dans quelques rares régions, l’occupation vietminh de 1949 à 1954 a laissé des traces et des agents (région de Pailin et certains Sroks des provinces de Kampot, de Takeo et de Kompong-Cham). Toutefois ce danger semble pouvoir être conjuré. Et l’action des Vietnamiens ne fait souvent que compromettre le Pracheachon, qui subit alors les vexations et les tracasseries de la police.

Cependant un danger nouveau menace la neutralité du Cambodge : le déséquilibre croissant entre l’aide qu’il reçoit des pays communistes et celle des pays capitalistes. Les quatre usines que les Chinois ont bâties ou achèvent n’ont pas d’équivalent dans le Sud-Est asiatique. De nombreux techniciens chinois sont venus en faire des centres de formation technique, mais aussi de contagion politique.  L’augmentation de l’aide chinoise va permettre de construire deux nouvelles usines : l’une de sidérurgie, l’autre de petites constructions mécaniques. La Chine envoie de plus des techniciens agricoles. De leur côté, les Russes vont construire une école polytechnique. Pendant ce temps-là, l’aide américaine (qui a été généreuse, mais s’est éparpillés sans financer des investissements à long terme) et l’aide française diminuent considérablement.

D’autres périls plus grands encore menacent également la neutralité khmère. C’est la chute éventuelle du Laos et du Sud-Vietnam dans le communisme. Le Prince Sihanouk a déclaré récemment : « Entre le Laos et le Sud-Vietnam, le Cambodge est comme une paillote inflammable entre deux paillotes où le feu a pris ». Et si le Prince s’efforce de jouer un rôle de conciliateur dans l’affaire laotienne, il se sent désarmé du côté du Sud-Vietnam où la situation se détériore pour le seul étonnement des Américains.

C’est également « le risque de la balkanisation morale ». La neutralité, jointe à l’impossibilité de former sur la place les élites, entraîne l’hétérogénéité des éducations données à l’extérieur. Les associations d’étudiants cambodgiens en France sont prises en main par des jeunes gens imbus d’idées marxistes. D’autres étudiants reçoivent en Union soviétique ou en Chine une formation communiste. D’autres encore sont envoyés au Canada ou aux Etats-Unis où la formation est très différente. À plus ou moins longue échéance, le Cambodge « pourrait devenir un champ clos où se heurteraient des clans et des élites opposées ».

C’est enfin « le poids colossal de la Chine des sept cents millions d’habitants que l’Asie du Sud-Est porte sur la tête ». Pour préserver son intégrité territoriale, le Cambodge n’hésiterait pas à accepter la communisation et le protectorat chinois. À moins que l’U.R.S.S. ne mène le jeu et qu’il ne faille passer par Hanoï…avant peut-être d’en venir à Pékin. Mais ceci est une autre.

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