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21 avril 2011 4 21 /04 /avril /2011 23:49

Le mal khmer

 

Nous, Khmers, ne sommes pas fiers de la date du 17 avril 1975. Quelques jours seulement de l’arrivée du nouveau divin (Tévoda) qui vient protéger la population du pays khmer, on annonce la fin de la guerre fratricide. Tout le monde a cru, en effet, que le divin-protecteur de la nouvelle année apporte la paix et le bonheur. La joie dans l’espoir de vivre dans un Cambodge nouveau, dirigé par les hommes intègres et incorruptibles (Neak Sâan Sâam) est pour tout le monde. Dans les rues de Phnom-Penh, on applaudit les jeunes « Yothear » (soldats des Khmers Rouges), appelés Khmers-libérateurs (Khmers Romdash). Cette victoire des Khmers Rouges est acceptée et souhaitée par la population et forcée les soldats républicains à déposer les armes partout dans le pays. Chaque unité de l’armée républicaine lève le drapeau blanc dont les soldats sont majoritairement fils des paysans comme ceux des Khmers Rouges. Frères de classe, ils se combattaient les uns contre les autres sans savoir vraiment le but de la guerre. La politique n’est pas leurs affaires. Jeunes, 13 à 16 ans, leur seul souhait, après la fin de la guerre, c’est de retourner chez eux à la campagne pour se retrouver leur parent chéri et rejouer les jeux d’enfance dans leur village et nager dans la rivière proche de leur maison en chaume, élevée de la terre par des pilots en bois. Tout le monde rêve de revivre la vie normale après cinq ans de guerre qui ravage le pays. Des millions des paysans qui fuirent le danger de la guerre pour se réfugier dans les grandes villes sont prêts à retourner dans leur village après une annonce à la radio de la fin de conflit armé entre les parties khmères. A la première heure de cette communication, tout le monde ne parle que de la paix retrouvée et l’espoir de vivre dans le Cambodge nouveau. Le nouvel an 1975 annonce donc un bon augure : On sent l’air nouveau avec l’odeur de bonheur ; on allume plus de baguettes d’encens pour remercier le Bouddha ; on fait de la prière pour chasser des mauvais esprits du domicile. En un mot, on est heureux de sentir bien : On se dit après la pluie, c’est le beau temps et après la guerre, c’est la paix.  Personne de ne s’interroge pas sur la nature du nouveau régime khmer rouge, parce qu’on pense que les Khmers Rouges soient avant tout des Khmers comme les autres dont le principe de la vie est la tolérance. C’est ce qu’on y croie depuis la nuit des temps. Nous inventons un culte de la « pureté de la race khmère » (Khmer Mean Pouch) dont l’ordre social est construit sur de solide héritage culturel : La religion (Bouddhisme), la tradition et la race khmère (race d’Angkor, Bayon, Preah Khan). Ce triptyque est un bien-pensant qui constitue les normes khmers et ce qu’on nomme les valeurs de la communauté. Pour être un Khmer « Mean Pouch », faut-il  qu’on fléchisse à ces normes ? J’espère que non, parce que les Khmers ne sont pas tous bouddhistes et n’appartiennent à la race d’Angkor. Un Khmer ayant un patronyme sinisé appartient-il à la race khmère d’Angkor ? Celui-ci se sent Khmer comme les autres Khmers ayant le sang du groupe E, par exemple, parce que son cœur est khmer, malgré sa physique chinoise.  

 

Quand nous voulons parler de la race khmère « Khmer Mean Pouch », nous recherchons sans aucun doute la pureté de la race khmère dans laquelle on évoque des valeurs supérieures : la morale et l’intelligence. Être Khmer, dans ce concept de la pureté de race khmère, il fallait être l’homme intact. Nous le savons que Pol Pot rêvât de peupler son Kampuchéa Démocratique des Khmers intacts. Il transformait le pays en une chambre stérile dans laquelle, il préservait la race khmère des pollutions pour fabriquer les Khmers intacts (Khmers nouveaux dans sa version révolutionnaire). Il fallait pour réussir dans un délai record tuer les Khmers innocents pour être sûr d’atteindre des Khmers impurs pour son eldorado révolutionnaire. Résultat : Deux millions de morts. La période sanglante des Khmers Rouges (17 avril 1975 au 7 janvier 1979) est capitalisée dans la mémoire des hommes comme la période noire de l’humanité. Je me souviens bien d’une conversation en France avec mon cousin par alliance Chhim Kheth (l’homme politique khmer, ex-député et ex-Secrétaire d’Etat aux budgets), avant son retour au Cambodge en juin 1975 pour rejoindre les Khmers Rouges victorieux. Il résumait son idéal en une seule phrase qui véhicule toute l’éternelle sanie de l’utopie polpotienne : La révolution va purifier la société khmère pour recréer la race pure khmère comme celle d’Angkor. Et pourtant, nous le savons que les hommes vivent dans un changement permanent qui dissout les institutions puissantes d’antan comme autant de rives de sable. Nous constatons que dans son histoire, le Cambodge a fait multiples emprunts des civilisations (indienne, chinoise, iranienne, occidentale). Bien sûr de très lointaines origines jusqu’au XIVe siècle, le Cambodge est pris dans une « culture » solide mais inerte qui s’érode. Son destin se déroule déjà comme la suite : sous le choc d’invasions étrangères, et les guerres fratricides le Cambodge plonge dans le déclin. Sous la domination thaïlandaise, l’occupation vietnamienne et le protectorat français, le pays est récréé à l’image d’autrui. Pour effacer cette influence déplaisante, nous voulions souffler les « braises » mal éteintes, noyées dans la cendre de notre culture pour rallumer l’incendie de la pureté de la race khmère. Cette résistance est normale et légitime. Sauf qu’elle est faite dans un corps de société inerte et une masse amorphe. C’est à partir de cet état d’asthénie du peuple khmer durant des siècles de décadence, nos nationalistes de tous bords voulaient recréer le dynamisme khmer par la théorie de la race pure. Thèse que l’on retrouverait chez les monarchistes, les républicains, les communistes. Cette théorie qui n’annonce rien, qui ne promet rien et qui n’a rien à attendre ni espérer. Elle est une sorte d’une déclaration d’un état des lieux du passé glorieux du pays khmer faite par les nationalistes khmers. Par cette déclaration, ils voulaient instiller en vain cette doctrine dans le corps malade de la société khmère. Six siècles de déclin (du XIVe au XXe siècle) qui transformait le plus grand nombre des Khmers en personnalités anxieuses : - Soucis trop fréquent ou trop intenses par rapport aux risques de la vie quotidienne pour soi-même ou ses proches – Tension physique souvent excessive – Attention permanente aux risques : guette tout ce qui pourrait mal tourner, pour contrôler des situations même à risque faible (évènement peu probable ou peu grave). Le régime de Pol Pot transformait cet état d’anxiété en maladie et nous le savons que les traitements efficaces de cette maladie sont souvent l’association d’une psychothérapie et de médicaments. Au fil des siècles, l’état d’anxiété des Khmers avait une conséquence regrettable pour la société khmère : La « Peur » devient une règle de fonctionnement de notre société. Pour éviter des ennuis, dans la vie quotidienne, nous faisions des ronds de jambe (politesse excessive) vis-à-vis d’autrui dont le sourire khmer est en fait notre expression d’anxiété et de défense contre les risques de la vie quotidienne. Théoriser la race pure khmère, c’est comme nous demandons aux Khmers en état d’anxiété de plonger dans l’eau alors qu’ils ne savent pas nager.

 

Nous ne pouvons pas vivre en permanence dans le passé glorieux khmer. Il y a trois sortes d’Histoire d’une nation : Celle que les scientifiques expliquent aux autres des évènements notés dans les anciens livres, celle que les dirigeants ou les nationalistes exhument des faits ou des documents pour servir leur politique ou renforcer leurs théories et celle que le peuple se raconte qui n’est pas seulement une légende. C’est aussi un élément essentiel de la vie d’une nation, de son image collectif, de l’idée qu’elle se fait d’elle-même. M. Keng Vannsak, un Khmer érudit, inventait la quatrième forme d’histoire : Une hérésie fondée sur l’esprit de bon sens et l’esprit contestataire. Une belle théorie non publiée à la connaissance du grand public, parce qu’il avait peur d’être ridiculisé par les savants occidentaux. Il avait tort, à mon avis. L’histoire glorieuse de la période d’Angkor est racontée par les dirigeants de l’époque, elle pourrait cacher la misère et la souffrance du peuple khmer pour servir les ambitions politiques, comme la gloire de l’URSS qui cachait la souffrance des peuples de cette union. L’histoire racontée par le peuple khmer est dans les faits : un peuple d’esclave qui obéissait au pouvoir au doigt et à l’œil. Depuis des siècles, les hommes discutent des contradictions qui opposent liberté et oppression ou pouvoir et justice sociale ; ils ont pourtant, à travers ces débats, inventé la démocratie politique puis la démocratie sociale. Pourquoi rechercherions-nous à vivre dans le passé glorieux qui ne nous donne aucune base pour régénérer notre société pour le progrès et la modernité politique et sociale. La dimension de l’histoire pour une nation est une nécessité, à une condition que cette dimension soit tournée vers l’avenir.

 

Nous faisons appel à l’histoire, à la religion, à morale, aux traditions pour bâtir notre concept de la race pure khmère (Khmer Mean Pouch). Cela voudra dire un seul ordre ancien dans une société qui ait pourtant besoin tant de changement. Le retour d’aujourd’hui de l’ordre ancien s’inscrit dans l’esprit de préservation de notre tradition millénaire. Il ne faut pas nous en étonner que le nouveau ne soit pas annoncé. Notre société d’aujourd’hui est famélique, parce qu’elle manque de viatique pour se développer elle-même. Nous inventons de toutes sortes d’ennemis pour ne pas reconnaître que nos ennemis soient nous-mêmes. L’essentiel, et tout est là, est de désigner des ennemis plausibles qui ne soient pas les ennemis réels. Et il est difficile, alors de ne pas se demander, est-ce que cela  n’est pas, au fond, une erreur dans notre diagnostique. Stefan Zweig écrivait (La guérison par l ‘esprit) : « Combien peu d’hommes, en politique, en science, en art, en philosophie, ont le courage d’avouer nettement que leur opinion d’hier était une erreur et une absurdité ». Souvent nous demandons : « pourquoi notre société d’aujourd’hui est-elle devenues si malhabiles à tirer les leçons de son passé ? ». Et pourtant, nous disons souvent aussi que nous connaissions bien l’histoire, les mœurs de notre société : elle n’a plus de secret pour nous ; pourquoi, alors, nous continuer de commettre des erreurs ? Narcissisme alors ? La pureté de race khmère (Khmer Mean Pouch) s’inscrit dans l’esprit de passion de soi au passé ? Bien sûr, nous répliquons à ces questions : « les traditions consolident la nation khmère ». Les traditions sont le monde vécu, que François Dubet, appelle l’expérience, n’a plus d’unité ; non pas parce que la société contemporaine est trop complexe et change trop vite, mais parce que s’exercent sur les membres des forces centrifuges les tirant, d’un côté vers l’action instrumentale et vers l’attrait des symboles de la globalité et d’une modernité de plus en plus définie par la désocialisation, et de l’autre vers l’appartenance « archaïque » à une communauté définie par la fusion entre société, culture et personnalité. Il n’existait donc pas de rupture entre le monde vécu et le système social, écrit Alain Touraine (Pourrons-nous vivre ensemble ?). L’acteur et le système étaient en réciprocité de perspective ; le système devait être analysé comme un ensemble de mécanisme et de règles, l’acteur, comme dirigé par des valeurs et des normes intériorisées. Selon le concept du « Khmer Mean Pouch », nous supposons que le Khmer (acteur) soit conduit par des valeurs supérieures (normes) de la société khmère où il y a des codes (règles) de conduite bien définis. Les traditions sont du mécanisme de fonctionnement de la société khmère et la discipline de chacun à respecter ces traditions est la valeur intériorisée. La réciprocité est donc parfaite dans la construction du concept de « Khmer Mean Pouch ». Par ce concept, chaque khmer doit avoir une mémoire totale des traditions khmères. Mémoire culte : Mé-Bas (culte rendu aux parents, c’est-à-dire à ceux qui ont donné la vie) – Mémoire totem : Néang K’hing et le crocodile (culte des génies du sol et des eaux) – Mémoire religion (lien social se dit religion) – Mémoire société (la gloire de la période angkorienne). Cette façon de se laisser gagner, envahir, par ces mémoires, a un nom – que Nietzsche lui a donné : le « ressentiment » (souvenir d’injure avec désir de s’en venger). Ces souvenirs ont un but : redonner à la société une identité qu’elle n’avait plus. Bernard-Henri Lévy (BHL) écrit (La pureté dangereuse) : « Une société perd ses repères ? Elle ne sait plus qui elle est, ni ce qui la ressemble ? Qu’à cela ne tienne ! Elle réveille le sentiment national. Stimule la fibre patriotique. Elle ressuscite les valeurs les plus grossières et, d’une certaine manière, les plus anciennes – ce qui reste quand le reste flanche, ce qui tient quand tout s’écroule : cette identité bouée, cette identité recours, cette identité fruste, mais solide, qui est, à la lettre, dans ces situations, la dernière des identités ».

 

La société khmère a-t-elle perdu ses repères ? Pour y répondre, il est important de savoir quelles sont des repères dont nous voulons parler : la gloire d’Angkor ou les lumières de l’esprit ? Les siècles de l’Empire d’Angkor étaient-ils des siècles des lumières de l’esprit khmer ? Quand je parle des lumières de l’esprit, ce ne sont pas la philosophie du Bouddha, les connaissances dans le Véda, le génie du peuple khmer et les codes de conduite khmers, mais connaissances porteuses d’émancipation ou d’espérance adressées au peuple khmer qui vivait et vive encore dans la servitude. Je cite l’écrit d’Emmanuel Levinas comme BHL note dans son livre : « l’homme est libre par la loi, serf par la racine ». Je cherche en vain dans les connaissances anciennes khmères, la loi qui libère le peuple khmer de la pauvreté par la liberté d’entreprendre, en revanche je trouve abondamment des codes moraux qui l’enferment dans l’« obéissance ». Qu’il soit dévoué à ces codes corps et âme, tout dit, les répète et les réclame, ainsi le veut ces codes khmers : l’obéissance inconditionnelle aux coutumes : un bon enfant est un enfant qui se soumet à la volonté des parents (culte Mé-Ba) et un bon peuple est un inconditionnel du roi (culte dieu-roi), parce que c’est la tradition. Depuis l’adoption de la première constitution en 1947 par les premiers constituants khmers, la passion nationale auréolée de tout prestige de fierté par nos nationalistes était le temple d’Angkor Vat. Tous les régimes politiques de droite à l’extrême gauche adoptaient ce monument comme identité nationale ; Tous les politiques parlaient, évidemment, chacun dans son expression, de Khmer Mean Pouch, race bâtisseur du monument d’Angkor et ils croyaient que cette identité donne un repère à la société khmère pour bâtir l’avenir. Mais nous le savons que les résultats escomptés ne sont pas au rendez-vous.                 

 

Franchement, je n’y crois pas. Je m’en excuse auprès de mes amis qu’ils ont la foi. Je les trouve ambitieux et pessimistes. Et je voudrais tenter de dire d’un mot, pourquoi. Louis-Ferdinand Céline disait : « quand la gangrène a gagné l’épaule, c’est « foutu ». Avant on peut faire l’ablation du bras. Mais à l’épaule, c’est trop tard ». Le mal khmer est-il trop tard pour le soigner comme la France « foutue » pendant la seconde guerre mondiale, selon Céline ? Certains politiques khmers pensaient que dans vingt ans, le Cambodge n’existe plus. Il deviendra une province vietnamienne dont la nécessité de consolider la race khmère pour faire face à cette éventualité. Je dirais, s’ils continuent de penser ainsi, il est certain que cette éventualité devienne une fatalité. C’est par cette pensée qui nous rend sinistre. C’est par l’invention de la théorie de race pure khmère qui nous renferme dans une société inerte. Sauve qui peut, par cette pensée et cette invention, c’est le premier et dernier mot de notre pessimisme. À mon avis, le mal khmer n’est pas une gangrène, il est intellectuel. Il n’est pas trop tard pour obturer la faille de notre pensée. Cette faille la plus féroce, c’était celle de Pol Pot. Et nous savons qu’au premier coup de canon des Vietnamiens, il n’y a plus des Khmers Rouges pour défendre la fierté khmère.           

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