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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 10:40

 

images-copie-4 Éditorial MOULKHMER

 

Moulkhmer n° 132, Juillet 1992

 

   

Marchands d’illusions ?...

 

Huit mois après la signature des accords de Paris sur le Cambodge, le bilan de l’action onusienne dans ce pays apparait de plus en plus calamiteuse – avec le risque croissant de voir cette « action » se solder par un lamentable fiasco, exactement comme en Yougoslavie. Devant ce bilan, si désastreusement négatif dans les deux pays, on en vient d’ailleurs à se demander ce qu’il convient de penser de l’O.N.U. elle-même : est-elle le Temple de la sottise, ou bien celui de la malhonnêteté intellectuelle ? Comment a-t-elle pu, en tout cas, promettre tant de choses et faire miroiter tant d’illusions – en ce qui concerne le Cambodge – si elle n’avait ni volonté ni les moyens de tenir ses promesses ? Et comment a-t-elle pu aussi se tromper si lourdement sur ce que serait le comportement des Khmers Rouges après la signature des accords de paix, auxquels – par une aberration effarante – elle a voulu à tout prix les associer ? S’agit-il de sottise à l’état pur, ou bien d’une malhonnêteté intellectuelle à laquelle on préférerait ne pas croire ?

 

Au moins, avons-nous eu la consolation de lire, dans une revue de grande réputation (la « Far Eastern Economic Review » de Hong Kong, numéro du 25 Juin), un réquisitoire implacable contre « Une paix indécente » - celle que l’O.N.U a concoctée pour le Cambodge précisément. L’auteur de ce réquisitoire est un journaliste italien connu et talentueux(1) qui, se rendant récemment de Bangkok à Phnom-Penh par la voie aérienne, s’est trouvé dans le même avion que « Khieu Samphân ». C’est sans doute l’indignation qu’il a éprouvée au voisinage de ce co-auteur « de l’un des pires crimes commis en ce siècle : l’holocauste cambodgien » qui lui a inspiré son article, auquel nous emprunterons quelques passages qui ont dû faire grincer des dents, à New-York ou ailleurs, et qui méritent d’être portés à la connaissance de nos lecteurs.

 

L’article en question confirme en effet en tout point ce que nous n’avons pas cessé de dire ici même depuis octobre dernier, et déjà avant la signature de l’accord de paix sur le Cambodge. Nous avions, notamment, rappelé à maintes reprises le funeste précédent de l’accord de Paris sur le Vietnam du 27 janvier 1973, et souligné que, du fait des Khmers Rouges, l’accord du 23 octobre 1991 ne serait jamais respecté non plus, mais constamment violé par ces mêmes Khmers Rouges qui en étaient les principaux bénéficiaires. Or l’auteur de l’article paru dans la « Far Eastern… » écrit ce qui suit (que nous, traduisons de l’anglais) : « Depuis la signature de l’accord de Paris d’octobre dernier, les Khmers Rouges – seuls parmi les quatre factions cambodgiennes belligérantes – ont profité de la nouvelle situation. Ils ont obtenu une légitimité politique à l’intérieur et à l’extérieur du Cambodge, tout en étendant la zone sous leur contrôle en s’emparant de vastes portions de territoire abandonnées par les guérillas de Sihanouk et de Son Sann ».

 

« Ayant découvert que personne n’était prêt à dénoncer leur bluff, les Khmers Rouges ont constamment augmenté leur mise – et gagné à tous les coups. Utilisant la tactique du « talk, talk, fight, fight »(2), les Khmers Rouges soulèvent des obstacles à chaque étape du processus de paix…Ils ont réussi à se livrer à toutes sortes de violations de l’accord de Paris sans être sanctionnés »…

 

L’article se poursuit par une sévère dénonciation de la carence de l’APRONUC, qui « dans les quelques mois de son engagement au Cambodge a déjà perdu son autorité », et par un éreintement du Secrétaire Générale de l’O.N.U. pour sa visite à Phnom-Penh en avril dernier. Une visite au cours de laquelle, nous l’apprenons par cet article, cette haute personnalité s’est abstenue de « visiter la musée de Tuol Sleng – l’Auschwitz de Phnom-Penh – et n’est pas allée s’incliner devant le monument consacré aux victimes de l’holocauste cambodgien. Un oubli indécent »…

 

Quant à l’APRONUC elle-même, l’auteur de l’article lui règle son compte (si l’on peut dire) en quelques phrases. Parlant des 13.000 onusiens, approximativement, qu’elle a amenés au Cambodge jusqu’à présent, il note que « la plupart d’entre eux ne sont pas là pour aider le Cambodge, mais pour servir leurs propres intérêts personnels ou nationaux. Même des fonctionnaires subalternes de la force de maintien de la paix de l’APRONUC gagnent aux alentours de 60.000 US dollars par an, dans un pays où le revenu annuel par habitant est de l’ordre de 150 dollars »( !)…

 

Tout cela, exposé dans une revue qui bénéficie d’une large audience dans le monde entier, conforté, en quelque sorte, nos prévisions pessimistes. Il était aisé, en effet, de prévoir que cette « paix indécente » (que nous avions appelée une « paix immorale »), ne pourrait engendrer que des effets pervers. Et il était tout aussi aisé de prévoir que le plan ultrasophistiqué élaboré par l’O.N.U. était voué à l’échec, parce qu’il ne tenait aucun compte des réalités – surtout en ce qui concerne les Khmers Rouges. Il fallait, en vérité, une singulière dose d’ignorance ou de naïveté pour s’imaginer que ceux-ci avaient changé et qu’ils allaient jouer le jeu loyalement ! Mais, maintenant que le mal est fait, il serait vain de pousser plus loin le procès d’une institution qui, jour après jour, démontre un peu plus sa déplorable carence – qu’il s’agisse du Cambodge ou de la Yougoslavie.

 

On peut toutefois se demander à quoi servent encore l’O.N.U. et – dans le cas du Cambodge – son APRONUC. Surtout quand on sait, nous l’avons appris récemment de très bonne source(3), qu’un tiers de l’énorme budget de 2 milliards de dollars prévus pour cette même APRONUC est destiné à rémunérer son personnel onusien. Le Cambodge serait-il devenu ainsi, pour certains bénéficiaires de cette manne (sans parler d’hommes d’affaires étrangers), une sorte de « caverne d’Ali Babas » ? Aurait-on alors affaire à de vigilants défenseurs de la paix et des droits de l’homme, ou à des marchands d’illusions ?

 

Mais mieux vaut accorder encore à l’O.N.U. le bénéfice du doute. Cela serait possible d’ailleurs si cette institution consentait à reconnaître que, en ce qui concerne son plan de paix pour le Cambodge, elle s’est trompée sur toute la ligne et qu’elle a accouché d’un enfant non viable. Elle ne perdrait pas la face pour autant, car il n’est pas déshonorant de reconnaître que l’on s’est trompé. Après tout «  se tromper est humain », comme dit un vieux proverbe latin qui ajoute toutefois : « mais persévérer dans l’erreur est diabolique ».

 

On veut donc espérer que l’O.N.U. reconnaitra son erreur, pendant qu’il en est temps encore, et qu’elle saura, au Cambodge, redresser la situation désastreuse qu’elle a elle-même créée par son plan de paix irréalisable. Elle le pourrait, car une solution existe. Elle consisterait, comme le suggère en conclusion l’article déjà cité, à « écarter le réel obstacle à la paix : les Khmers Rouges ». Article qui rappelle, dans sa conclusion également, que l’O.N.U. avait su s’opposer aux agressions d’un Kim Il Sung (en 1950-53) et d’un Saddam Hussein (1990-91). Et il ajoute : « un combat contre les Khmers Rouges serait mieux justifié, au moins moralement, que les (deux) précédents ».

 

Mais l’O.N.U. le fera-t-elle, ou bien se contentera-t-elle de ses palinodies habituelles, constatant en « avertissement » et en « menaces de sanctions » jamais suivis d’effet ? Telle est la question que l’on peut poser aujourd’hui. De la réponse à cette question dépendra le degré de confiance que la communauté internationale pourra accorder à l’O.N.U. dans l’avenir. Si la réponse est oui, c’est-à-dire si les Nations-Unies utilisent sans tarder tous les moyens nécessaires pour neutraliser définitivement les auteurs du génocide cambodgien, elles pourront redevenir crédibles et redorer leur blason passablement terni. Mais si la réponse est non, l’APRONUC continuant de capituler sans cesse devant les Khmers Rouges acharnés à ruiner le plan de paix onusien, alors on saura, une fois pour toutes, à quoi s’en tenir au sujet d’une institution aussi coûteuse qu’inutile.

 

On saura surtout – tout en espérant encore que tel n’est pas le cas – que cette institution n’est, décidément, composée que de marchands d’illusions. Car comment pourrait-on alors qualifier autrement des gens incapables de ramener la paix, là où ils ont promis 2 milliards de dollars pour faire et 880 millions pour reconstruire un petit pays martyrisé qui leur a fait confiance ?...                   

 

 

MOULKHMER

(1)Tiziano TERZANI, correspondant pour l’Asie de la revue allemande « Der Spiegel ».

(2) « Causer, causer, combattre, combattre » (ce fut déjà la tactique utilisée dans les dernières années de la guerre du Vietnam par les communistes vietnamiennes pour berner leurs adversaires.

(3) Rapport de M. Raoul JENNAR, consultant du Forum des O.N.G., en date du 11 Mai 1992(page 4,2e paragraphe).

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Published by Moulkhmer - dans Editorial Moulkhmer
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