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13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 15:55

N° 24 : Règne de Baram khantey Moha Chanreachea ou Preah Chanreachea (1516-1567) (suite)

 

L'histoire des Rois Khmers avec les mots d'aujourd'hui.

Du soir de la victoire contre les Siamois, le Roi khmer victorieux convoqua ses généraux valeureux dans la tente royale pour parler de son cousin trépassé, Ponhea Ong, tué le matin même sur le champ de bataille. Dans la tente, l’ambiance était euphorique. Le Roi s’assit sur un petit lit en bois noir, s’habillant un simple Sarong de soie de couleur jaune et une petite chemise blanche de coton, était radieux. Son Vrah guru (personnage chargé de l’instruction et de l’introduction du roi, et était de ce fait investi d’une très haute autorité morale et politique dans le royaume) se trouvait à sa droite, s’agenouillant sur le tapis de sol, fait de tige de bambou, était en méditation. Ses généraux, étant encore dans leur tenu de combat, à genoux à quelques mètres devant lui, étaient extasiés. Plusieurs pages, en rampant, se prosternaient aux pieds du lit royal. Avec une voix chevrotante qui s’impose le silence dans la tente, le roi dit :

 

« Je sais que vos avis sont partagés sur la cérémonie de crémation du corps de Ponhea Ong. Les uns pensent qu’il fût un traître, il faut donc brûler son corps physique comme son âme perfide. Les autres pensent qu’il fût un fidèle au Bouddha, il faut donc aider son âme désincarné à renaître dans la prochaine vie comme un simple serviteur du Grand Maître en brûlant son corps selon le rituel religieux. Les premiers raisonnent comme des soldats dignes de respect, les seconds réfléchissent comme des hommes de sagesse. Mais Vrah guru et moi, nous sommes obligés de respecter les us et coutumes, parce que Ponhea Ong était un prince khmer et fils d’un ancien roi, il bénéficie donc en tant que tel un honneur à son sang et rang, malgré, de son vivant, son choix de servir le souverain étranger. Il est mort sur le champ de bataille, sous l’étendard qu’il avait servi, en tant que soldat courageux, il n’était pas donc un traître pour nous, mais un chef militaire digne de respect, nous n’avons aucun doute possible que sa mort n’est pas une fin de sa dignité royale. Nous devions lui rendre honneur en tant que fils du roi et chef militaire de haut rang. Que ses funérailles doivent être faite selon la tradition royale khmère. Par cette décision, Vrah guru et moi, nous ne voulons pas commettre une anomie dans mon royaume ».

 

Ayant entendu ces paroles, les généraux se rendaient à la décision de leur souverain. Après quoi, les Brahmanes de la cour se dépêchaient d’organiser les funérailles de Ponhea Ong, selon la tradition royale, dans la citadelle de la victoire (Bantey mean Chay). Les moines bouddhistes étaient invités pour citer le dharma afin que l’âme du défunt l’emporte dans son voyage astral : Qu’elle doive accepter le cycle de la vie : la naissance, le vieillissement, la maladie et la mort. Ce cycle ressemble à une devinette du Sphinx, posé à Œdipe (extrait du livre de Jonathan Black : L’histoire secrète du monde) : « Qui a quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir ? ». Œdipe y répond en évoquant les âges de l’homme. Un bébé marche à quatre pattes, il grandit et marche sur deux jambes jusqu’à ce qu’il soit vieux et s’aide d’un bâton.

 

Après la victoire, Preah Chanreachea, Roi du Kampuchéa, prenait quelques semaines de détente dans son ancienne capitale à Pursat. Il ordonna aux services des travaux publics de faire des entretiens de quelques pagodes dans la cité. Plusieurs fêtes de solidarité furent organisées pour récolter des dons des fidèles en vue de faire face aux frais de ces travaux. Après quelques semaines de repos, le Roi décida de retourner à sa capitale, Longveak. Il choisissait un itinéraire par lequel il avait déjà fait pendant sa campagne militaire contre Sdach Kân. Cette route était appelé la route de la victoire. Elle traversait plusieurs provinces et anciens forts : Krakor, Kran, Klong, Baribo, Rong, Rolear Bpir. Dans chaque province, le Roi fit construire une pagode et donna plusieurs dizaines esclaves au chef des bonzes dont le nombre varie en fonction du rang de ce dernier. Une exception à Rolear Bpir, il fit sculpter trois statues du bouddha avec des mesures précises : La première statue est la taille du roi, la deuxième statue est celle de la reine Preah Phakatey Srey Teav Thida, la troisième est celle de la fille du roi.

 

Dans sa politique étrangère, Preah Chanreachea cherchait avoir des relations amicales avec la Chine, Annam et le Champa. En 1535, un des lieutenants de Vasco de Gama, Antonio de Faria, pénétra dans la baie de Tourane (Danang) au Vietnam et releva le site de Fai Foo. Ses récits attirèrent commerçants et missionnaires au Cambodge et en Annam. En Annam, les vaisseaux portugais venaient chaque année à Fai Foo, à 32 kilomètres au Sud de Danang, échanger les armes, le soufre, le salpêtre, le plomb, le cuivre, les draps d’Europe, les porcelaines et le thé de Chine, contre la soie, les bois rares, le sucre, la cannelle, le poivre et le riz du pays. Malheureusement, le Cambodge n’avait pas le port maritime qui lui permettait d’avoir des relations commerciales avec l’occident, la Chine, l’Inde et le Japon. Le Siam et l’Annam devenaient une porte d’entrée dans la région de l’Asie Sud-Est pour des activités de commerce international, de la science et de la modernité dans tous les domaines sociaux-politiques. Face à ces deux voisins émergeants, le Kampuchéa devînt une puissance finissante. L’effondrement de cette puissance vint de l’intérieur. Le Kampuchéa n’échappait pas à une loi de nature : qui n’avance pas recule.

Du XVIe siècle au XVIIIe siècle, le fait dominant dans l’histoire de l’Indochine est l’expansion vietnamienne qui s’opère par un lent glissement vers le Sud, les Vietnamiens consolident d’abord leurs conquêtes du XVe siècle sur les Chams, puis leur arrachant les dernières provinces où ils s’étaient retirés, et enfin s’infiltrant dans le Sud du Royaume khmer, la Cochinchine.

 

Preah Chanreachea eut trois enfants, deux garçons et une fille. Le premier fils s’appelait Samdech Rama Thipadey, le second fils s’appelait Preah Baraminh Reachea et le nom de la princesse était Samdech Preah Srey Tévi Ksattrey. Il éleva son fils aîné au rang de Vice-Roi. Il fit construire un palais en dehors de la citadelle de Longveak pour ce dernier. Le second fils fut nommé le Grand prince du Royaume. Celui-ci habitait dans le palais royal.

Parlons du Vice-Roi. Celui-ci eut une fille qui avait une beauté de déesse. Cela lui fit perdre la tête. Le Vice-roi était un homme à femmes. Avec son intelligence rusée, il cherchait un moyen pour commettre l’inceste. Un jour, il convoqua les dignitaires de sa maison royale en réunion. Au cours de ces conversations, il posa une question aux assistants : « Si l'arbre de votre jardin était porteur de fruits bons à manger, préfériez-vous en donner à quelqu'un autre à manger, ou en garder pour vous-même ? ». Tous les dignitaires présents à la réunion, sans avoir connu l’arrière-pensée de leur prince, répondirent à l’unanimité qu’il vaut mieux garder ces fruits pour manger au lieu d'en donner à quelqu’un d’autre. Ayant entendu cette réponse qui était dans le sens de son intention, à la nuit tombante, le Vice-roi alla dans la chambre de sa fille et la força à faire l’amour avec lui. Il s’enferma dans la chambre avec la princesse pendant sept jours et sept nuits. À minuit du septième jour de l’inceste, le vent se leva, souffla en emportant presque toutes les huttes de paysans qui se trouvaient des environs du palais de Vice-roi. La terre commença à trembler en faisant un bruit assourdissant. Le Vice-roi quitta son palais et s’enfuit en galopant son cheval appelé à Aknar pour se réfugier dans une plaine qui se trouvait à quelques kilomètres de son palais. Après son départ hâtif, son palais fut englouti par l’effondrement du terrain. Au milieu de la plaine, seul avec sa monture, le Vice-roi avait cru qu’il vienne d’être sauvé par son ange gardien, mais soudain, la terre commença à trembler sous ses pieds et s’entrouvrit pour aspirer le corps du Vice-roi et son cheval dans les entrailles de la terre. Voici le pouvoir de la puissance divine foudroyé aux pieds du prince royal. Dans l'épaisseur des ténèbres, son corps vomit son âme, parce qu'il refuse d'être partagé ses crimes : Qu'elle aille donc aux enfers, parce qu'elle méprise la règle de la morale. Quelques heures après, l'abîme fut fermé et la pluie ne tomba plus du ciel. La lumière des étoiles brillait peu à peu de dessus de la terre. Tout redevenait normal, mais le Vice-roi était disparu au milieu de la plaine après la tempête. Cet endroit était appelé par la population Knar- sraup (Knar-aspiré). Plus tard, ce nom se transformait en Knar-Sroth (Knar-effondré). Le Roi fut informé de la mort de son fils dont le corps n’était jamais retrouvé. Il ordonna à son ministre du palais de faire une cérémonie religieuse à l’endroit où son fils eût été absorbé par dieu de la terre pour aider l’âme du défunt à retrouver son chemin de réincarnation au lieu de descendre dans l’enfer pour accomplir sa pénitence.

 

Parlons maintenant de l’histoire du second fils du roi appelé Preah Baraminh Reachea. À la fête du nouvel an, le Grand prince partit au village Dong pour assister à une festivité populaire où il avait vu une jolie fille Neak Tep. Celle-ci était l’enfant de Ta Dong et Neak Chay. Messire Dong était un grand notable du village et riche (Séthey). Au retour du palais, le Grand prince demanda aux dignitaires de sa maison royale d’aller demander la main de Neak Tep à ses parents. Ceux-ci y acceptaient sous certaines conditions : Construire une route qui part du palais royal jusqu’au village Dong. Cette route servira à faire la procession des cadeaux du mariage des parents du marié à ceux de la mariée. Ayant entendu cette exigence, le Grand prince se mit en colère. Avec ses amis fidèles, il aurait eu l’intention d’enlever la fille qu’il aime. Mais cette idée était vite abandonnée, parce que le village de Ta Dong était bien gardé par une milice privée. En outre, il aurait eu trop peur d’être puni par son père de commettre ce genre d'action. Mais construire une route pour son amour à une fille, c’était une idée insensée. On ne va pas mobiliser la population pour ce coup de foudre au village de Dong. De toute façon, son père n’y acceptera jamais de cette idée folle. Désespéré de ne pas trouver une solution à ses problèmes du cœur, le Grand prince s’enferma dans sa chambre et sans manger pendant plusieurs jours. Il tomba malade. Son absence répétée à l’audience royale alertait le roi. Celui-ci demanda la nouvelle de son fils aux membres de la cour. Ceux-ci informèrent le roi que le Grand prince était malade de chagrin d’amour. Le détail de cette histoire était tout raconté au roi. Celui-ci se mit en colère et dit : « Ce Messire Dong est insolent. Il osait refuser la demande de mon fils, un héritier du trône. Cette audace vaut une condamnation à une peine de lèse-majesté ». Le Premier Ministre intervint immédiatement en faisant savoir au roi sur le mérite de Messire Dong : « Pendant votre exil au Siam, Messire Dong était opposant déclaré à Sdach Kân. Il était toujours fidèle à votre famille. Et pendant la guerre contre Sdach Kân, il était le grand bienfaiteur à notre armée. Nous avons emprunté plusieurs tonnes de vivres à Messire Dong. Il nous en a donné sans hésitation. À ce jour, nos reconnaissances de dettes ne sont même pas encore acquittées par le gouvernement. Majesté, s’il était condamné pour l’affaire de cœur du Grand prince, il est certain que la population juge que cette décision soit abusée. Majesté, faire construire une route serait un acte de reconnaissance aux services rendus de Messire Dong à Votre Majesté et serait laissé une trace de vos œuvres dans l’histoire du pays. Et cette construction ne ruinera pas les trésors de votre royaume ». Ayant entendu l’avis de son ministre, le Roi en était ravi. Il ordonne au ministre, chargé des travaux publics, de construire une route en conformité aux exigences du Messire Dong. Une demande au mariage était faite en grande pompe. Les parents de Neak Tep en étaient contents. On fêtait le mariage chez la mariée pendant plusieurs jours. Tous les dignitaires du Royaume étaient invités pour assister à cette fête royale.

 

Après le mariage de son fils, Preah Chanreachea continua de régner sur son royaume en paix. Son dernier geste royal était allé à phnom (montagne) Chriv où l’ancien roi, son aïeul, Preah Bat Ta Trasac Piem était né pour construire un musée royal en l'honneur du roi défunt. Celui-ci était le fondateur de la dynastie de la monarchie khmère actuelle. En 1567, le roi tomba malade et mourut quelques jours plus tard. Les dix Brahmanes gigantesques rampèrent, simplement vêtus d’un pagne blanc, pour approcher du lit royal pour transporter le corps sans vie du roi dans la salle du trône et de le mettre ensuite dans la jarre funèbre. Ils procédaient ensuite une cérémonie pour accorder un titre posthume au défunt. Celui-ci cessait d’être le roi temporel, mais il restait toujours roi dans le monde des esprits, c’est-à-dire roi de paix qui n’a ni commencement de jour ni fin de vie. Cette cérémonie est nécessaire pour éviter l’âme du roi défunt de passer dans la sphère sublunaire. C’est là qu’il est attaqué par des démons qui lui arrachent tous ses désirs bestiaux, corrompus et impurs, toutes ses envies maléfiques. C’est cette région, où l’âme doit traverser ce processus de purification douloureux pendant une période équivalente à environ un tiers du temps qu’il a passé sur terre, que les Chrétiens appellent le Purgatoire. C’est le même endroit qui correspond aux Enfers pour les Egyptiens et les Grecs et Kamaloca (littéralement, « la région du désir ») pour les hindouistes.  À cette heure, les conques marines, houlées par les Brahmanes, annoncèrent à tout le Royaume la mort du roi. Les villes envoyaient la nouvelle aux villages, et les villages aux hameaux, et terre à l’enfer, et l’enfer jusqu’aux cieux où habitaient les grands dieux de l’univers. Son fils, le Grand prince fut invité par les membres de la Cour à monter sur le trône. Le nouveau roi ordonna aux Brahmanes d’organiser les funérailles de son père selon le rituel des funérailles de grands rois. Cette cérémonie durait trois mois. À chaque nuit tombante, dans la salle mortuaire, des pleurs des femmes du palais furent relayés toute la nuit pour faire entendre à l'âme du roi défunt qu'il soit toujours aimé par ses serviteurs et épouses de tous rangs : Seigneur, vous êtes toujours là parmi nous. Par ces pleurs, on t'envoie notre amour éternel. Tu n'as plus de demeure qui n'est que ton corps végétal, animal et matériel, mais t'en auras un autre qui s'appelle le corps céleste. Voici le lait, le miel, bois et mange, Seigneur âme, les offrandes de l'autel, partage avec autres Dieux ton repas nocturne. À la fin de la cérémonie, les Brahmanes récitaient une formule magique : Meurs aux damnés, pitié royale, et ressuscite aux justes !". Ils demandèrent l'âme de quitter son corps dans la jarre en or. Ayant entendu la voix de ces prêtes, l'âme sortit doucement de la chambre mortuaire sans regarder derrière lui. Nous t'en supplions, Seigneur, va-t'en ! ne nous regarde pas !. Au cri des servantes en pleur, l'âme s'envole vers sa nouvelle demeure.

Preah Chanreachea vécut 87 ans et régna 52 ans, il mourut à Longveak en année du lièvre.    

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