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8 septembre 2010 3 08 /09 /septembre /2010 09:56

Histoire de comprendre

 

Utopie royale

 

Editorial Moulkhmer

 

 

Article publié dans la revue Moulkhmer, n° 143, Août 1994

 

De tous les évènements qui se sont produits au Cambodge ces 3 derniers mois (Mai, juin, juillet 1994), le plus important est certainement celui qui a eu lieu le 7 Juillet. Ce jour-là, enfin, l’Assemblée Nationale issue des élections de Mai 1993 a voté, à l’unanimité de ses membres présents (103 sur 120), la mise hors-la-loi des sinistres Khmers rouges. Il ne paraît pas exagéré d’écrire à ce sujet que cette date du 7 juillet 1994 restera désormais, dans les annales du Cambodge contemporain, comme une date historique. Elle marque en effet une rupture décisive avec un passé désastreux, elle exorcise en quelque sorte ce passé et autorise un espoir pour l’avenir. En même temps elle signifie la fin de la déplorable utopie royale d’une « réconciliation nationale » avec les auteurs du génocide.

 

Le coup est dur, assurément, pour le roi Sihanouk qui se trouve nu sur le plan politique. Car il avait tout fait, depuis des mois et des années, pour promouvoir cette « réconciliation » contre-nature. Sans relâche, et sans le moindre sentiment de honte, il avait cherché par tous les moyens à faire admettre l’inadmissible : Introduire des Khmers rouges dans le gouvernement, soi-disant pour ramener la paix au Cambodge et résoudre du même coup tous les problèmes du pays. Il est vrai qu’il n’avait absolument rien d’autre à proposer, et qu’il ne pouvait d’ailleurs rien proposer d’autre – compte tenu de sa longue collusion (depuis 24 ans) avec les Khmers Rouges et leurs maîtres chinois dont lui-même dépend étroitement. Sihanouk avait donc cultivé avec obstination sa royale utopie « réconciliation » les victimes avec leurs bourreaux, et associer ceux-ci à la gestion des affaires du pays en attendant qu’ils en reprennent le contrôle exclusif – ce qui n’aurait pas manqué de se produire tôt ou tard, si le gouvernement avait suivi le roi dans la voie suicidaire préconisée par lui.

 

Cela, fort heureusement, ne s’est pas produit. L’utopie royale n’avait rallié finalement que deux ministres[1], qui pour des raisons personnelles, avaient choisi, dans cette affaire de « réconciliation nationale », de jouer le rôle peu glorieux de « godillots » du roi. Ils n’avaient pas compris sans doute, ou pas voulu comprendre, qu’il était scandaleux et impensable de pactiser avec des individus responsables de la mort de 2 millions de Cambodgiens. Ces deux ministres, après le cinglant désaveu infligé à leur idole par le vote décisif du 7 juillet auraient dû démissionner aussitôt et rejoindre à Pékin le monarque désavoué. Ils ne l’ont pas encore fait, mais on veut croire qu’ils sauront tirer bientôt les conséquences de leur trop complaisante attitude envers les Khmers Rouges et leur allié le roi. C’est une question de logique et de dignité.

 

Quoi qu’il en soit, la situation est désormais clarifiée d’une manière irréversible. Il ne pourra plus être question de « négocier » quoi que soit avec les membres de la bande à Pol Pot : les Khieu Samphân, Son Sen, Chan Youran, Mak Ben et autres. Ils sont des hors-la-loi, des rebelles, de plus en plus isolés, tandis que leur royal associé se trouve dans une position qui ne lui laisse plus qu’une seule solution : celle de se faire oublier.

 

Il reste toutefois au gouvernement de Phnom-Penh une tâche importante à accomplir : celle d’éliminer complètement les Khmers Rouges, qui ont conservé leur capacité de nuissance – puisqu’ils contrôlent encore une portion du territoire – et qui ont créé le 11 juillet un speudo « gouvernement provisoire » dans une zone occupée par eux. Or cette tâche ne sera pas aisée, elle nécessitera des efforts soutenus et demandera du temps. Elle ne sera véritablement accomplie que lorsque les dernières forces des Khmers Rouges auront été détruites, et leurs chefs neutralisés – c’est-à-dire, si possible, capturés, jugés et condamnés pour tous les crimes commis par eux à l’encontre du peuple cambodgien.

 

Le premier pas dans cette voie a été fait, et non ne peut que s’en réjouir. Mais il reste à souhaiter que d’autres pas suivront, et pas seulement sur le plan strictement militaire. Car c’est aussi sur le plan social et celui de l’action psychologique qu’il faut agir, si l’on veut pouvoir extirper définitivement du corps affaibli du Cambodge le cancer polpotien.



[1] Sam Rainsy (Ministre des Finances) et le Prince Norodom Sirivuddh (Ministre des Affaires Etrangères). 

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