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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 05:51

L’année 2012

 

Nous avions l’habitude de souhaiter les vœux de la nouvelle année aux membres de la famille et aux amis. Pour l’année 2012, nous perpétrons cette tradition avec joie et plaisir de penser, au moins une fois par an, à ceux ou celles qui sont nos proches en leur souhaitant la réussite dans leur projet souhaité. Bien sûr, nous plaçons dans nos vœux la « santé » en premier, parce qu’elle soit le moteur de leur vie.

 

L’année 2012, comme nous le savions, est l’année où la crise économique mondiale n’était pas encore terminée. En Europe, le nombre de chômage est en augmentation. Les États-Unis d’Amérique est au bord de la récession. Le continent africain subit l’effet de cette crise qui ralentit son développement. L’Asie n’était plus le champion de taux de croissance à deux chiffres. En effet, tout le monde est dans le même bateau secoué par le vent en colère.

 

Mais le vent de la démocratie dans le continent arabe continue de soufflet en Syrie et au Yémen. En Russie, le charme de Poutine et son parti se fanent dans le pouvoir. La Chine communiste sait compter ses Yuans pour faire baisser la valeur de Dollars US et celle de la démocratie. La Birmanie change son visage au couleur d’Aung San Suu Kyi qui représente la nouvelle voie de l’espoir pour les Birmans. Au Cambodge, la lumière de la bougie du Parti Sam Rainsy (PSR) n’est pas assez forte pour éclair la voie du changement du pays. Ce pays, soit perçu comme une Renaissance à partir de 1991 ou après le régime sanguinaire des Khmers Rouges ou après dix années de l’occupation des Vietnamiens, est aujourd’hui un pays où les Khmers vivent dans le tourbillon et eux-mêmes sont incapables de le comprendre. Inutile d’écouter les intellectuels, ils papotent dans le brouillard et sont d’autant moins faibles qu’ils sont plus éloquents. Quant aux politiques, le plus affirmatif des opposants n’est qu’un attaquant qui gesticule pour cacher qu’il avance en tâtons. Personne ne peut dire si le pays va plonger dans les déchirures ou bien sortir de ce tourbillon plus déterminé face au Vietnam qui s’affirme de plus en plus en leader économique en Indochine ou VietCamLao et la Thaïlande enrichie qui confirme son statut d'un pays de la démocratie libérale par la voie des urnes. Pour les Khmers optimistes, cette nouvelle année 2012 leur apporte Bonheur. Pour eux, l’année 2012 aurait ceci de précieux qu’elle chasserait les mauvais esprits et les colons vietnamiens du pays et le retour du leader de l’opposition, Sam Rainsy, qui rétablirait la paix et la prospérité. Pour les Khmers pessimistes, cette année 2012 apporte que dalle au Cambodge et au peuple khmer : Le pays sombrerait dans la colonisation vietnamienne et chinoise. Phnom-Penh et les grandes villes khmères sont peuplées aujourd’hui des Khmers d’origine étrangère et ils sont maîtres du pays.

 

Pour terminer, je me dis : « Les Optimistes sont des camelots et les Pessimistes, des concierges. Ne vaut que ce qui sera. Je sais que je ne sais rien ». L’année 2012 pour moi est une année comme les autres années au Cambodge depuis la nuit des temps. Cela ne m’empêche pas de souhaiter que cette année 2012 vous apporte Santé, prospérité et Bonheur. 

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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 05:04

D2 : Réflexion sur la démocratie libérale au Cambodge (suite du D1)

 

M. Phung Ton n’était pas le seul d’avoir dit que le suffrage universel, en fonctionnant dans une société archaïque, risque souvent de fausser le régime représentatif au profit des élites et d’anciens notables. Ses contemporains, notamment J. Rovan écrit aussi : « Comme cela s’est vu à diverses reprises dans certains pays, le suffrage universel accordé à des masses insuffisamment préparées à son exercice, peut-être une arme aux mains des couches notables les moins progressistes et les moins libérales » (Une idée neuve : la démocratie. Seuil 1961). De même Alain Gourdon : « Le suffrage n’a pas été l’instrument de progrès dont rêvaient ses promoteurs, il a été à maintes reprises, faute d’éducation et de promotion intellectuelle, le frein que souhaitaient certains de ses utilisateurs » (Cahier de la République, 3 Avril 1957).

 

Mais que cherche-t-il, le peuple khmer depuis 1946 ? : La liberté ? Le bonheur ? Le bien-être ? Pour cela fallait-il qu’il apprît la démocratie comme science ? Fallait-il qu’il sût lire des livres didactiques et des journaux politiques pour connaître le bien et le mal ? Fallait-il qu’il sût écrire des lettres de protestation et des poésies pour choisir ses représentants pour gouverner le pays ?

 

D’abord qui est-il le peuple ? Le latin rend mieux la difficulté de sentir le peuple : le peuple, est-ce le populus ou plebs ?

 

Le populus, c’est l’ensemble de la communauté nationale, considéré d’un point de vue idéal : la sagesse collective, l’intérêt commun, ou ce que Rousseau appelait la « volonté générale », c’est-à-dire non la somme des volontés particulières, mais une seule et même raison collective.

 

Le plebs, c’est la populace, la masse, les gueux, avec ce que cela connote d’ignorance, d’égoïsme, de versatilité, voire de violence. C’est une image menaçante, mais aussi source de l’énergie, le cœur de la réalité vivante et historique d’un pays. (Extrait du livre (Qui doit gouverner ?) de Pierre Tavoillot, Président du Collège de philosophie, membre du Conseil d’analyse de la société).

 

Dans notre langage khmer, nous avons deux vocables qui nous permettent de traduire ces deux mots latins : Prachearchoun (Populus) et Reastr (plebs). Si le plebs (Reastr) est l’image de la société politique khmère, il est certain, pour ceux qui pensent à cela, qu’il faut des élites pour guider le vilain plebs (Reastr) vers le populus (Prachearchoun) ; de l’autre, la démagogie ou populisme, à savoir l’identification du populus élitistes au plebs charnel. La société de Reastr (plebs) est sans doute une société où la participation de la population à la vie politique du pays est inexistante, celle de Prachearchoun (Populus) est une société où le pouvoir politique est soumis à la volonté générale du peuple. Une formule célèbre connue est : le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Du passage de la première à seconde société se fait par la voie d’une évolution de l’esprit de ses membres. Quelle était cet état d’esprit au Cambodge ?

 

La culture politique :

Cette question nous oblige à évoquer la théorie de la culture politique de M.Gabriel Almond, sociologue américain et ses collaborateurs : Si l’on définit la culture sociale comme un ensemble d’attitudes et d’orientations des individus à l’égard d’un système social déterminé, il existe donc une culture politique distincte, composée d’attitudes et d’orientations à l’égard du système politique. Selon Almond, les composantes de la culture politique sont de trois dimensions : La dimension cognitive, la dimension affective et la dimension évaluative. Ces trois dimensions supposent une culture politique dont les traits varient selon les pays, les groupes ethniques, etc. Almond distincte trois grands types de cultures politiques : la culture politique paroissiale. Les membres du système politique sont peu sensibles aux phénomènes nationaux. Ils sont orientés pour l’essentiel vers un sous-système politique plus limité (village, clan, ethnie) et ignorent l’État-nation. Le deuxième type de la culture politique, c’est une culture de sujétion. Les membres du système politique sont conscients de son existence, mais restent passifs. Ils attendent des autorités politiques certains services ou craignent certaines exactions. Pour eux, le système politique est extérieur de leur existence quotidienne. Le dernier type de la culture, c’est une culture de participation. Les citoyens sont conscients de leurs moyens d’action sur le système politique, de leur possibilité d’infléchir le cours des évènements politiques en exerçant leur droit de vote, en signant des pétitions ou en organisant une manifestation. Dans quel groupe de culture politique s’y trouvait le peuple khmer au début du premier contact avec la pratique de la démocratie au Cambodge en 1946 ?

 

 

Le début difficile pour tout le monde

 

Avant 1946, nous, Khmers, n’avons jamais entendu parler de ce mot « démocratie », à l’exception d’un poignet d’élites qui ont pu lire en langue étrangère des livres savants dans lesquels le principe de démocratie est développé en détail. En 1946, la France avait déjà connu, après la fin de la monarchie en 1792, quatre Républiques : Première République (1795-1799) ; Deuxième République (1848-1852) ; Troisième République (1870-1940) ; Quatrième République (1946-1958). La cinquième République a été voulue par le Général de Gaulle. Elle débute en 1958 jusqu’à aujourd’hui. Après la Seconde Guerre mondiale, en Asie, en 1946, au Japon, les Américains, vainqueurs, ont imposé au peuple japonais une Constitution du régime de démocratie libérale. Dans ce nouveau régime politique, l’Empereur serait maintenu, le caractère quasi divin de sa lignée demeurait en place mais diminué dans ses prérogatives. Prenons des exemples de la mise en place de la démocratie dans quelques autres pays asiatiques pour éclairer notre réflexion sur celle du Cambodge : La Birmanie est née à l’indépendance politique le 4 Janvier 1948 avec une Constitution du régime de la démocratie parlementaire presque identique à celle de Grande-Bretagne. La Thaïlande se flatte de n’avoir jamais subi de domination étrangère. Elle a connu, depuis 1932, de nombreux coup d’État. Celui du 24 Juin 1932 avait abouti à la transformation d’une monarchie absolue en une monarchie constitutionnelle. Les soixante-dix membres de son premier parlement étaient nommés par le gouverneur militaire de Bangkok, chef du parti révolutionnaire. Quelques mois plus tard, le chef du Gouvernement, au cours d’une séance les fit fouiller par des huissiers, et deux semaines après, prononça la dissolution de l’Assemblée. Le premier parlement partiellement élu au suffrage restreint de la Constitution de 1952, l’Assemblée était composée de 160 députés de « première catégorie », élus, et de 123 députés de « deuxième catégorie » nommé par le Roi. La Constitution de 1959 institue une Assemblée Constituante qui est en même temps organe législatif, et dont les 240 membres sont intégralement nommés par le Roi, mais en fait choisis par le Premier Ministre (Notes et études documentaires, n° 3 020, du 20 Septembre 1963). Le gouvernement de l’Indonésie connaît une évolution. Tous les députés, depuis 1945, ont été nommés par le gouvernement, sauf ceux élus aux élections générales de 1955, qui étaient chargés de l’élaboration d’une Constitution et qui, après quatre ans de travail sans résultat, furent révoqués par le Président Soekarno le 5 Juillet 1959. Quelques mois plus tard, le 5 Mars 1960, la Chambre des Représentants fut suspendue paraît-il, parce qu’elle était sur le point de repousser budget du gouvernement pour 1960. Le nouveau Parlement dénommé Conseil National, comprend 283 membres choisis parmi les partis politiques et divers groupements fonctionnels par le Président de la république. Dans d’autres pays, les parlements sont élus, mais au suffrage restreint et indirect. Le Pakistan, depuis sa naissance en 1947, n’a pu encore organiser des élections législatives au suffrage universel. La date des élections générales était sans cesse reportée, jusqu’au coup d’État de 1958, entraînant la dissolution du Parlement. La nouvelle Assemblée fut élue en 1962 par le collège électoral des démocraties de base (80 000 grands électeurs). D’une façon générale, les régimes de démocratie libérale implantés dans des divers pays asiatiques après la Seconde Guerre mondiale sont pourvus d’Assemblée presque toujours faibles et sans grands pouvoirs. Au Sud-Vietnam, avant 1964 et aux Philippines, la notion de leadership national aboutit à l’instauration d’un exécutif considérablement renforcé par un Parlement dominé par le parti gouvernemental. Ce type de démocratie, appelé la démocratie dirigée, signifie que le Parlement est là pour assister le Gouvernement et non pour critiquer, était une base de fondation du Sangkum Reastr Niyum du Prince Sihanouk au Cambodge en 1965.

Face à l’Asie communiste avec le système du parti unique, se dresse l’autre Asie, terre d’élection des partis politiques. Plusieurs pays en sont généreusement pourvus : plus de trentaine de partis en Indonésie, environ une vingtaine en Thaïlande, une dizaine en Corée du Sud et en Inde. En général il ne s’agit pas de partis véritables. Il n’existe pas un cloisonnement politique ou idéologique tranché. Il y a des groupes nombreux mais « instables, éphémères, fluides, inorganiques » auxquels se juxtaposent parfois des partis authentiques possédant un minimum d’organisation et de stabilité, avec un programme et une idéologie.                           

Plus d’un demi-siècle plus tard, ces pays cités ci-dessus, beaucoup sont devenus aujourd’hui  pays démocratique de type libéral. Le Vietnam unifié retombe dans le système politique communiste avec une application dans beaucoup de domaine d’une économie du marché libre à l’image de la Chine. La Birmanie s’évolue timidement vers un régime démocratique. Le Cambodge, après d’avoir connu deux guerres meurtrières et l’auto-génocide qui causait plus de deux millions de morts, redevient aujourd’hui une monarchie constitutionnelle avec le système politique de démocratie libérale. Pourquoi tant de souffrance et tant d’années d’attente de la démocratie pour le peuple khmer ?

 

Une présentation succincte d’une histoire politique du Cambodge glorieux et celui du déclin nous aide à comprendre, peut-être, le pourquoi ?

 

Une leçon d’histoire ou une interrogation sincère :

 

Quand on parcourt le cimetière des empires à travers des livres d’histoire, on s’aperçoit que leur chute avait à peu près les mêmes causes : Le régime de compression militaire à l’intérieur qui amène nécessairement la guerre étrangère, et une nation qui provoquait sans cesse contre elle des coalitions et des invasions est une nation perdue. L’Empire d’Angkor n’échappait pas à cette règle. Prenons donc le règne de Jayavarman VII (1181-1218) comme exemple :

 

Un Roi dont le nom fait l’orgueil des Khmers. On rabâche qu’il était puissant, bouddhiste, très pieux et Bouddha lui-même. Une inscription célèbre pour lui rendre hommage sans doute par les membres de sa cour est connue par son caractère pathétique : « Il souffrait des maux de ses sujets autant que des siens propres ». Certes, dans cette citation, il y a un sentiment de bonté et d’humanité que l’on trouve dans le Bouddhisme. Mais faut-il croire aveuglement à ce slogan politique ou publicitaire ? Au Cambodge, la flatterie est l’usage courant dans le cercle du pouvoir. L’Empire d’Angkor est sans doute grand, je me pose donc la question comme Michelet, historien français, se posait une aussi pour son pays sous le règne de Louis XIV dit le Grand (1643-1715) : Ce long règne, bien que glorieux, épuisa-t-il la France ? Pour le Cambodge, la grandeur des Rois d’Angkor épuisa-t-elle le pays des Khmers ? De savoir lequel importe le plus aux empires d’être brillants et momentanés, ou vertueux et durables, dit Rousseau. Tocqueville écrivait : « La Nation prise en corps sera moins brillante, moins glorieuse, moins forte peut-être ; mais la majorité des citoyens y jouira d’un sort plus prospère, et le peuple s’y montera paisible, non qu’il désespère d’être mieux, mais parce qu’il sait être bien » (Extrait du livre De la démocratie en Amérique).

 

La chute de l’Empire Khmer fut spectaculaire, parce qu’elle entraînait avec elle la destruction de la structure d’intelligence d’un peuple : Le système de pensée dynamique : Créativité et Mouvement. Après le XVe siècle le Cambodge s’enfonçait dans l’abîme et le peuple khmer perdait la mémoire de son histoire. Et comment les historiens occidentaux essaient-ils de nous expliquer de cette chute ? Ils l’expliquaient tout simplement comme on explique aux enfants : Les causes de la chute de la cité d’Angkor étaient les conséquences de problèmes d’entretien des canaux d’eau et de l’invasion siamoise. Bien sûr les grands savants occidentaux avaient beaucoup aidé le peuple khmer à retrouver une grande partie de la mémoire d’histoire de son pays. Mais ils ne nous encourageaient pas à réfléchir davantage dans la profondeur de cette mémoire. Tout est superficiel comme le relief des images sculptées sur les murs d’Angkor et les inscriptions sur des diverses stèles retrouvées dans les ruines des temples d’antan. En fait, ils nous apprenaient à croire sur tout ce que le pouvoir khmer de l’époque voulait laisser sa trace glorieuse, une sorte d’un livre de propagande du régime. Pendant 90 ans de protectorat français, les savants français étaient émerveillés plus sur l’aspect de la découverte archéologique des temples khmers que l’enseignement de l’histoire. Bien sûr ils pouvaient nous en excuser en disant qu’ils ne sont pas des historiens de métier et ils sont là pour les temples, pas pour apprendre les Khmers de leur Histoire. Il faut noter que la Faculté d’histoire et de géographie, était créée seulement dans les années 60, connue sous le nom Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, avec des consignes précises du régime de l’époque, selon le professeur Keng Vannsak : Formation des conservateurs de musées, pas des historiens ; ça veut dire quoi au juste. Il faut suivre à la lettre la thèse officielle de l’Histoire du Cambodge. Le défaut de l’enseignement de l’histoire libre avec l’esprit libre transformait la jeunesse khmère en réservoir de stockage de l’idéologie du pouvoir. Quand on n’a pas l’habitude de réagir à ce qu’on entend et à ce qu’on lit, on se transforme facilement en être crédule. Bien sûr il y a autant des livres d’histoire sur le Cambodge, écrits en un grand nombre par les illustres savants étrangers, auxquels s’intéressent d’un petit nombre des Khmers. Assez souvent, ils les lient sans avoir l’esprit critique, ou bien ils n’avaient pas l’habitude de faire, ou bien ils acceptent tout simplement les idées de l’auteur par son prestige ou par la puissance des mots et des phrases.

 

Nous le savons que le progrès ou le déclin politique d’un Etat n’est lié seulement à sa place dans le classement des puissances. Il exprime, tels que la comparaison des tendances démographiques ou l’apparition d’éléments économiques plus ou moins favorables.

Le progrès ou le déclin politique est le résultat d’éléments intérieurs à la communauté nationale, tels que le dynamisme, la créativité, le niveau de civilisation et de culture, la qualité du système éducatif, et surtout la faculté d’adaptation de la société en cause.

Pensons à la période la plus brillante de notre Histoire. Du IXe au XXIIIe siècle a été au Cambodge d’une période d’un rayonnement exceptionnel, dont nous perlons encore aujourd’hui l’éblouissante lumière. Or, le Cambodge était en pleine confusion politique et religieuse. Les Siamois venaient y faire des promenades militaires périodiques – qui se transformaient en occupation territoriale, il est vrai, en raison de la détermination de leurs rois. L’occupation deux fois du temple d’Angkor par les siamois offrait un spectacle extravagant de débauches, d’appétit de conquêtes territoriales, et d’esthétisme tourné vers les satisfactions terrestres ! Les gouverneurs de provinces khmers, tournés leur dos à Angkor, se battaient entre eux, nouant et dénouant leurs alliances et faisant appel à des mercenaires étrangers (les Chams et Daï-Viet). Le Cambodge à l’heure de gloire connaissait une floraison de talents artistiques, architecturaux et culturels, comme aucun territoire de la région n’en a rassemblé depuis. Et l’on voyait agir à Angkor, des grands rois et des théoriciens politiques dont les œuvres servent toujours de référence. Le Cambodge de l’époque qui met en valeur dans la région l’image de la culture et de la civilisation khmères sont celle du début de l’ère d’Angkor, avec le triomphe du goût khmer et la domination des rois éclairés et écrivains philosophes de la période des Lumières, dont les temples et les sculptures garnissent aujourd’hui tous les musées du monde, et qui a produit la grande éclosion de la pensée sociale khmère. Mais, le Cambodge de cette époque ne peut pas maintenir éternellement sa puissance. Dans le premier cas, il se remettait difficilement de l’occupation siamoise et de nombreuse guerre civile. Ses développements trop longs, visent à dissiper la croyance selon laquelle, pour un pays, l’affirmation de son rang de puissance et la qualité de son évolution politique marchent nécessairement en parallèle. La vie politique d’un peuple peut être créatrice ou destructrice, riche ou pauvre en idées, elle peut projeter de lui à l’extérieur une image forte ou négative, quel que soit son rang dans le classement instantané des puissances. Et nous le savons que si la puissance se mesure, le déclin se ressent.

 

Nous, Khmers, avaient fait un constat désolant du déclin de notre pays depuis déjà longtemps, mais qu’avons-nous fait pour ramener le calme dans notre cité ? En quittant l’état social de nos aïeux, en jetant pêle-mêle derrière nous leurs institutions, leurs idées et leurs mœurs, écrit Tocqueville, qu’avons-nous pris à la place ? Il a ajouté : Ainsi nous avons abandonné ce que l’état ancien pouvait présenter de bon, sans acquérir ce que l’état actuel pourrait offrir d’utile ; nous avons détruit une société aristocratique, et, nous arrêtant complaisamment au milieu des débris de l’ancien édifice, nous semblons vouloir nous y fixer pour toujours.

 

Nous nous disons toujours c’est la faute de la gouvernance. Est-il encore possible à l’heure où la démocratie triomphe partout dans le monde que nous cherchons encore et encore à savoir sur quelles attitudes nos dirigeants doivent se comporter pour que nous puissions les qualifier de bons dirigeants.

 

Les problèmes sont posés parce que la triomphe de la démocratie ne suffit pas en elle-même pour déterminer un bon fonctionnement du gouvernement d’un pays. C’est comme l’adoption du bouddhisme par un peuple, dont les principes de tolérance et de sagesse sont les maîtres mots, n’assure pas du tout que les dirigeants de ce peuple seraient tous tolérants et sages. Comme nous le savons tous que la démocratie est simplement une règle formelle et codifiée pour permettre à chaque peuple d’une nation de choisir librement ses représentants : Elections libres. Une fois élus, ces Représentants vont faire toutes sortes de lois pour d’une part fixer les règles de gouvernement, fondées sur les principes de séparations des pouvoirs (législatifs, exécutifs et judiciaires), et d’autre part pour cadrer les droits et les devoirs des citoyens. Toutes ces lois donnent-elles une garantie que le pays ait des bons dirigeants ?

 

En principe, oui, mais en réalité, tout dépend de chaque cité des citoyens ou une société policée où la valeur de chaque individu est respectée par autrui. Cette société est fondée par la sagesse, le courage, la justice et la tempérance de ses membres. Et c’est sur cette valeur-là qui fait encore une fois de plus les différences entre les hommes bons et les bêtes. Cicéron, orateur et homme politique romain (106-43 av.J-C), écrivait dans son livre (Plaisir et Vérité) :

 

« Ces différences sont évidemment multiples, mais la principale, c’est que la nature a doté l’homme de la raison, laquelle a donné aussi à l’homme le désir de ses semblables auxquels l’unit une communauté de nature, de langage et d’usage, en sorte que parti d’un simple amour pour son entourage immédiat et les siens, cet amour se glisse plus avant et lui fait nouer des liens étroits avec ses concitoyens d’abord, avec la société civile de tous les mortels ensuite. Il se souvient désormais d’être né, comme Platon l’écrivait à Archytas, non pas pour lui seul, mais pour sa patrie, pour les siens, si bien qu’il ne garde qu’une part minime de son intérêt pour lui-même ».

 

Nous nous posons toujours la même question depuis la nuit des temps : Quelles attitudes leurs dirigeants devraient se comporter pour que le peuple soit heureux ? Parce que nous constatons que le totalitarisme, à l’exemple des Khmers Rouges, se triomphe facilement dans notre pays. Pourquoi ? Karl Popper, philosophe autrichien, exprime ceci : « Le succès des totalitarismes ne découle pas uniquement de la fluctuation des rapports de forces. Il repose sur une tendance permanente de la nature humaine, et il exprime un courant très ancien de la pensée d’autant plus dangereux qu’il porte souvent le masque du progressisme. On ne saurait comprendre le totalitarisme, et donc le combattre, si l’on n’en déterre pas tout d’abord les racines intellectuelles ». (Extrait du livre de Jean-François Revel : Fin du siècle des ombres).

 

Suite dans n°3                           

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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 05:59

D1 : Réflexion sur la démocratie libérale au Cambodge

 

Depuis 1946, on dit que le malheur du Cambodge est d’avoir appliqué la démocratie des grands pays sans avoir su éduquer la masse populaire sur les principes de la démocratie. On dit aussi que le peuple cambodgien, habitué comme les autres peuples asiatiques à subir depuis des siècles le poids de l’autocratie éprouveront beaucoup de difficultés pour s’adapter à un régime démocratique.

Je me pose donc quelques questions : Est-ce que la démocratie est-elle une connaissance scientifique, fallait-il l’apprendre avant d’en avoir appliqué ? Pourquoi le peuple est toujours mis en cause quand la démocratie ne se fonctionne pas dans un pays ? Les grands pays sont-ils des modèles inéluctables en matière d’application de la démocratie ?      

 

Qu’est ce que c’est la démocratie ?

 

Pourquoi est si difficile pour un peuple khmer, qui connaissait à travers de son histoire le bien et le mal ; la gloire et l’humiliation, de comprendre le fonctionnement de la démocratie. La démocratie est-elle une mode de pensée occidentale ? S’inscrit-elle dans l’évolution naturelle du progrès de l’humanité ? Les Khmers trouvent-ils les traces de la démocratie dans l’histoire de leur pays ?    

 

En 1946, l’on compte au Cambodge un docteur ès science, un docteur en médecine, un ingénieur de l’Ecole Centrale, un diplômé de l’HEC, un licencier en droit, deux licenciés ès lettres, un ingénieur géomètre et quelques diplômés formés par l’Université de Hanoï : ingénieurs agricoles, médecins, vétérinaires, agents techniques etc. Ces centaines de diplômés constituaient les élites pour une population d’environ cinq millions d’habitants. Le peu de résultat après quatre vingt trois années de domination française, les Khmers ont droit de poser la question au Protectorat français (il débutait en 1863) et à leurs dirigeants khmers : Que faisaient-ils pendant ces temps-là pour éduquer la masse populaire sur la science et le principe de la démocratie ?     

 

Parlons de la mission du Protectorat français. Deux missions principales :

 

1. Sauver le Cambodge, « royaume calme légendaire » de la menace d’une absorption par ses voisins de l’Ouest, la Thaïlande, de l’Est, le Viêtnam.

 

Le Professeur Armand ROUSSEAU écrit ceci à ce sujet(1) : « Cette intervention d’ailleurs ne fut point imposée ; elle fut le résultat d’une sollicitation spontanée du Roi qui gouvernait alors le Cambodge et qui, menacé de voir son Royaume à jamais rayé de la liste des nations, s’en remit à la France du soin de conserver sa couronne. C’est grâce à cette puissante protection que Norodom 1er, a pu mourir sur son trône de ses ancêtres après un long règne dont les dernières années furent pour son peuple une ère de paix et de prospérité qu’il n’avait pas connue depuis des siècles ».

 

2. Tirer de l’oubli de la civilisation angkorienne où on la délaissait injustement.  

 

En effet, la monarchie khmère épouse le premier argument du Protectorat français. Le Prince Norodom Sihanouk, alors Chef de l’Etat du Cambodge, dans sa conférence à la faculté de Droit de l’Université de Paris du 29 juin 1964, dit ceci : « L’arrivée des Français, en 1863, nous sauva de la disparition, mais nous plaça dans la sujétion. Le Protectorat en lui-même eût été, compte tenu des circonstances, acceptable. Mais la « convention » de 1884 imposée par la force au roi Norodom nous plaça sous l’administration directe de la France, ravalant le Souverain au niveau d’une marionnette et notre pays au rang d’une colonie ». Avec ce constaté mitigé, la monarchie khmère accordait au Roi Norodom un rôle particulier de monarque clairvoyant qui ouvrait la porte du Royaume vers l’Occident. Cette ouverture avait-elle la même nature que celle du Japon en 1868, le début de l’ère Maiji(2) ?

 

Il est vite fait de comprendre en lisant le traité de protectorat français et les arguments cités ci-dessus, que le développement de la démocratie au Cambodge n’était pas au chapitre. De l’époque, la France, elle-même, n’était pas un pays démocratique. Il est tout à faire naturel que le Protectorat français ne pût pas proposer le principe démocratique au Cambodge que celui-ci n’exista même pas en France.  

 

Nous ne cherchons pas ici à faire la comparaison entre le Cambodge et le Japon, deux peuples et deux conditions différents. Nous voulons tout simplement montrer que ces deux pays ont eu une volonté d’ouvrir leur porte vers l’Occident à peu près la même époque. Il faut comprendre d’abord la motivation de ces deux ouvertures. Ici, je ne vais pas écrire l’histoire du Japon. Juste un seul mot : l’ouverture du Japon en 1868 vers l’étranger était motivée par une ambition de modernisation du pays dans tous les domaines : économie, technique, politique et éducation nationale. On parle souvent de l’« Esprit japonais » dans cette ouverture. Elle résume en une seule phrase : « Pensée japonaise et technique occidentale ». Le Propre doit absolument dominer l’Etranger (Propre/Etranger). Au prix d’une guerre civile, cette ouverture a atteint son but : amener le Japon à la hauteur des puissances occidentales en établissant un pouvoir central fort. Après la seconde mondiale, les Etats-Unis ont imposé au pays du soleil levant un régime démocratique à l’Occident. Ce régime fonctionne à la perfection dans un pays où la valeur traditionnelle est une valeur de société. En imposant la démocratie, les Etats-Unis n’a abrogé pas la monarchie, mais la féodalité au Japon car, la monarchie est une tradition, quant à la féodalité, elle était un mode du gouvernement. Ce changement avait des conséquences immédiates sur la société : la population japonaise a plus de liberté dans la promotion sociale de l’individu et la liberté d’expression dans la société. Le droit de vote aux femmes vient aussi renforcer la société politique japonaise. Quand les Américains ont imposé la démocratie au Japon, ils le faisaient sans arrière-pensée.  Leur but recherché était la prospérité du peuple japonais. Nous le savons que, si le but dont on fixe est mal, le résultat cherché sera mal.

 

Revenons au Cambodge. Le 11 août 1863, le traité de Protectorat fut signé entre le Roi du Cambodge et la France. Si on lit attentivement dudit traité, il n’est pas difficile à comprendre que la France de l’époque cherchait à défendre les intérêts de la France dans la région en échange de ses services par une protection armée au roi du Cambodge. Avec ce traité de protectorat, la France avait sans doute empêché la Thaïlande et le Vietnam de poursuivre leur ambition territoriale sur le Cambodge, mais elle y laissait après son départ en 1953 tous les problèmes de frontières, à l’Est comme à l’Ouest, aux Khmers. Plus de la moitié de leur territoire est définitivement annexé par les pays voisins du Cambodge. Par ailleurs, le contact avec la France, pays des droits de l’Homme et de la liberté, ne marqua tant le déclin de l’absolutisme, que la fin de ce type de société dont parlait Aristote, qui faisait passer l’harmonie avant le progrès. La société traditionnelle khmère, pendant quatre-dix ans du protectorat français, a pu se maintenir dans une stabilité remarquable, frisant l’immobilisme ; elle baignait dans une atmosphère de bienheureuse quiétude, faite de la sagesse de l’élite et de la résignation de la masse, sagesse magnifiée par de la doctrine éthique, et résignation entretenue par un certain fatalisme dû aux diverses croyances religieuses, notamment le principe du « Bon Bap » (Fruit des bonnes et mauvaises actions dans les vies antérieures de chaque individu).           

 

Bien entendu, nous ne cherchons pas ici à jeter la responsabilité à la France, parce que le Protectorat n’est pas responsable de toutes les difficultés du peuple khmer actuel et il est indéniable que les gouvernements khmers avant et après l’indépendance ont une part de responsabilité dans la crise politique, économique et sociale qui affecte le pays. Il n’en demeure pas vrai que c’est l’héritage du Protectorat français – l’autogénocide commise par les Khmers Rouges - qui a causé plus de deux millions de morts des Khmers innocents.

 

Ainsi, pour de nombreux Khmers, le Protectorat français a-t-il été passagère accepté, à une certaine époque, par choix de raison. Et ils justifient ce choix par la paix et la dignité khmère retrouvée qu’il a procuré, favorisant ainsi : - le progrès matériel dans le domaine de la santé publique, de l’infrastructure - la promotion de l’individu par le système moderne de l’éducation nationale - et la prise de conscience nationale sans lesquels l’indépendance n’eût été qu’un vain mot.

 

A partir de la prise de conscience nationale où la masse réalise que son sort pourra être amélioré, où l’élite s’aperçoit que la liberté et la technique ouvrent des perspectives pratiquement infinie à l’action humaine, la « société harmonieuse » commence à s’effondre. Elle va céder la place à une société orientée vers le progrès.

 

Après avoir obtenu l’indépendance nationale, une grande partie des anciens pays colonisés et des pays d’Asie, identifiant la liberté avec le progrès, a choisi d’adopter des formes de démocratie libérale. Vers la fin du XXe siècle, on constate que l’évolution remarquable aura été la révélation de la chute aux dictatures mondiales apparemment si fortes, qu’elles soient le fait de la « droite » militaire et autoritaire ou de la « gauche » communiste totalitaire.

Le printemps arabe en 2011s’accélère le processus de l’évolution de la démocratie libérale dans le monde d’aujourd’hui où la communauté de destin de l’espèce humaine aspire l’air de la liberté commune dont on place la valeur humaine en phase avec le progrès. La politique de l’environnement des gouvernements de nombreux pays d’aujourd’hui est un des exemples de cette évolution, appelée par Edgar Morin la « politique de l’humanité ». Celle-ci se fonderait sur le concept de Terre-Patrie, qui porte en soi la conscience du destin commun, de l’identité commune, de l’origine terrienne commune de l’humanité.       

 

Comme dit Francis Fukuyama, la démocratie libérale reste seule aspiration politique cohérente qui relie différentes région et cultures tout autour de la terre. En outre, les principes économiques du libéralisme – le « marché libre » - se sont répandus et ont réussi à produire des niveaux sans précédent de prospérité matérielle, aussi bien dans les pays industriellement développés que dans ceux qui, à la fin de la Secondaire Guerre mondiale, faisaient partie du tiers monde appauvri.

 

La démocratie libérale serait-elle le seul régime politique qui permettrait à l’Homme de vivre sa vie à sa vraie valeur de dignité ? Cette dignité, selon Hegel, conduit l’homme du début de l’histoire à des luttes à mort pour l’obtenir. Des siècles de ces luttes, ne lui laissant aucun répit, qui aboutissaient à sa victoire en 1948 par une déclaration universelle des droits de l’homme des cinquante-huit membres de l’O.N.U. A partir de cette déclaration, la « dignité de l’homme » est reconnue comme une partie intégrante de la vie de toute personnalité humaine. C’est une valeur intrinsèque de chaque Être humain. Selon Hegel, cette valeur-là est le moteur du processus historique tout entier de l’homme. L’homme est toujours au cœur de l’histoire de l’humanité.

En 1946, le Cambodge avait choisi la démocratie libérale comme régime politique dans son nouveau statut d'Etat vis-à-vis de la France.

Le choix est-il judicieux ? La démocratie libérale convient-elle à une société en mutation, à une société de transition ?      

        

Nous cherchons à savoir, en effet, la démocratie est-elle applicable au Cambodge et le pourquoi l’établissement de ce système politique durant les années 1946 à 1952 était-il un échec ? Ce pourquoi est déjà examiné en détail par M. Phung Ton dans sa thèse pour le doctorat(3). Nous étudions ses arguments et nous donnons nos points de vue dans cette interrogation. Nous faisons, en effet, ces études dans le cadre de l’ « histoire politique du Cambodge » pour d’abord nous apprendre sur l’évolution de la démocratie dans notre pays, le Cambodge. Nous examinons aussi la société khmère : serait-elle capable de transplanter un système démocratique, calqué sur le modèle occidental ? Enfin nous évoquons les débats sur les difficultés à instaurer la démocratie dans notre pays. 

 

A la fin de la seconde guerre mondiale, le Cambodge, comme parmi d’autres pays colonisés, n’a pas échappé à un double phénomène d’évolution : la naissance d’un mouvement de libération nationale et les modifications notables dans les rapports entre ce mouvement et l’autorité coloniale, modifications dont la cause réside dans la volonté du peuple soumis de se libérer de l’emprise étrangère. Cette volonté se heurtait évidemment à la volonté des dominants dont le souhait, c’était de maintenir le rapport dominant/dominé avec quelques aménagements pour faire croire aux dominés qu’il y ait un progrès dans la marche vers le progrès. Pour le Cambodge, la France a proposé en 1949 un nouveau statut(4) : Etat indépendant dans l’Union française.  Ce traité a été accepté immédiatement par le Souverain khmer, mais il n’a pas été ratifié par l’Assemblée nationale cambodgienne. Pour les élus khmers, cette adhésion, voulue par le Roi, dans les conditions définies par le traité de 1949 ne répondait pas aux aspirations du peuple khmer. Ce point de discorde, le Souverain khmer ne vit plus en bons termes avec les Représentants du peuple dont les aspirations étaient l’indépendance totale ou tout au moins l’indépendance pareille à celle dont jouissent les Etats membres du Commonwealth britannique. Le refus de la France de concéder l’indépendance totale au Cambodge et le différend entre le Souverain khmer et les Représentants du peuple étaient-ils les causes des troubles et des désordres internes du Cambodge ? M. Phung Ton appelle cela la double crise : Crise interne et externe.        

 

Existe-t-il des conditions prérequises de la population d’un pays qui souhaite d’établir une démocratie dans son pays ?

 

En effet, quand M. Philippe PRESCHEZ, écrit dans son essai(5) : « Passe encore d’instituer un système calqué sur la constitution française de 1946 dans un pays n’ayant jamais connu de vie politique démocratique, si c’était le moyen de confier le pouvoir à un parti dominant. Ce qui est grave, c’est de méconnaître la force du sentiment monarchique au Cambodge où le prestige de la monarchie est plus immense que dans toute autre royauté », il prouve là une méconnaissance de l’histoire de son pays : le développement du processus de la démocratie se fait en France avec le sang, la sueur et les ressources du peuple français. Pareillement, en 1787, le peuple français n’a pas connu non plus la vie politique démocratique. Mais il n’a pas hésité à déclencher la révolution. Cette révolution a de plus grand au monde : « l’avènement d’une idée nouvelle dans le genre humain, l’idée démocratique, et plus tard le gouvernement démocratique », écrit A. de Lamartine.

 

Au Cambodge, ce jour était arrivé. Il avait été préparé depuis 1936, l’année de la création d’un journal « Nagaravatta » pour sensibiliser l’opinion publique sur les idées de l’indépendance nationale, et après le gouvernement démocratique. Les résultats des élections de 1946(5) révélaient bien que le peuple khmer eût sa maturation politique en accordant sa confiance à la majoration absolue à un parti politique (Parti démocratique) pour conduire le Cambodge vers le monde meilleur.

 

Avec un ton critique, Phung Ton écrit ceci : « Elle (Monarchie absolue) pouvait tout faire et gouvernait selon son bon plaisir. En face de ce despote dont la toute-puissance ne rencontrait aucune limite, il y a le peuple, doux, craintif, ignorant, qu’une éducation profondément religieuse avait conduit à une obéissance aveugle. Ne connaissant que des devoirs, il ne possédait presque aucun droit. Les libertés politique (liberté individuelles, d’opinion et d’expression, de presse, de culte, d’association...) lui furent inconnues. D’ailleurs à quoi lui auraient-elles servi du moment que la plus grande majorité ne savait ni lire ni écrire et ne pouvait embrasser d’autre religion que le Bouddhisme érigé en religion d’Etat. L’esclavage et la vente des enfants étaient des institutions qui connaissaient un usage courant ; des familles entières étaient placées dans un état de domesticité dont elles ne pouvaient sortir que rarement. Les femmes et les enfants n’étaient protégés par aucune loi spéciale ; ils étaient soumis à l’arbitraire du mari, chef de famille, et leur sort dépendait du sien.

 

Infortuné sur le plan politique, le peuple cambodgien n’avait pas connu un sort meilleur dans le domaine matériel.

Vivant dans un pays riche et fertile, il n’avait pas pu profiter de ses richesses qui d’ailleurs étaient mal réparties. Qu’une richesse vint frapper une région et serait la famine, la désagrégation des familles, l’exode, la mendicité. Mais les calamités naturelles n’étaient pas les seuls maux qui l’accablaient ; il faut en ajouter d’autres : épidémies et maladies de toutes sortes, très fréquentes dans ces régions tropicales et dont les ravages ne pouvaient être enrayés faute d’hygiène et d’établissements sanitaires, incursions siamoises et annamites qui, depuis la décadence de l’Empire khmer vers la fin du XVe siècle, se renouvelaient dans des espaces de temps relativement courts. Si l’on mentionne pour compléter ce tableau, les corvées et les impôts que devait supporter le peuple cambodgien, on s’aperçoit alors que le sort de celui-ci n’était pas très enviable. Au surplus, les terres sur lesquelles il vivait ne lui appartenaient pas en propre, elles relevaient du roi, propriétaire du royaume.

 

La société cambodgienne, avec son roi et les auxiliaires de celui-ci, son aristocratie, son clergé composé de bonzes groupés dans des pagodes, son peuple formé d’hommes libres et d’esclaves, était, à quelques nuances près, la réplique du monde français de l’époque féodale. Du fait qu’il ne s’est produit de révolution visant à renverser l’ordre social et à instaurer un régime nouveau, d’aucune pensaient que le peuple cambodgien était satisfait de son sort. Cela n’est pas exact. Il faudrait croire plutôt qu’il s’y résignait, et cette résignation s’explique par plusieurs causes :

 

1. L’influence de la philosophie bouddhique qui enseigne à aimer la paix, à ne pas attacher trop d’importance à la vie matérielle d’ici-bas ; à croire que les malheurs dont nous souffrons ne sont que les conséquences des méfaits que nous avions dû commettre dans la vie passée ; à faire, de notre vivant, le plus de bien possible pour mériter une bonne place au paradis. Le peuple cambodgien, très croyant, acceptait d’endurer ces souffrances sans trop se révolter contre leurs auteurs, se réservant l’espoir d’un avenir meilleur dans l’au-delà.

 

2. La confiance qu’il avait encore dans la monarchie : le roi était à ses yeux le gardien de l’équité et de la justice, le défenseur de l’indépendance nationale. Se révolter contre le régime, ce serait porter atteinte au prestige du roi dont il n’avait pas mis en doute les qualités et les vertus.

 

3. Le sentiment du danger extérieur : s’insurger contre les autorités responsables, risquerait de provoquer des troubles dont profiteraient les ennemis extérieurs pour multiplier les incursions dans le pays. Devant les menaces réelles et permanentes que faisaient poser sur son pays ses voisins de l’Est et de l’Ouest, le peuple cambodgien préférait supporter le lourd fardeau imposé par les siens.

 

4. Le souvenir encore frais de l’époque glorieuse qu’avait connue l’Empire khmer. Dans l’espoir que pareille époque allait se renouveler, le peuple cambodgien acceptait la vie présente si dure qu’elle fût.

 

5. L’impossibilité matérielle de se révolter. La monarchie absolue, pour subsister, s’appuyait sur une armée puissante, prête à écraser toute tentative de rébellion.

          

Pour conclure, M. Phung Ton note que la situation du Cambodge n’était pas un cas isolé : Comme dans les autres régimes orientaux de l’époque, les concussions, la corruption, l’arbitraire et la tyrannie régnaient chez les fonctionnaires de l’Etat. Le témoignage suivant de Monseigneur Miche en fait foi : « Mandarins et gouverneurs de provinces constituent une caste de privilégiés vivant sur le pays et tirant leurs ressources de la masse des administrés ». La manque d’autorité du pouvoir central, la tyrannie qu’exercent les mandarins locaux pratiquement indépendants ».

 

Nous ne partageons pas entièrement les analyses du Professeur Phung Ton sur les causes de malheur du peuple khmer. Pour les résumer, il y en avait cinq points : - Philosophie bouddhiste, Confiance en monarchie, Menace externe, Espoir passif du peuple khmer de voir renaître la gloire d’Angkor et Impossibilité matérielle de se révolter -. Nous ne reprochons rien à l’homme, un intellectuel de renom, un homme intègre qui se consacrait toute sa vie à défendre les intérêts du pays et à la classe déshéritée.  Nos controverses avec le Professeur Phung Ton est tout simplement une question idéologique et rien d’autres. En politique, les idées de Phung Ton de l’époque font partie de la famille de la « Gauche khmère ». Dans ce cas précise de la « Gauche des Progressifs ». Nous avons entendu ces mêmes propos dans le cercle de pensée du Professeur Keng Vannsak. Nous n’exagérons pas non plus que l’extrême-gauche, c’est-à-dire les Communistes khmers, partagent ces arguments, mais le fond du tableau serait identique : « les conflits de classes existantes dans une société prérévolutionnaire ».   

 

Nous pensons que dans ces arguments qu’il y eût un refus de considérer les élections du 1er septembre 1946 comme une victoire du peuple khmère dans laquelle la passivité de ce peuple semblait prouver le contraire. Quand un peuple qui ne connaissait pas auparavant la vie politique démocratique fût capable de donner une majorité nette et claire dans un régime parlementaire, ce ne fut pas un fruit de hasard. L’autorité française au Cambodge de l’époque fut surprise par les choix sans équivoque du peuple khmer. Les conditions pré-requises soulevées semblaient non fondées. Phung Ton lui-même admettait qu’il y ait une évolution de démocratie, depuis 1946, sans trop de heurts, malgré le Coup d’Etat du Roi Norodom Sihanouk en juin 1952 et la dissolution de l’Assemblée nationale ordonné par lui en janvier 1953 suivie de l’arrestation de plusieurs députés appartenant au Parti démocrate. La thèse de « conditions prérequises » réapparaissait après l’avènement du Sangkum Reastr Niyum en 1955 dans des propos de certains professeurs français qui ont enseigné dans les Universités cambodgiennes. Nous examinons ces conditions pour comprendre de quoi s’agirent-elles ? Pour justifier ces « conditions prérequises » M. Phung Ton présentait un tableau dans lequel il y a une représentation de la société khmère en trois classes : L’aristocratie, la bourgeoisie nationale et la masse populaire. Cette représentation est un classique du Marxisme. Les deux premières classes sont des classes exploitantes. La dernière est celle des « Exploités ». Comment l’auteur écrivait-il sur les « Exploités » ?

 

« La masse populaire, englobant les paysans, les ouvriers, les employés et les travailleurs en général, auxquels s’ajoutent les petits fonctionnaires et les bonzes, moines bouddhiques vivant aux dépens de la population… Elle se livre à elle-même et elle est reléguée au bas degré de l’échelle sociale. C’est la classe la plus déshérité de la nation…Les métiers les plus dégradants sont assurés par elle : qu’on son aux tireurs de pousse-pousse, et, aujourd’hui aux conducteurs de cyclo-pousse, et l’on s’étonne de voir des êtres humains, physiquement constitués comme les autres, réduits pour vivre, à remplir un rôle si humiliant… Il est certain que la masse, dans l’ensemble ignorante et analphabète ne peut tirer aucun profit des libertés d’opinions, de presse, de réunion ou d’association reconnues par la Constitution de 1947. Comment ferait-elle jouir de la liberté de presse du moment qu’elle ne sait ni lire ni écrire ? Même à supposer qu’elle le sache, comment ferait-elle pour avoir à sa disposition une entreprise de presse dont l’installation nécessiterait des frais énormes. Cette liberté ne serait-elle pas le monopole des capitalistes et de la classe au pouvoir comme c’était le cas des « démocrates » ? Dire à un illettré qu’il est libre d’écrire, cela n’a aucun sens… A quoi servirait la liberté de penser et de s’exprimer aux gens qui ne savent ni lire ni écrire ? La proclamation d’une telle liberté n’a aucun sens à l’égard des masses incultes et ignorantes. En effet, la Constitution de 1947 est l’œuvre de la bourgeoisie nationale qui, désireuse d’accéder au pouvoir, avait profité des circonstances favorables au lendemain de la seconde guerre mondiale pour rédiger une « charte » en sa faveur. Le régime nouveau de la monarchie parlementaire ne fait donc que consacrer et défendre les avantages et les privilèges acquis par la classe privilégiée… La Constitution de 1947 a gardé un silence complet (sur le droit à l’instruction gratuite pour l’enfant et l’adulte). Pourtant l’instruction constitue l’un des problèmes les plus importants faisant l’objet des préoccupations constantes de la part des dirigeants qui se veulent démocratiques. Le Cambodge, soumis pendant trois quarts de siècle au régime colonial, a été maintenu dans l’obscurantisme. A part une mince couche de privilégiés qui ont eu les moyens d’acquérir une certaine instruction, le reste de la population est analphabète. L’absence, dans la Constitution cambodgienne de 1947, de toute disposition relative à l’instruction s’explique si l’on se souvient que les bourgeois au pouvoir se sont préoccupés avant tout de donner satisfaction à leurs intérêts de classe. L’instruction constitue certes un besoin pour les masses incultes ; mais à l’égard des privilégiés elle ne pose aucun problème : ceux-ci, de part leur situation sociale, trouvent toujours des moyens pour envoyer leurs enfants à l’école. L’égoïsme et la position avantageuse de la bourgeoisie dans le domaine culturel et éducatif, la mettant à l’abri de l’analphabétisme, expliquent en grande partie le silence de la Constitution de 1947 sur le problème de l’enseignement ».

 

Selon Phung Ton, il est clair que la masse populaire khmère ne pouvait pas comprendre le système démocratique à l’occident transplanté au Cambodge par un poignet de l’élite. Ceux-ci ne font que recopier mot par mot une grande partie de la Constitution française du 27 octobre 1946, duquel ne répond pas à la réalité de la société khmère. Quand la masse populaire vive dans l’obscurantisme, comment pourrait-elle faire un choix avec la connaisse de cause ses représentants dans les jeux électoraux démocratiques ?                

 

Suite dans n°2

Notes :                             

(1) Armand ROUSSEAU : Thèse pour le doctorat Sciences Politiques et Economiques, présentée et soutenue en 1904 : Le Protectorat français du Cambodge.

(2) L’ère Maiji est la période historique du Japon entre 1868 et 1912 ; initiée par la restauration de Maiji, elle est comprise entre l’ère Kaino (fin de l’époque Edo) et l’ère Taisho. Cette période symbolise la fin de la politique d’isolement volontaire appelée Sakoku et le début de politique de modernisation du Japon.

(3) Phung Ton : La crise cambodgienne, thèse pour le doctorat, présenté et soutenue le 19 mai 1954 à l’Université de Paris, faculté de Droit. Phung Ton était professeur, recteur de l’université de Phnom-Penh. En 1954. Parti en mission à l’étranger à la veille de chute de la République khmère, il avait décidé de rentrer au pays, comme beaucoup des étudiants khmers, après la victoire des Khmers Rouges. Il fut arrêté quelques temps après par l’Angkor. Il fut tué par ses geôliers de la prison S21 en 1977. Pour sa biographie, je recommande de consulter le site internet « Procès des Khmers rouges – Carnets d’un tribunal au jour le jour.     

 

(4) Traité Franco-Khmer du 8 novembre 1949.

(5) Philippe Preschez : Essai sur la démocratie du Cambodge, publié dans la revue « Fondation Nationale des Sciences Politiques », n° 4, octobre 1961.

(6) Les élections du 1er septembre 1946 se firent dans le plus grand sérieux. 60% des électeurs allèrent voter alors que l’on était de prévoir une telle affluence. Au Siam lors des premières élections 10 à 15% seulement des électeurs s’étaient dérangés. Le parti démocrate était le grand vainqueur de ces élections avec 50 sièges sur 67. Les partis libéraux obtinrent 16 sièges et les indépendants 3. 

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25 septembre 2011 7 25 /09 /septembre /2011 04:42

La politique étrangère de la Chine et des Etats-Unis

 

 

Nous constatons qu’il y a plusieurs groupes des pays dans le monde d’aujourd’hui. Les États-Unis   sont seuls dans le premier groupe jusqu’à l’entrée en scène ultérieure de la Chine, parce qu’ils continuent, et pour longtemps encore,  être une nation appelée mégapuissance. Dans son livre Les Français – Réflexions sur le destin d’un peuple, M. Valery Giscard d’Estaing, ex-président de la République française indique la différence entre le terme de superpuissance et celui de mégapuissance : « Dans la mégapuissance, il existe une dimension objective, alors que le terme de superpuissance évoque une notion de supériorité, c’est-à-dire de domination ». Le deuxième groupe figure deux pays à population massive, en route vers le milliard et demi d’habitants, la Chine et l’Inde. Dans le troisième groupe, on trouve le groupe constitué par les pays les plus industrialisés à population moyenne, entre 150 et 60 millions d’habitants. Ce sont dans l’ordre le Japon, l’Allemagne, et la France. Et c’est ensuite, mais à courte distance, que figure le groupe des pays industrialisés tels que la Grande Bretagne, l’Italie, et l’Espagne, puis celui des grands pays émergents dont le Brésil et le Mexique.

 

Ici nous ne prendrons que deux pays, les Etats-Unis et la Chine pour examiner leur politique étrangère, parce qu’il nous semble qu’il soit un sujet de débats dans les différents cercles des hommes instruits khmers.

 

Il est nécessaire de savoir l’évolution de la doctrine diplomatique jusqu’à aujourd’hui de ces deux pays.

 

Les États-Unis :

Dans le passé, les États-Unis ont formulé à plusieurs reprises de leur politique étrangère :

 

La doctrine Monroe : Le président James Monroe indiquait en 1823 « que les États-Unis s’opposeraient, au besoin par la force, à toute ingérence extérieure dans l’hémisphère des Amériques ».

 

La doctrine Wilson : A la fin de la Première Guerre mondiale, le président Woodrow Wilson fixait pour objectif dans la politique étrangère la sécurité collective mondiale. Henry Kissinger résume le wilsonisme dans le terme suivant : « Le wilsonisme considère que l’Amérique est dotée d’une nature exceptionnelle, sous la forme d’une vertu et d’un pouvoir sans égal. Les États-Unis ont une telle confiance dans leur puissance et dans la valeur morale de leurs objectifs, qu’ils peuvent envisager de se battre pour leurs valeurs à une échelle mondiale ».

 

La doctrine du containment : Elle développait l’idée selon laquelle les Etats-Unis devraient exercer de force pression, par tous les moyens appropriés, chaque fois que l’URSS tenterait d’étendre son influence politique. En février 1946, face à la menace soviétique, le théoricien Georges Kennan proposait, dans un document connu sous le nom de Long Télégramme, ce qui allait devenir la fameuse doctrine du containment.

 

Le nouvel ordre international : La fin de la guerre froide a pris fin la diplomatie américaine de court. Le président Georges Bush a parlé d’un « nouvel ordre international ». Mais ce concept n’a toujours pas été défini. La secrétaire d’Etat, Madeleine Albright, a introduit la référence à un nouvel élément dans la politique étrangère des États-Unis, celui de « l’intérêt national des États-Unis ». Cette absence de formulation de cette politique étrangère jusqu’à aujourd’hui, ils politologues, même les plus inventifs, ne proposent pas leur théorie. Ils s’en montrent ni surpris, ni troublés par cette absence. La politique étrangère du président Georges Bush, fils, était baignée dans le concept wilsonien, selon lequel il existe un bien et un mal dans les relations internationales, que les États-Unis sont particulièrement aptes à distinguer. Le bien se caractérise par la tenue d’élections démocratiques, le respect des droits de l’homme, et le libre accès aux marchés commerciaux. La puissance américaine se met spontanément au service du bien et s’oppose à l’action des forces mauvaises, qui cherchent à empêcher d’atteindre ces objectifs. 

Il semble que le président Obama, actuel président des États-Unis, suit la ligne de Madeleine Albright, c’est-à-dire les États-Unis agirait toujours avec le mandat de l’Organisation des Nations Unis quand l’intérêt national des États-Unis est enjeu.

 

La Chine :

Nous ne pouvons parler les relations étrangères de la Chine comme celles des États-Unis, parce que la Chine est une vieille nation de plusieurs milliers d’années, quant aux États-Unis, ils n’existent que plus de deux ans seulement. Ainsi, nous avons divisé la diplomatie de la Chine en trois périodes : La Chine classique, la Chine communiste et la Chine d’aujourd’hui.

 

La Chine classique :

 

La chine s’est toujours considérée comme le centre du monde. Elle s’exprime, pour les Chinois selon M. Valery Giscard d’Estaing, trois éléments : « l’importance relative de leur population, qui leur permettait de ne pas trop se soucier des autres peuples, le fait que leur pays soit bordé exclusivement par des mers, des déserts et des montagnes infranchissables, ce qui les conduisait à ignorer l’existence même de leurs voisins, collectivement qualifiés de barbares, et, enfin, par la supériorité affirmée de leur civilisation, qui nourrissait leur conviction qu’ils n’avaient rien à apprendre de l’extérieur ». La confiance à la supériorité de leur civilisation était telle, parce qu’on constate que pendant la domination des Mongols, les élites chinois se persuadaient que tôt ou tard, ces dominants vont s’être sinisés, parce que leur culture est inférieure à la sienne et ensuite, ils se diluaient dans la masse des chinois. Ce qui devait arriver, arriva.  

 

Dans sa doctrine diplomatique depuis la nuit des temps, la Chine impériale s’impliquait un principe de supériorité de sa civilisation  sur les autres civilisations : un envoyé de l’Empereur chinois ne venait jamais négocier avec les souverains étrangers, mais de les exiger leur soumission à la culture supérieure de son Empereur. Par ce principe, les Chinois ne traitaient jamais les étrangers en égalité, mais seulement en impartialité.

 

Pour assurer la sécurité de ses frontières, la Chine usait la méthode qui est vieille comme le monde : Diviser pour régner. Elle incitait les différentes tribus à se battre entre eux, car ces conflits étaient propices pour la Chine. Pendant la dynastie Han, pour défendre les frontières Nord-Ouest de la Chine, les élites utilisaient une ruse, connue sous le nom des « cinq appâts », pour corrompre le cour des différents rois de Xiongnu : - Donner à ces rois des beaux vêtements et des belles carrosses pour corrompre leurs yeux ; - Faire goûter à ces rois la gastronomie chinoise pour corrompre leur bouche ; - Faire écouter à ces rois des belles musiques avec des jolies danseuses pour corrompre leurs oreilles ; - Offrir à ces rois des beaux palais, des céréales et des esclaves pour corrompre leur estomac ; Offrir à ces rois des banquets avec la présence de l’Empereur à leur table pour corrompre leur esprit.

Au XIXe siècle, les puissances étrangères occupaient une partie de la Chine. Les Occidentaux et des Japonais disposent de libertés, des privilèges et de « concessions », dont la plus connue est la concession internationale de Shanghai. En 1901, la capitale impériale, Pékin, fut occupée militairement par les huit puissances. Pendant cette période l’impératrice Ts’eu-Hi, ennemie farouche de toute réforme, cherchait tous les moyens à inciter les occupants à se quereller entre eux comme dans l’ancien temps.

 

La Chine communiste :

 

Dans son livre « La Tentative impériale », François Joyaux écrit : « En un demi-siècle, la Chine populaire n’a cessé de changer de politique extérieure. Elle a successivement l’allié de l’ex-URSS, puis son adversaire le plus intransigeant, avant finalement, d’accepter une détente avec un pouvoir soviétique qui s’effondrait. À l’inverse, après s’être opposée aux États-Unis et au Japon durant deux décennies, c’est sur leur aide financière et technologique qu’elle a partiellement fondé ses espoirs de développement économique. Puissance du Tiers Monde, elle a tenté de l’aider alors qu’elle n’en avait pas les moyens, puis s’en est détournée lorsque sa situation économique s’est améliorée. Et l’on pourrait multiplier les exemples qui illustraient à quel point la politique extérieure chinoise a varié depuis 1949 ».

 

Nous n’avons pas le même point de vue que François Joyeux. Pour nous, la politique étrangère de la Chine populaire est toujours constante. Après 1949, la Chine populaire poursuivit sa pratique comme dans le temps de la Chine classique. Elle utilisait toujours sa relation extérieure comme un rempart pour maintenir l’ordre et la stabilité dans le pays. Quelques mois après la proclamation de la République populaire, le 14 février 1950, la Chine fut la conclusion du traité d’alliance sino-soviétique pour assurer sa sécurité. Ce traité était une ligne de défendre contre l’hostilité américain à son égard. On s’en souvient encore en 1974, la Chine s’accéléra sa détente avec Washington pour mieux s’opposer, cette fois ci,  à Moscou. Entre l’Inde démocratique et laïque et le Pakistan dictatorial et musulman, c’est le second qu’elle choisit comme allié privilégié en Asie du Sud. L’Inde était l’ennemi de la Chine, comme les États-Unis, pourquoi de ne pas utiliser comme dans le temps ancien leur ennemi, le Pakistan contre l’Inde et l’URSS contre les États-Unis. Leur conflit était propice pour la Chine. 

 

La Chine d’aujourd’hui :

 

Fernand Braudel écrit dans son livre « Grammaire des civilisations » : « La Chine ancienne a été ouverte de force et une longue humiliation s’est ensuivie pour elle. Elle aura mis longtemps à mesurer sa déchéance. Plus longtemps encore à trouver les moyens d’y porter remède. Elle en sort aujourd’hui seulement au prix d’un effort fabuleux, dont aucun précédent historique n’offre une image même approchée ».

 

Aujourd’hui, conscient de sa puissance, qui se mesure par l’étendue du territoire, le nombre de la population, la capacité économique, la quantité et la qualité des moyens militaires, la Chine s’ouvre au monde pour se protéger contre la mondialisation. Constant dans la pratique de sa relation extérieure, la Chine d’aujourd’hui cherche à consolider son domaine national en mettant en avant son rôle majeur dans la mondialisation. La consolidation du domaine national devrait y faire hors de la frontière chinoise. C’est en Occident, dans le continent d’Amérique, en Afrique et le reste de l’Asie, la Chine s’affirme sa présence pour maintenir l’ordre interne.

 

La substitution de la notion de prolétariat par celle du « peuple » que Mao Tsé-toung a développé depuis 1940, aura permis à la Chine communiste de préserver l’âme commerciale des Chinois. La lutte des classes était amoindrie par la notion du peuple dans la révolution chinoise. Pour Mao Tsé-toung, la victoire du Communisme en Chine est l’œuvre du peuple chinois. Le peuple est mélangé de toutes les forces du pays, militaires, commerçants, agriculteurs, fonctionnaires, savants, enseignants, étudiants etc. Cette préservation permettait à Deng Xiaoping de relancer rapidement la machine commerciale et capitaliste sous le contrôle du parti communiste chinois. La Chine d’aujourd’hui est un pays communiste qui pratique une politique de développement avec deux systèmes de développement : Développement politique et développement économique. Le développement politique s’inscrit toujours dans la voie du communisme. Quant au développement économique, il est avant une arme pour consolider le Communisme en Chine. Avec plus d’un milliard des Chinois, tous les Chinois ne pourraient être riche, mais laisser la liberté à une minorité des Chinois qui ont la fibre commerciale d’être riches aux yeux des capitalistes occidentaux serait une belle vitrine pour la Chine nouvelle, c’est-à-dire capitaliste et mondialiste. Les zones économiques spéciales créées, sont en fait des remparts contre les invasions étrangères, c’est-à-dire contre la mondialisation. La politique économique doit être considéré comme une arme défensive de la Chine communiste, et non comme une liberté du peuple.  Dans la recherche des solutions de conflit avec les étrangers, les Chinois ont toujours choisi une solution de détente, et non d’entente, car on ne peut être entente avec quelqu’un qui a une culture inférieure au sienne. Être Chinois, ce n’est pas une nationalité, c’est un état. Cela est un classique chinois.

 

Pour conclure, la politique extérieure de la Chine d’aujourd’hui est fondée sur l’orgueil de la civilisation chinoise qui renoue entre son passé et son présent. Le passé est la force de la pensée chinoise et le présent est la capacité de la Chine à s’adapter à l’évolution du monde. Dans l’esprit plus d’un milliard des Chinois sur la planète terre d’aujourd’hui, la Chine occupe toujours le centre, le milieu de l’Univers. Quand le centre bouge, il est normal que le reste s’ébranle. On se souvient donc le titre du livre d’Alain Peyrefitte « Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera ».      

 

Les hommes politiques chinois et américains ont même un trait commun dans leur vision de la politique étrangère de leur pays : Les intérêts de leur pays sont toujours placés en premier. Ces deux pays pourraient être amis du Cambodge, à une seule condition que le Cambodge s’aide d’abord soi- même, avant qu’il soit aidé par ces deux pays amis. Aides toi le ciel t’aidera.      

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24 septembre 2011 6 24 /09 /septembre /2011 01:17

Vertu et compétence

 

Ces deux mots ont la même valeur pour un homme qui s’incarne une morale. Et la morale qu’on demande aujourd’hui à tous les hommes qui ont des responsabilités envers la société, c’est d’être intègre vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des autres. C’est à partir de là, on commence à faire la distinction entre la vertu et la compétence. En gestion des ressources humaines, on cherche à savoir chez l’homme, sa compétence statutaire et sa compétence personnelle ou ses compétences techniques et son état d’esprit. On ne peut pas être un bon contrôleur de gestion, mais être mauvais en tant qu’être humain. Par là, on place toujours la valeur morale en premier avant de parler la valeur technique. Et c’est ce dont qui représente l'humanité : la science sans la morale (vertu) n’est qu’une ruine de l’âme. La vertu est vue dans ce sens comme des états d’âme salutaires. C’est en basant sur la vertu que l’homme sage cultive en lui-même les cinq facultés : foi, énergie, réflexion, recueillement et sagesse. Celui qui a l’âme bonne est bon. Et cette qualité ne demande pas la compétence quelconque. Il suffit être juste vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des autres.

 

Dans le monde d’aujourd’hui où la technique est le déterminant du progrès, on voit apparaître une nouvelle classe des technocrates et la technostructure(1) qui se sont emparées des leviers du pouvoir. Un technocrate, par ses aptitudes intellectuelles et une maîtrise plus grande sur les techniques ou les savoirs spécialisés, est supposé compétent. Jacques Ellul publie La Technique ou l’enjeu du siècle (1954). Il y écrit : « Tout ce qui est techniquement possible sera réalisé, car la technique est devenue autonome et forme un monde dévorant qui obéit à ses propres lois ». 

 

Or la compétence appelle à la fois la capacité et la responsabilité. Pour exercer une fonction, la personne doit d’abords avoir une capacité et être désignée pour assumer une responsabilité. La responsabilité est statutaire, la capacité est technique ou savoirs spécialisés. Mais la responsabilité appelle aussi la morale, parce qu’elle a une fonction sociale : une coopération entre les individus dans une organisation sociale, d’une part, une représentation d’une image d’une société, d’autre part. Et la morale, c’est la vertu.

 

Une personne, étant considérée comme compétente, devrait donc posséder trois qualités : la capacité (savoirs), la compétence (désignation) et être vertueux (état d’esprit). La vertu est un état d’esprit qu’est propre à l’individu qui est appelé à assumer une responsabilité. Chez lui, dans son état d’esprit, il y a deux espaces, privé, public.

 

L’espace privé est sans doute la zone la plus délicate à explorer, parce qu’il est souvent protégé par la loi. Un exemple : Quand une personne est appelée à prendre une responsabilité quelconque, celle-ci n’est pas dans l’obligation de fournir tous ses dossiers médicaux. Une visite médicale à l’embauche et périodique pour savoir son aptitude physique à travailler est une seule exigence aux yeux de la loi. En outre, l’espace privé ne comporte pas seulement l’état de santé, il y a aussi l’état comportemental. Dans la gestion des ressources humaines, il y a une myriade de méthodes de test pour identifier l’état comportemental d’un homme. Mais celles-là ne sont jamais utilisées quand il s’agit de recruter un gestionnaire ou un technocrate  de haut vol pour assumer un poste de haute responsabilité, parce que les candidats postulés sont souvent des personnalités puissantes connues au grand public, dont l’espace privé soit cadrés par les lois, soit protégé par la loi d’omerta, soit relativisé par la puissance de leurs savoirs spécialisés. Leurs diplômes ou leurs capacités d’expertise et leur position sociale, sont placés, en effet, au-dessus de tous soupçons.

 

L’espace public est  scruté à la loupe par le média. Exemple : le Curriculum vitae d’un ministre ou d’un responsable d’une grande entreprise publique est examiné de A à Z par les voyeurs professionnels. Chaque zone d’ombre est immédiatement étalée au grand public et exigée d’emblée des explications. Dans les pays de grande démocratie, l’espace public est transparent. Mais souvent, cet espace est protégé par le pouvoir public au nom du secret de l’Etat ou celui de la défense. Lionel Jospin avait inventé un concept moral : Un ministre étant mis en examen par la justice doit démissionner. Cette démission ne met pas en cause la capacité et la compétence du démissionnaire, mais on préfère laisser la justice vérifie les faits dont il est accusé.

 

Dans la lettre de Christophe Barbier à M. Dominique Strauss-Kanh, l’auteur écrit ainsi : « …afin d’être utile à nouveau « utile au bien public », puissiez-vous comprendre qu’il faut, pour servir ce « bien public », s’efforcer de bien se tenir en privé ».

Privé-Public « mon point de vue en matière de l’« utile au bien public » est qu’il faut un pied de chaque côté pour garder l’équilibre comportemental. Bérégovoy disait « avoir le diplôme, c’est bien, mais avoir la tête saine, c’est encore mieux ». 

 


(1) le terme « technostructure » a été forgé par John K. Galbrait dans les années 60 pour désigner un nouveau groupe social : celui des gestionnaires et des managers dans les entreprises, celui des technocrates et des fonctionnaires dans les administrations. Cette nouvelle élite, qui fonderait sa légitimité sur la compétence technique et les savoirs spécialisés, auraient conquis le pouvoir dans les sociétés modernes. 

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28 août 2011 7 28 /08 /août /2011 09:08

La paysannerie khmère et le processus démocratique

Par Marie Alexandrie Martin, Directrice de recherche au CNRS

Texte écrit en juin 1992

 

 

En mai 1993 auront au Cambodge des élections dans lesquelles les ruraux, de par leur nombre, joueront un rôle majeur. Jusqu’en 1970, ils formaient plus de 85% de la population(1). Aujourd’hui, une partie vit dans les villes ; cela ne signifie pas qu’ils ont acquis une mentalité de citadins. Quoi qu’il en soit, ils demeurent majoritaires. D’où l’intérêt d’examiner leurs souhaits politiques et leur maturité en ce domaine, de voir ce qui, dans la tradition familiale, religieuses, socio-politique, constitue des facteurs favorables ou au contraire des freins à l’adoption de la démocratie.

 

Tradition et démocratie en milieu paysan

 

Les rapports entre individus :

Une règle sociale essentielle (qu’on retrouve avec une importante diverse dans des pays voisins) est le respect du cadet envers l’aîné. « Aîné » signifie une personne plus âgée, plus instruite en connaissances modernes ou en savoirs traditionnels, plus riche, ou influence auprès des grands. Dans ce contexte, un fils a forcément tort dans un différend qui l’oppose à son père. Un supérieur hiérarchique repose sur cette notion d’«aîné » et non sue des mérites personnels. Chacun doit rester à la place assignée par la société, ce qui bloque toute initiative individuelle. Dans les années soixante, des jeunes rejettent cette tutelle familiale et sociale(2).

 

Le modèle socio-politique :

Jusqu’au coup d’État du 18 mars 1970, c’est-à-dire en période de paix, les Cambodgiens n’ont connu et valorisé qu’une sorte de régime : la royauté d’essence divine. Certes, il y eut, dans la fin des années quarante et le début des années cinquante, l’intermède des démocrates qui voilaient instaurer une démocratie de type occidental et à qui l’on doit la première Constitution du Cambodge, dotant le pays d’un système de monarchie parlementaire. Toutefois leur gouvernement fut trop bref (28 mois au total et intermittence) pour marquer durablement la vie des paysans ; les amendements apportés à la Constitution par Norodom Sihanouk n’ont pas permis le fonctionnement d’une véritable monarchie parlementaire(3). Les régimes qui ont suivi le coup d’État de mars 1970 ont été, soit encouragé par des Occidentaux (République Khmère), soit inspiré par une idéologie étrangère (les Khmers Rouges), soit mis en place dans un pays voisin (la RPK). Tous ont semé le deuil et aboutit, volontairement ou non à une dislocation des structures :

d’une part la désorganisation de la cellule familiale avec, dans la République de Lon Nol, le départ des hommes au front, sous le régime des Khmers Rouges, la négation de la famille et, dans la République populaire du Kampuchea (RPK), la dispersion des membres de la maisonnée mobilisés pour la guerre, la milice ou les travaux de « défrichage »(4) ;  

D’autre part, l’obolition de toute forme de religion (bouddhisme et croyances populaires) dans le Kampuchea Démocratique des khmers Rouges et les brimades visant l’un et les autres dans la RPK ;

Enfin la rupture d’avec le terroir pour des raisons diverses : fuites devant la guerre et les bombardements des B52, exode organisé par les Khmers rouges, insécurité de certaines dans la RPK.

 

Donc la monarchie, aussi autoritaire fût-elle, notamment dans la fin des années 1960, apparaît-elle aux paysans comme plus douce, et de loin, que tous les autres régimes vécus depuis 22 ans et qu’ils rejettent. En outre, elle seule leur apparaît légitime car elle perpétue une pratique bimillénaire. Encore faut-il pour le bon fonctionnement de la monarchie que celui qui l’incarne soit pourvu des mérites nécessaires, qu’il possède le pouvoir magique attribué au roi(5). Dans cette conception de la royauté d’essence divine, le peuple s’en remet au roi, ou son représentant, est le « maître de la terre et des hommes » donc responsable de tous ; c’est en quelques sortes un super-génie. Dans cette optique, on comprend pourquoi les Khmers, depuis l’indépendance en 1953 (et pas seulement la paysannerie), se sont exprimés lors d’élections en votant pour des hommes, pas pour des partis ou pour des idéologies. On rejoint là la prééminence des clans familiaux à l’époque moderne et le rapport patron-clients qui a prévalu jusqu’à l’arrivée des français en 1863.

 

Dans la tradition, il n’y a donc rien de démocratique dans les domaines familial et socio-politique et des Khmers, notamment des boursiers ayant étudié en France dans les années cinquante et soixante, réclamaient un système social plus juste et un régime politique plus libéral, manifestant, dès cette époque un désir de changement(6).

 

Les croyances populaires :

Si pour la vie future et le repos des âmes des défunts, les Khmers s’en remettent à Bouddha dont ils respectent les commandements, pour la vie quotidienne, ils honorent les génies qui règles chaque moment de la journée, chaque acte individuel, familial ou social, et qui règnent en tous lieux (génie de la maison, du village, des champs ou de la rizière, des arbres, des ruisseaux, des animaux sauvages…) Tous les Khmers croient en ces génies au pouvoir souvent ambivalent en les augures révélées par les astrologues donc certains officient au Palais royal. Des prédictions dont on ne connaît pas toujours la source peuvent influencer par la vie matérielle ou politique : ainsi la route prolongeant le pont de Chruoy Chanvar construit dans le milieu des années soixante et qui permettaient d’éviter l’attente au bac de Prek Khdam, ne fut achevée qu’en 1969 (en tous cas les petits ponts qui jalonnaient) car on disait qu’il s’en suivrait toutes sortes de malheurs. Sur le plan politique, ces croyances permettaient la manipulation. En 1969 une série de signe avant-coureurs, pour les Khmers, de la fin de la monarchie alimentaient leurs conversations : on peut citer les prédictions tirées d’un livre, dépassé pour les dates mais en lesquelles aujourd’hui on continue de croire pour prévoir l’avenir(7), l’apparition dans le ciel d’une comète, interprétée comme présage de guerre, l’ascension du mât royal par un devin annonçant un changement de régime politique, etc. C. Meyer(8) donne toute une série d’évènements malheureux qui se produisirent alors dans l’entourage princier, y semant une psychose qui gagna les autres couches de la population.

 

Avec ces valeurs, la société khmère traditionnelle apparaît donc vulnérable. Qu’en est-il de ces valeurs, peuvent-elles encore influencer les paysans dans leur vote ?

 

L’état d’esprit des paysans en 1992

 

Pour être affirmatif sue ce qui va suivre, il faudrait avoir circulé dans tout le pays, discuté sans intermédiaire avec les gens et écouté leurs conversations spontanées : je ne pense pas que qui que ce soit ait pu faire ce travail ces derniers mois. Les informations ci-après ont été recueillies lors de visites en Takèo, Kandal, Kompong Speu faites en novembre-décembre 1991 et au cours de conversations avec les Khmers venus de provinces diverses pour assister à Phnom-Penh à la fête des Eaux en novembre 1991 ; elles tiennent compte aussi de données rapportées par les Khmers de la diaspora ayant visité leurs familles en divers points du pays début 1992. Elles ne sauraient être exhaustives ou sûres à 100%, et pourront ne plus être valables au moment des élections en mai 1993 ; elles constituent des points d’appui.

 

Dans la perspective d’élections libres et équitables que prévoit le plan de l’ONU, quel choix vont faire les ruraux, comment perçoivent-ils les différents leaders ?

 

Ceux de Phnom-Penh ont eu toutes leurs chances du printemps 1989 à l’été 1990, en particulier Hun Sen qui avait promis une paix rapide et l’arrêt de la corruption ; la poursuite de la guerre, le développement considérable de la corruption – dont certains dirigeants ont profité – la braderie des biens publics les ont déconsidérés aux yeux de la population entière. En outre, le sentiment anti-Vietnamiens, est le trait le plus partagé à l’intérieur du Cambodge aujourd’hui, avant même le sentiment anti-Khmer Rouges ; il unit à peu près tous les Khmers, citadins ou ruraux, jeunes ou vieux(9). Or les dirigeants de Phnom-Penh, quelle que soit la faction à laquelle ils appartiennent (car là aussi les rivalités internes apparaissent en même temps que la formation de clans), sont perçus comme étant ou ayant été des hommes de Hanoï. Il semble qu’ils obtiendront peu de voix aux législatives. Phnom-Penh apparaît donc comme la partie perdante, ce pourquoi sans doute elle s’allie Sihanouk (du moins en apparence car on ignore les calculs politiques du prince) et déclare ne pas présenter de candidats aux élections présidentielles pour lesquelles elle soutiendra Sihanouk que tout le monde verrait occuper le poste de président qui se dessine plutôt comme une fonction honorifique.

 

Quant aux Khmers Rouges, également honnis de la majorité de la population, ils auront peu de suffrages spontanés ; néanmoins ils possèdent un noyau paysan de soutien – que ne semble pas avoir à Phnom-Penh – et qui votera pour eux. Des informations inquiétantes font état d’une vie supportable pour les villageois contrôlés par les Khmers rouges et d’autant plus qu’ils demeurent dans des zones éloignées de celles où résident les grands chefs ; ce relatif mieux-être de la population en milieu khmer rouge n’est sans doute qu’une tactique et non pas un véritable changement. Sans compter les cadres infiltrés qui peuvent exercer une action dans les zones contrôlées par les autres factions. Les cadres et la population de soutien voteront aussi pour Sihanouk aux présidentielles.

 

Restent les mouvements identifiés à Sihanouk (FUNCINPEC) et à Son Sann (FNLPK) et les éventuels partis.

 

Le retour de Sihanouk en novembre 1991 a apporté aux Khmers en général un très grand espoir ; à l’époque cet espoir reposait, pour certains, sur le fait que Sihanouk est leur candidat, pour d’autres sur un calcul par élimination qui le montrait comme le moins mauvais des hommes politiques actuels. On entendait couramment : « c’est encore Sihanouk qui est le plus à même d’arranger les choses ». Pour les paysans, c’était davantage de pluies, de bonnes récoltes et la paix : « Samdech revient, disaient-ils, ç’en est fini de la sécheresse et des combats ». Qu’en est-il six mois après son retour ?

 

Il faut pour les ruraux distinguer au moins deux groupes d’âge :

 

Les paysans âgés :

Chez les hommes et femmes au-delà de cinquante ans, la tradition demeure vivace : les croyances populaires tout autant que le respect de l’«aîné » tel que défini plus haut. Ils continuent de croire en la monarchie : ils réclament Samdech Ov (« Monseigneur papa », c’est-à-dire Sihanouk) comme chef d’État et les représentants de son parti comme députés. Pour eux, Sihanouk est synonyme de paix et incarne la légitimité. Ils ne se posent pas de question sur l’avenir car ils pensent que tous les problèmes se régleront dès qu’il gouvernera à nouveau ; c’est une foi totale. Rappelons les déclarations de paysans réfugiés à la frontière khméro-thaïlandaise dans les années 1970-1980, attribuant tous les malheurs passés au renversement du roi et concluant « Quand il n’y a plus de roi, tout peut arriver ».

 

Il est difficile d’évaluer le nombre de ces inconditionnels de Sihanouk – comme d’ailleurs celui des autres groupes -, le Cambodge ne possèdent pas de statistiques démographiques. Ils représentent un réel danger pour les autres leaders et pour les partis autres que FUNCINPEC. Certains, ne pouvant concurrencer loyalement le prince essaient d’influencer cette masse de ruraux âgés par des pratiques dont les non-Asiatiques ne mesurent pas toujours la portée. Récemment des rumeurs ont fait état d’un mauvais rêve qu’aurait eu Sihanouk et au cours duquel le dieu de la mort (the god of death khmers) l’informait de sa fin prochain, lui aurait proposé un marché : la longévité et le gouvernement du Cambodge contre la mort de citoyens khmers que certains rumeurs chiffrent à un million ; affolé, nombre de paysans ont ceint leur poignet d’un fil de coton afin d’empêcher la priey de prendre leur vie. Sihanouk a dû faire un démenti radiodiffusé le 15 mars 1992(10), en insistant sur le fait qu’il n’avait eu aucun mauvais rêve depuis qu’il était rentré au Cambodge le 14 novembre dernier et qu’il n’avait reçu de la part de la population que des vœux de longévité. Les éduqués pensent que cette pratique est le fait des mêmes hommes accusés d’avoir trempé dans les assassinats politiques du premier trimestre 1992.

 

Ainsi les fidèles du prince risquent d’être empêchés de faire leur choix par des manœuvres sur lesquelles l’APRONUC n’aura pas prise.

 

Les autres :

 

Parmi eux les jeunes n’ayant pas ou peu connu la monarchie (jusqu’à 30-35 ans). Ceux nés depuis la fin des années soixante (25 ans) n’ont guère reçu d’éducation traditionnelle : dans le Kampuchea Démocratique certes mais aussi dans la RPK, les parents, occupés à de multiples tâches alimentaires, n’ayant guère eu de temps à y consacrer. Sans compter les paysans parqués en ville dans des camps, sous la République Khmère et dont la vie traditionnelle a été perturbée. Les enfants sont plus libres de leurs actes. Il en résulte une émancipation qui – malgré des conséquences parfois désastreuses telle la délinquance – peut avoir des côtés positifs car elle aboutit à une relativisation du rapport cadet-aîné et à des initiatives personnelles. Ces jeunes et les moins jeunes de ce groupe représentent une masse flottante réceptive aux changements ; mais ils peuvent aussi être tentés de voter pour celui qu’ils croient être en mesure de leur assurer le riz quotidien. Et les Khmers Rouges en ce domaine se montrent très habiles. Il ne faudrait pas en effet minimiser les problèmes de la survie dans certaines régions du pays.

 

Dans ce même groupe et parmi les plus âgés (35-45 ans), certains font preuve d’activité politique ; ils propagent des idées nouvelles et font figure de meneurs parmi les jeunes paysans(11). Phénomène nouveau, ils remettent en cause Sihanouk ; leurs critiques reposent sur les faits suivants :

Sa présence n’a diminué en rien la corruption ni la vente des biens publics et son appel au calme lors des manifestations de décembre 1991 n’a eu aucun effet sur les manifestants ni sur les forces de l’ordre commandées par Phnom-Penh ; la magie a cessé de jouer, la parole du roi n’est plus écoulée ;

La caution qu’il semble donner à Phnom-Penh par son attitude bienveillance révélée, d’une part par l’alliance, conclue en novembre dernier, entre le Parti du peuple du Cambodge (PPC), ex parti communiste) et le FUNCINPEC (créé en mars 1981 par Sihanouk et remis en novembre 1991 entre les mains de son fils Ranariddh), alliance dont personne n’attribue la responsabilité à Ranariddh ; d’autre part par ses tournées en province au côté des hommes de Phnom-Penh honnis de la population(12).

La résurgence de pratique ancienne, contestées dès la fin des années soixante par l’élite, à savoir le népotisme et la remise en selle de l’entourage royal de l’époque sangkumienne(13).

 

Les comparent : « avant 1970 il y avait moins de corruption et plus de paix ». Cette critique est rendue plus aisée qu’autrefois car la propagande des deux régimes communistes qui se sont succédés (Khmers Rouges et RPK/État du Cb) ont laissé des traces en semant le doute, notamment chez les adultes qui agissent auprès des jeunes. Tous ont une expérience vécue qui les amène à réfléchir. En outre, les radios des factions khmères autres que Phnom-Penh et la voix de l’Amérique informent la population au jour le jour. Enfin les moyens de transport nouveaux, la moto surtout, aident à cette diffusion des nouvelles.

 

Donc en même temps que la volonté de croire encore en Sihanouk, une partie des ruraux commencé de mettre en doute son pouvoir et, par là, sa légitimité ; une nouvelle image du prince apparaît. C’est un début de critique même si cette critique n’a pas l’ampleur de celle qui vise les dirigeants de Phnom-Penh. Elle remet en cause non pas de rôle de président de Sihanouk maos de son pouvoir autoritaire. Il n’est pas exclus que les khmers rouges tirent profit de cette usure politique de Sihanouk : la magie royale perdant de son efficacité et Khieu Samphan et consorts faisant une propagande intense pour se présenter en nationalistes défenseurs du pays contre les appétits vietnamiens, pourraient être considérés par des paysans comme les mieux à même d’assurer cette protection de la nation(14).

 

Inversement, parmi cette masse de ruraux, Son Sann prend de l’importance, on dit qu’il est le plus honnête des hommes politiques actuels. Toutefois ses chances restent faibles car son grand âge joue contre lui, de même que l’absence de relève (là aussi on a pratiqué le népotisme et les jeunes compétents n’appartenant pas au clan familial ont été écartés des instances de décision du FNLPK) ; l’éclatement du mouvement en 1985 l’a considérablement affaibli.

 

Ainsi, la population recherche des valeurs morales dont sont dépourvus les dirigeants de Phnom-Penh ; même sur le plan politique, elle tend à privilégier des valeurs et non des individus, quite à voir émerger des visages nouveaux. Si ces tendances se confirment, l’on assisterait à une mutation socio-politique au Cambodge, la préférence allant à un régime multipartite dont Sihanouk serait président ou roi constitutionnel, ce qui rappelle les intentions des démocrates des années quarante et cinquante.

 

Toutefois, pour les législatives il risque d’y avoir une confusion sur le statut du FUNCINPEC du fait de l’alliance FUNCINPEC/PPC. Comme Sihanouk, dans ses tournées, est entouré d’hommes du PPC, les paysans âgés peuvent s’imaginer qu’il est le chef de file de ces hommes et donner au PPC des voix qu’ils destinent au FUNCINPEC. Le prince Ranariddh a d’ailleurs refusé de changer le nom de ce parti comme le demandait Phnom-Penh, parti connu des paysans comme étant celui de Sihanouk. Aux responsables du FUNCINPEC de préciser les choses auprès de la population.

 

Pour conclure sur ce point, on voit donc se dessiner en milieu paysan une évolution des mentalités qui se manifeste par la prise de conscience politique de ceux susceptibles de jouer un rôle dans l’avenir du Cambodge.

 

Les freins au libre choix électoral des paysans :

 

Il s‘agit des freins contrôlables par l’ONU, à l’inverse des manipulations religieuses évoquées plus haut. Pour les khmers du Cambodge et bien avant la signature des accords de Paris en Octobre 1991, l’ONU représente la seule instance capable de garantir la sécurité et la liberté des citoyens. Or *, six lois après la signature de ces accords et deux mois et demi après le vote à New York de l’envoi au Cambodge d’un contingent onusien de 22 000 personnes, seulement 4 000 sont sur place pour déminer, désarmer, recenser, établir les listes électorales, en bref créer des conditions favorables au retour des réfugiés et à la tenue d’élections qui devraient se dérouler en avril ou mai 1993 ; donc très peu du plan de l’ONU est réalisé. C’est dire les doutes, les interrogations qu’entraine ce remue-ménage verbal. La population désire une présence onusienne suffisamment longue non seulement pour que ses membres effectuent toutes les tâches énumérées plus haut mais aussi pour mieux affronter l’avenir. Famille, éducation, religion, on l’a vu, tout est à reconstruire et de la solidité de ces nouvelles structures dépendra l’aptitude des paysans et même des autres à se défendre contre l’arbitraire ; le rôle des moines dans l’avenir du Cambodge sera important compte tenu des valeurs morales qu’ils représentent. En outre, le départ de l’ONU quelques mois après les élections n’est pas fait pour rassurer les paysans qui seront obligés de tenir compte de représailles possibles le jour où ils se retrouveront en tête-à-tête avec ceux qui auront exercé des pressions sur eux, au nez et à la barbe du personnel onusien. En effet les Khmers Rouges essaient d’infiltrer les structures gouvernementales ou d’atteindre les paysans à la faveur de visites nocturnes et l’on connaît leur cruauté extrême. Phnom-Penh a déjà commencé sa campagne électorale par le biais des tournées Sihanouk/PPC et, depuis fin 1990, par un renforcement de l’administration dans toutes les zones qu’elle contrôle ; elle semble déterminée à s’imposer par la violence si l’on se réfère aux meurtres politiques perpétrés début 1992 et qui lui sont attribués.

 

Les visages nouveaux souhaités par la paysannerie risquent de ne pouvoir émerger. Dans ce cas, les paysans voteront pour Sihanouk qu’ils considèrent soit l’unique leader, soit comme le moins mauvais. Phnom-Penh l’a bien compris qui freine les nouvelles candidatures possibles : assassinats d’opposants politiques, interdiction de se réunir à Phnom-Penh, intimée à des Khmers de la diaspora dont l’acteur Haing Ngor ; les prisonniers politiques libérés connaissent les mêmes contraintes. Des Khmers, y compris des membres du FUNCINPEC, se sont vu refuser un visa.

 

Par ailleurs, le plan électoral proposé par M. Akashi prête à discussion(15). Il ne semble pas tenir compte des risques encourus par les électeurs (représailles). Même si l’on se place dans l’hypothèse d’un mandat de l’ONU de 18 mois (ce qui paraît insuffisant), il semble qu’on puisse minimiser le danger en évitant la multiplication des bureaux de vote et le dépouillement au niveau des villages ou des communes car le repérage du choix des paysans sera d’autant plus aisé que leur nombre par bureau de vote sera réduit ; faire voter dans de petites structures c’est exposer les gens à la fureur des extrémistes. Un vote au niveau du Srok « district » suivi éventuellement d’un dépouillement au niveau de khet « province » garantiraient l’anonymat. Transportés dans des camions prévus à cet à cet effet – et il en existe en quantité dans l’armée et au sein des organisations caritatives -, les paysans auraient l’impression d’aller à la fête ; cela gommerait les réticences, les craintes, la peur.

 

Les procédures compliquées faisant appel parfois à l’écriture alors que beaucoup de paysans ont été privés d’instruction correcte pendant plus de 20 ans, la nécessité de copies certifiées conformes montrent un certain irréalisme de la part de ceux qui l’ont élaboré. Et l’absence du mot citoyen alors que les Khmers s’inquiètent du vote possible des colons vietnamiens perçu comme une entorse au jeu démocratique, n’est pas fait pour maintenir un climat de confiance et de paix.

 

Pour conclure sur le vote, il gagnerait sans doute à être revu par des asiatiques (ANASE par exemple), plus réceptif que les Occidentaux à la mentalité khmère et mieux au courant des pratiques sociales et politiques qui ont cours dans la région.

 

Donc le problème qui se pose pour permettre aux paysans de jouer le jeu démocratique semble être davantage celui de la sécurité (sécurité physique et assurance que les étrangers ne voteront pas) que de la prise de conscience politique et l’on ne peut que souhaiter des aménagements à ce plan onusien pour permettre au peuple khmer de vivre ensuite dans la paix, la dignité et la cohésion sociale.

 

Notes de base page :

         

(1) CfJ. Migozzi. Cambodge, Faits et problèmes de population, Paris. CNRS, 1973, 303p.

(2) Cf en particulier, Pou Choti. Le Cambodgien d’hier et d’aujourd’hui. Essai sur les conflits de génération, Ecole technique d’Outremer du havre, mémoire de 2e anné, 1965, 454p multigr.

(3) Norodom Sihanouk, « Étude corrective de la Constitution du cambodge octroyée par le roi en 1947, France-asie, Saïgon, 1955, XI, 108p. 654-663. 

(4) Désigne les travaux entrepris sous le régime de la RPK, soit l’abattage de forêts minées et impaludées dans le but d’éliminer des sanctuaires de résistances, de construire des routes dans les zones frontalières, de ceinturer le Cambodge à ses frontières avec la Thaïlande et le Laos d’un « Mur de bambou » doublé de rangées de mines. Cf en particulier M.A. Martin « Cambodge : une nouvelle colonie d’exploitation », Paris, Politique internationale, 1985, 28 : 177-193 et E.Luciolli. Le mur de bambou. Le Cambodge après Pol Pot, paris, Régine Deforges – Médecins sans frontières, 1988, 313p.

(5) Sur ce point, cf S. Thierry, Le Cambodge des contes, paris, l’Harmattan, 1985, 295p.

(6) Sau Bory, L’administration rurale au Cambodge et ses projets de réforme, thèse pour le doctorat de 3e cycle en sciences administratives, Paris II. 1974, 258p. multigr ; Tith Houn, Problème de l’assainissement dans la fonction publique cambodgienne, thèse pour le doctorat de 3e cycle en sciences administratives, Paris II, 1976, 294p.

(7) Put Tumneay, Paris Ed. du Cedorek, 1982, 30p.

(8) Derrière le sourire khmer, Paris, Plon, 1971, 406p.

(9) François Ponchaud note que les réfugiés des camps frontaliers considèrent les Khmers Rouges comme l’ennemi majeur, avant les Vietnamiens (communication personnelle).

(10) Rapporté dans le SWB du 17 mars 1992.

(11) Le flou est volontairement entretenu sur ces meneurs afin de les protéger.

(12) Sihanouk a dénoncé cette alliance le 5 décembre 1991 lors d’une conférence de presse en Thaïlande sans toutefois mentionner les deux traités, politique et militaire qui ont été signés en novembre. En outre, il continue de se déplacer avec les officiels de Phnom-Penh qui n’entendent pas se priver de l’appui princier.

 

(13) Époque pendant laquelle Sihanouk a de facto dirigé la politique du Cambodge via le parti qu’il créa en 1955, le Sangkum Resatr Niyum.

(14) Cf. dans ce même volume, l’article de C. Le Chevry, « La danger Khmer Rouges », p. ???

(15) United Nation Electoral Law fort the Conduct of a Free and Frair Election of a Constituent Assembly for Cambodia, draft. 31 mars 1992, 56p.

(16) Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (sigle anglais ASEAN) comprenant la Thaïlande, la Malaisie, Singapour, l’Indonésie, Brunei et les Philippines. 

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16 août 2011 2 16 /08 /août /2011 13:41

Cambodge : La saignée et la curée (1953-1984)

Par Bernard Hamel

(Extrait du livre « Indochine – alerte à l’histoire, publié en 1985 par l’association Nationale des anciens d’Indochine))

 

Les quatre-vingt-dix années de « survie » et de « renaissance » du Cambodge, sous le protectorat français, telle qu’elles viennent d’être présentées par Pierre L. Lamant soulignent le caractère dérisoire du seul aspect folklorique à travers lequel une « certaine désinvolture » prétend définir cette période.

Mais si cette histoire, close depuis plus de trente ans, peut-être enfin dégagée de sa caricature, il n’en est pas de même pour les dramatiques événements qui, depuis lors, ont recouvert d’une large tache de sang de son peuple toute l’étendue de ce pays.

San doute ces événements se sont-ils précipités et sont-ils chargés de tant de bouleversements qu’il serait présomptueux de chercher à en rétablir la succession avec rigueur et objectivité. Mais en distinguant bien leurs « trois périodes » (avant 1970 – 1970-1975 – l’après –avril 1975) qui se dégagent d’elles-mêmes, l’Histoire doit déjà être placé, comme le titre précisément le premier chapitre de cet ouvrage, en état d’alerte. Des contre-vérités, des vérités partielles, des insinuations et, ce qui est plus redoutable encore, des simplifications arbitraires, tendent à s’établir dans les esprits. Il convient donc de s’appliquer d’abord à les redresser.

D’où le ton de réplique, de prévention ou de dénonciation donné parfois à cet exposé.

 

Le Cambodge de 1953 à 1970

 

À la différence des deux Vietnam (Nord et Sud) le Cambodge a obtenu de la France sont indépendance pleine et entière avant les Accords de Genève de 1954 : effectivement au début de novembre 1953. Et ceci par des moyens essentiellement pacifiques, sans guerre comme au Vietnam, ni affrontements sanglants (à l’exception de quelques accrochages mineurs avec quelques éléments du mouvement Khmer-Issarak). Certes, les Cambodgiens voulaient l’indépendance, il y avait eu une certaine agitation nationaliste à partir de 1945 (sous l’influence de Son Ngoc Thanh principalement), mais le Cambodge resta assez paisible pendant toute la première guerre d’Indochine.

L’artisan principal de l’indépendance fut, on le sait, le roi Norodom Sihanouk « Varman » (né le 31 octobre 1922) qui avait été porté au trône par les autorités françaises du protectorat en 1941, après la mort de son grand-père le roi Monivong. Agissant surtout sur le terrain diplomatique, Sihanouk put mener à bien ce qu’il avait lui-même appelé en 1953 la « croisade royale pour l’indépendance ». Cette « croisade », couronné de succès, lui valut naturellement une grande popularité auprès de son peuple.

Roi d’un Cambodge indépendant, affranchi de toute tutelle française, Sihanouk sera bientôt tenté par l’exercice d’un pouvoir personnel sans entraves parlementaires. Il avait dû, en effet, en 1947 promulguer une Constitution d’allure démocratique et laisser se former des partis politiques dont il n’appréciait guère l’existence (surtout celle du plus important, le Parti démocrate de tendance républicaine). En mars 1955, à la surprise générale, il décida donc d’abdiquer au profit de son père (Norodom Suramarit, roi de 1955 à 1960), en invoquant comme motif son désir « de se rapprocher de son peuple ». En fait Sihanouk – qui portera désormais le titre de prince et plus tard celui de chef de l’État – voulait en finir avec les partis politiques et avoir la haute main sur tout dans le royaume. Quelques mois après son abdication il créa donc un mouvement assez bizarre, le « Sangkum Reastr Niyum » (ou « Communauté socialiste populaire »), dont il devint le président et qui absorba rapidement les autres formations politiques (à l’exception du « Pracheachon », communiste, qui devint clandestin et donna naissance par la suite au mouvement des Khmers rouges).

Dès lors le prince Sihanouk put tout diriger à sa guise, il fut omnipotent pendant quinze années du régime « Sangkum » (1955-1970). La mort du roi Suramarit, le 3 avril 1960, ne changera rien à cette situation. Le trône resta vacant, mais la reine Kossomak (veuve du défunt roi et mère de Sihanouk, son unique enfant) en devint la « gardienne » - sans détenir la moindre parcelle d’autorité. Celle-ci était tout entière concentrée entre les mains de son fils, dont la politique intérieure allait se révéler, au fil des ans, de plus en plus autoritaire et autocratique. Nous n’insisterions pas, toutefois, sur cette politique qui n’a pas un rapport direct avec notre sujet.

Il convient par contre d’examiner d’assez près la politique extérieure du leader cambodgien, souvent décrire comme désespérément neutraliste et faisant de la corde raide entre les deux blocs. Peut-on tenir pour exacte cette affirmation ?

Oui, sans doute, pour ce qui concerne les premières années qui suivirent l’indépendance. Le Cambodge fut alors « neutraliste » (Sihanouk avait participé à la conférence de Bandung en 1955) et même réellement neutre. Mais pendant peu d’années seulement. En effet, comme l’a fort justement noté M. le Professeur Jean Delvert dans un récent ouvrage (« Le Cambodge », 1983, p. 106), « cette neutralité s’infléchit dès 1956 ». Car c’est cette année-là que le prince amorça un « flirt » politique avec la Chine maoïste, destiné à se poursuivre jusqu’à sa chute (en 1970). Mais c’est surtout à partir du début des années 1960 que la neutralité khmère va s’infléchir de plus en plus, en faveur des pays et des mouvements communistes asiatiques : Chine, Corée du Nord, Nord-Vietnam, « F.N.L. » (Vietcong) et Pathet-Lao. Les causes de cet infléchissement sont diverses, et leur étude pourrait appeler de longs développements. Elles furent à la fois d’ordre psychologique (susceptibilité de Sihanouk froissée par les critiques de la presse anglo-américaine à son égard) et politique (le prince d’étant facilement laissé convaincre que les communistes triompheraient au Vietnam). Toujours est-il que vers 1962-1963 le leader cambodgien avait pratiquement cessé de faire « de la corde raide entre les deux blocs » pour s’aligner sur l’un de ceux-ci. Par là même la neutralité khmère était devenue dès cette époque une pure fiction. Rappelons succinctement les principales étapes de ce processus.

En 1962 ont lieu les premiers incidents de frontière avec les Sud-Vietnamiens (des forces nord-vietnamiennes et vietcong s’étant déjà infiltrées en territoire khmer). En 1963 Sihanouk rompt les relations diplomatiques avec Saïgon (27 août), laisse s’installer une représentation nord-vietnamienne à Phnom-Penh, puis, à la fin de la même année, rejette l’aide économique et militaire des États-Unis. En mai 1965, rupture des relations diplomatiques avec Washington (à la suite d’incidents de frontière dans lesquels se trouvèrent impliquées les forces américaines opérant au Sud-Vietnam). Le 1er septembre 1966, « discours de Phnom-Penh » du général de Gaulle qui conforte l’attitude anti-américaine de Sihanouk. En juin 1967 le prince, qui soutient de plus en plus ouvertement Hanoï et Vietcong, obtient du gouvernement nord-vietnamien et du président du « F.N.L. » des engagements écrits de « reconnaissance de l’intégrité territoriale du Cambodge dans ses frontières actuelles » (avec promesse de respecter cette intégrité) et, paraît prendre pour argent comptant ce qui n’était que chiffons de papier. Deux ans plus tard, de plus en plus engagé du côté communiste, Sihanouk s’empresse de reconnaître, en juin 1969, le « gouvernement révolutionnaire provisoire » (G.R.P.) formé par le Vietcong. Le 30 juin il reçoit solennellement à Phnom-Penh Huynh-Tan-Phat, président du G.R.P. Le 8 septembre il se précipite à Hanoï pour assister aux obsèques de Hô-Chi-Minh. Le 25 du même mois il fait signer par le gouvernement cambodgien un « accord de commerce » avec le G.R.P., destiné en fait à légaliser le ravitaillement des forces vietcong par le Cambodge. Enfin le 9 octobre 1969, il décide le renvoi de la Commission internationale de contrôle (C.I.C) institué par les accords de Genève de 1954. (Celle-ci ne pouvait plus rien contrôler dans les régions frontalières de l’est du Cambodge, infesté par les forces communistes vietnamiennes).

Le prince Sihanouk avait mis ainsi le doigt dans un redoutable engrenage, en abandonnant peu à peu sa neutralité au profit du bloc communiste asiatique. Il s’était d’ailleurs rendu compte lui-même, sur le tard, des dangers d’une telle politique et avait cherché, dans ses dernières années de pouvoir, à se réconcilier avec les États-Unis tout en dénonçant les empiètements des forces communistes vietnamiennes sur son territoire. Mais comme ce comportement ambigu a été diversement apprécié, il nous semble utile d’apporter à ce sujet quelques précisions.

Certes, le leader cambodgien ne pouvait pas s’opposer militairement, avec sa faible armée, au passage de la piste Hô Chi Minh à travers son pays. Du moins aurait-il pu dénoncer haut et fort cette violation flagrante de la neutralité khmère par le Nord-Vietnam. Au lieu de cela il s’en est rendu complice tolérant même l’ouverture au Cambodge d’une « piste Sihanouk » - ainsi qu’elle fut appelée à l’époque – pour mieux ravitailler les forces vietcong au Sud-Vietnam. Revenu tardivement de ses erreurs, il finira toutefois (à partir de septembre 1968) par dénoncer les intrusions de « Vietnamiens armés » en territoire khmer. Le 28 mars 1969, il ira même jusqu’à présenter, au cours d’une conférence de presse, une carte détaillée des « sanctuaires » établis par les Nord-Vietnamiens et Vietcong au Cambodge : « Ils sont installés chez nous par bataillons et régiments entiers », avait-il alors déclaré. Or il est permis de penser que si le prince avait dénoncé, trois ou quatre ans plutôt, le passage de la piste Hô Chi Minh et l’existence de ces « sanctuaires » en pays khmer, le cours des événements aurait pu s’en trouver modifié. Les États-Unis auraient eu là en tout cas un argument de poids pour mieux justifier, vis-à-vis de l’opinion américaine et internationale, leur engagement en Indochine.

Concernant le bombardement en secret de la piste Hô Chin Minh au Cambodge sur ordre du président Nixon, donc à partir de janvier 1969 (début du premier mandat de Nixon), on peut dire que cette initiative militaire ne déplaisait pas à Sihanouk. Car à cette époque, on l’a vu, le prince s’inquiétait enfin sérieusement de l’utilisation de son territoire par les communistes vietnamiens, tout en cherchant à renouer avec Washington. Il avait reçu ainsi, en janvier 1968, un envoyé personnel du président Johnson, M. Chester Bowles, qui passa quatre jours à Phnom-Penh. Certains indices (notamment l’évidente satisfaction du prince après ses entretiens avec l’émissaire américain) donnent à penser que Sihanouk avait pu donner alors un accord tacite pour le bombardement de la piste Hô Chi Minh au Cambodge, sous réserve qu’il n’ait lieu que dans des régions pratiquement inhabitées (celle du nord-est en particulier). Toujours est-il que le leader cambodgien poursuivit ensuite assidûment de discrets efforts pour renouer les relations diplomatiques entre Phnom-Penh et Washington. Celles-ci furent officiellement rétablies en juin 1969, après quatre années de rupture. Mais trop tard cependant pour pouvoir rééquilibrer la neutralité khmère, irrémédiablement compromis à cette époque par les imprudences de Sihanouk pris dans l’engrenage d’une longue collusion avec Hanoï et le Vietcong.

 

Cambodge de 1970 à 1975

 

On a pris l’habitude de présenter la révolution de mars 1970 à Phnom-Penh comme une « révolution de palais » ayant renversé Sihanouk et amené au pouvoir un général soutenu par les services américains, Lon Nol. Première inexactitude qu’il convient de relever, Lon Nol était déjà dans la place, comme président du conseil des ministres, à la tête d’un gouvernement que Sihanouk avait lui-même constitué le 13 août 1969. Il n’avait donc nul besoin d’être amené au pouvoir avec le soutien des « services américains », puisqu’il y avait été déjà par le prince. D’autre part il n’y a pas eu une « révolution de palais » à Phnom-Penh le 18 mars 1970, mais une destitution légale du prince Sihanouk de ses fonctions de chef de l’État par le parlement cambodgien (le vote sur cette destitution fut acquis par 92 voix contre 0, donc à l’unanimité).

Destitution, effectuée sans effusion de sang, qui était l’aboutissement d’une crise politique complexe qui avait éclaté à la fin de décembre 1969. Cette crise avait provoqué, le 6 janvier 1970, un brusque départ du prince pour la France (soi-disant pour raison de santé). Elle s’était doublée ensuite, au début de mars 1970, d’une autre crise, grave, dans les rapports entre le Cambodge et les communistes vietnamiens. Dans tous les cas il s’est agi alors d’une affaire intérieure, purement khmère, à laquelle les « services américains » paraissent avoir été totalement étrangers. Les États-Unis, d’ailleurs, n’avaient alors à Phnom-Penh qu’une très modeste représentation, dirigée par un chargé d’affaires (et non par un ambassadeur), et celle-ci s’appliquait à se montrer aussi discrète que possible. Les relations diplomatiques khméro-américaines n’ayant été rétablies que depuis neuf mois seulement, Washington évitait soigneusement tout ce qui aurait pu les compromettre.

On a ensuite prétendu que le général Lon Nol constitua une armée de 100 000 hommes, alors que l’armée khmère ne comptait guère plus de 30 000 hommes au début de l’année 1970. Le fait est exact, des milliers de jeunes Cambodgiens s’étant porté volontaires pour lutter contre l’agression des forces nord-vietnamiennes et vietcong déclenchée le 29 mars 1970, après de vaines négociations (le 16 mars) ayant eu pour objet d’obtenir leur retrait du Cambodge. Mais on accuse surtout cette armée de s’en être prise à la colonie de civil vietnamiens qui vivait depuis des générations au Cambodge et d’en avoir fait un « grand massacre ».

Sur ce point, il convient également de rétablir la vérité.

Ces regrettables événements eurent lieu en effet au mois d’avril 1970, à un moment où l’armée cambodgienne – formée en majorité de « soldats de vingt-quatre heures », suivant une juste expression du général Lon Nol – luttait courageusement pour s’opposer à l’agression de quelque 55 000 soldats nord-vietnamiens et vietcong. Phnom-Penh était menacé, le Cambodge dramatiquement isolé, et sa population anxieuse avait tendance à voir dans tout civil vietnamien un agent de l’ennemi. Il y eut ainsi, pendant trois semaines environ, des exactions contre la communauté vietnamienne, accompagnées d’exécutions sommaires. Mais parler d’un « grand massacre » est très exagéré, le nombre de victimes (selon des sources dignes de foi et présenter sur place) ayant été de l’ordre d’un millier environ pour une communauté qui comptait alors au moins 300 000 âmes. Certes, il n’est pas question d’excuser ici de déplorable excès, mais encore faut-il- les ramener à leurs justes proportions et indiquer pourquoi et comment ils purent se produire.

L’évocation de ce « grand massacre » de civils vietnamiens vivant au Cambodge et de quelques autres « bavures » regrettables ne nous paraît pas dépourvue d’arrière-pensées. Elle suggère trop visiblement, en effet, que les Cambodgiens seraient des êtres sanguinaires, des mangeurs de foie humain et donc des cannibales. Pour qui connaît réellement le peuple khmer, doux et pacifique sauf dans des cas extrêmes, cette suggestion tendancieuse n’est pas admissible.

Venons-en maintenant à la suite des événements, c’est-à-dire au déroulement de la guerre du Cambodge ! Et pour commencer, à l’intervention américaine, qui a suivi et non pas précédé l’agression des forces nord-vietnamiennes et vietcong contre ce pays. Rappelons seulement que ce sont les communistes vietnamiens, et non les Américains, qui ont violé les premiers - et pendant des années – la neutralité khmère. Quant à l’intervention des forces terrestres américaines, a elle été très limitée dans le temps et dans l’espace : du 30 avril au 30 juin 1970, sur une profondeur de 30 à 40 kilomètres seulement à l’intérieur du territoire cambodgien. Cette intervention, d’autre part, avait été indirectement sollicitée par le gouvernement cambodgien du général Lon Nol qui, le 14 avril, avait notamment déclaré dans un message radiodiffusé destiné au peuple khmer : « Le gouvernement de sauvetage a le devoir d’informer la nation que, en raison de la gravité de la situation actuelle, il s’est vu dans la nécessité d’accepter, dès maintenant même, toute aide extérieure inconditionnelle de toute provenance pour le salut national ».  Ajoutons à ce sujet que si l’action militaire des américains avait duré plus de deux mois et s’était étendue plus en profondeur, il est vraisemblable que les communistes vietnamiens auraient subi une défaite de grande envergure et sans doute perdu la guerre.

Faute de ce concours américain, il est exact, assurément, que l’armée de la république Khmère (le Cambodge ayant cessé d’être une monarchie à la date du 9 octobre 1970) n’a pas pu venir à bout des « sanctuaires » nord-vietnamiens. Elle s’est néanmoins battue courageusement contre un adversaire militairement redoutable. Toutefois, après l’échec – à l’automne de 1971 – de l’offensive « Tchenla II » visant à reconquérir la province de Kompong Thom, cette armée s’est cantonnée dans la défensive. Ce n’était évidemment pas la méthode idéale pour vaincre l’adversaire. Malgré de nombreuse causes de faiblesse (corruption d’une partie du commandement, discipline médiocre, logistique précaire, etc.) l’armée de Lon Nol a cependant tenu pendant cinq ans. Pourtant l’aide américaine ne fut pas énorme, il n’y eut pas de conseillers militaires comme au Sud-Vietnam, et l’appui aérien de l’U.S. Air Force cessa définitivement le 15 août 1973 (dix-huit mois avant la fin de la guerre du Cambodge).

En ce qui concerne les maquis des Khmers rouges qui, soi-disant, se renforçaient chaque jour, des précisions s’imposent. Ces maquis ne représentait, au début de la guerre, s’une force dérisoire : 3 000 hommes environ, et la population leur était presque partout hostile en raison de la cruauté de leurs méthodes d’actions. Aussi, pendant presque trois ans, les forces gouvernementales cambodgiennes n’ont jamais eu en face d’elles que des soldats nord-vietnamiens et vietcong exclusivement (toutes les photos de cadavres ennemis prises sur terrain, et centralisées au ministère de l’Information à Phnom-Penh, le prouvaient amplement). Les khmers rouges n’ont commencé à jouer un rôle militaire qu’au début de l’année 1973, prenant alors la relève des forces communistes vietnamiennes restées au Cambodge malgré la signature des accords de Paris du 27 janvier 1973 (dont l’article 20, paragraphe B, stipulait pourtant que toutes les forces étrangères devaient se retirer de ce pays). Auparavant, dans la partie nord du pays contrôlée par ces forces étrangères, Pol Pot et ses acolytes avaient eu largement le temps de recruter des jeunes paysans assez incultes, de les endoctriner et de former avec eux leur propre armée.

Celle-ci, dont les effectifs atteignaient plus de 50 000 hommes à la fin de la guerre, essaya de s’emparer de Phnom-Penh et d’autres villes (Kompong Cham notamment) en 1973 et 1974, mais sans succès. Ce n’est qu’en 1975 qu’elle parvint à triompher. Non pas en raison d’une véritable supériorité militaire – bien que bénéficiaient de l’aide des chinois et de soutien logistique des nord-Vietnamiens – mais à cause de la démoralisation des forces gouvernementales, lassées de cinq années de guerre et qui n’avaient plus aucun appui à espérer du côté américain.

On explique aussi la capitalisation par le fait que les défenseurs de Phnom-Penh escomptaient un retour imminent du prince Sihanouk (qui leur aurait épargné une mainmise communiste). Le prince était alors toujours à Pékin, où il s’était établi après sa destitution et avait fait alliance avec les Khmers rouges (après avoir réprimé durement leurs menées subversives au Cambodge en avril 1975. Sans doute n’en fut-il lui-même par tellement surpris. N’avait-il pas déclaré un jour, dans une interview accordée pendant son exil à la journaliste italienne Oriana Fallacci, que les Khmers rouges le cracheraient « comme un noyau de cerise » lorsqu’ils n’auraient plus besoin de lui ?...

 

Le Cambodge après avril 1975

 

La tragédie sans précédent qui s’est abattue sur le Cambodge au lendemain de la victoire des Khmers rouges, le 17 avril 1975, est aujourd’hui bien connue grâce à de nombreux témoignages, livres et articles : la déportation des habitants de Phnom-Penh et de toutes les villes du Cambodge, le génocide (2 millions de morts étant le chiffre le plus généralement admis), les travaux forcés dans des conditions inhumaines pour tout un peuple, une régression effroyable, le périlleux exode de très nombreux Cambodgiens vers la Thaïlande… Mais on connaît généralement mal l’existence des mouvements de résistance qui se sont formés dès le mois de mai 1975, dans le nord-ouest du pays et aussi dans certaines régions de l’intérieur (notamment dans le massif de Kirirom).

Ces maquis, tragiquement démunis, ont lutté comme ils ont pu contre la tyrannie des Khmers rouges, pratiquement sans aucune aide extérieure. Par la force des choses leur raison a été très réduite, mais ils ont eu au moins le mérite d’exister pendant toute la durée du régime Pol Pot (avril 1975-janvier 1975). Leur existence a été connue dans une partie de la population opprimée, lui apportant, ici et là, un faible rayon d’espoir dans ses terribles épreuves. Mais événement ni même ébranler sérieusement le système impitoyable mis en place par les Khmers rouges. L’effondrement de ce système ne pouvait provenir que d’une intervention extérieure.

Or les Khmers rouges commirent l’erreur de se brouiller avec leurs anciens alliés nord-vietnamiens. À partir de 1977 les relations devinrent de plus en plus mauvaises entre Phnom-Penh et Hanoï. Les Chinois, dont l’influence s’était rétablie au Cambodge après une éclipse de 5 ans, on peut-être contribué, d’une manière ou d’une autre, à cette détérioration, marquée bientôt par des provocations répétées de la part des Khmers rouges. Il paraît établi en effet que les graves incidents de frontières qui se produisirent en 1977 et 1978 entre Khmers rouges et nord-vietnamiens doivent être attribués aux premiers qu’aux seconds.

Hanoï, qui n’avait nullement renoncé à ses visées expansionnistes sur le Cambodge, trouvera là le prétexte qui lui manquait pour envahir ce pays. Auparavant les dirigeants nord-vietnamiens avaient assuré leurs arrières en signant à Moscou, le 3 novembre 1978, un traité d’amitié et de coopération avec l’union soviétique – traité d’alliance en fait, qui leur donnait le feu vert pour l’invasion du Cambodge. Un mois plus tard, le 3 décembre, Radio-Hanoï annonçait la formation d’un « Front uni de salut national du Kampuchea » (en abrégé « F.U.N.S.K. »), présidé par un transfuge du régime de pol Pot, Heng Samrin. Ce « Front », fabriqué par le Nord-Vietnamiens, « tait destiné à leur servir de camouflage pour leur intervention imminence. Celle-ci fut déclenchée le 25 décembre 1978, en direction de Phnom-Penh, et prit rapidement l’allure d’une offensive-éclair. De toute évidence l’armée des Khmers rouges, bien qu’équipée par la Chine, ne pouvait pas faire le poids face aux forces de Hanoï.

Le 6 janvier 1979, presque au dernier moment, les chinois aidèrent le prince Sihanouk – que le régime Pol Pot avait placé en résidence surveillée avec sa famille depuis avril 1976 – à fuir le Cambodge pour gagner Pékin (où allait commencer pour lui un nouvel exil). Le 7 janvier, les forces nord-vietnamiennes accompagnées (pour sauver les apparences) de quelques éléments du « F.U.N.S.K. » pénétrèrent dans Phnom-Penh abandonnée par les Khmers rouges en fuite. Dans la tragique histoire du Cambodge contemporaine une nouvelle page venait d’être tournée avec cette deuxième chute de sa capitale. L’époque suivante, depuis le début de l’occupation nord-vietnamienne jusqu’à maintenant, n’aura guère été moins tragique pour le peuple khmer que la précédente. Et ce n’est pas la « leçon », militairement peu convaincante, donnée par la Chine aux Nord-Vietnamiens en février-mars 1979 qui pouvait changer la situation résultant du coup de force de Hanoï. Le 18 février avait d’ailleurs été signé à Phnom-Penh un « traité d’amitié » khméro-vietnamien, qui enchaîne le Cambodge au Vietnam pour une durée de 25 ans.

Sans doute l’arrivée des troupes du Vietnam communiste fut-elle considérée au début comme une sorte de « libération » par le peuple khmer. Car elle mettait fin au génocide perpétré par le régime de Pol Pot. Les massacres, les exécutions sommaires et les exactions en tout genre cessèrent alors, pour l’immense soulagement des rescapés. Mais le Cambodge se trouva bientôt affligé par une terrible famine en 1970-1980, séquelle inévitable de l’effrayante régression économique par les méthodes aberrantes des Khmers rouges. Cette famine put être partiellement surmontée, grâce à une importante aide alimentaire en provenance de l’étranger.

La vie reprit ensuite un cours plus ou moins « normalisé ». Mais les Cambodgiens ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’ils n’avaient pas beaucoup gagné au change. Leur pays était occupé (et il l’est encore aujourd’hui) par quelque 180 000 soldats vietnamiens, nordistes pour une bonne part mais avec dans les rangs des sudistes – ceux-ci recrutés sous la contrainte et peu motivés pour cette occupation. Un régime communiste était de nouveau en place, prosoviétique cette fois au lieu d’être prochinois. Fait plus grave, les occupants ont entrepris ces dernières années de vietnamiser systématiquement le Cambodge en y envoyant en grand nombre des « colons » qui se sont installés sur les meilleures terres : dans le centre (région du Grand Lac) et le sud-est (province de Prey Veng, Svay Rieng et Takéo). Selon des déclarations faites en 1984 par le prince Sihanouk et par M. Son Sann (son ancien Premier ministre, aujourd’hui associé avec lui dans une coalition anti-Hanoï) le chiffre de ces « colons » se situerait entre 300 et 500 000. Beaucoup d’entre eux – grâce à la complaisance du régime de Heng Samrin, qui n’a rien à refuser aux envahisseurs – auraient déjà obtenu la nationalité cambodgienne. Ce qui pourrait avoir de très graves conséquences si un jour des « élections libres » avaient lieu au Cambodge. Ceux qui voteraient alors, en effet, seraient pour une bonne partie des Vietnamiens naturalisés, qui suivraient évidemment les consignes de vote données par Hanoï.

Sur le plan international, l’occupation du Cambodge, qui dure depuis plus de six ans déjà, a été condamnée par de très nombreux pays – à l’exception de ceux du bloc soviétique. À l’O.N.U., les Khmers rouges ont conservé le siège du « Kampuchea démocratique » (nom donné par eux à leur pays). Ils le détiennent conjointement avec le prince Sihanouk et de M. Son Sann, depuis qu’un gouvernement de coalition cambodgien (« G.C.K.D. ») a été créé en juin 1982 sous la pression de la Chine et de l’A.S.E.A.N. L’Assemblée générale des Nations-Unies vote chaque année, depuis l’automne de 1979, une résolution demandant le retrait des « troupes étrangères » du Cambodge. En octobre 1983 cette résolution fut votée par 105 pays, et par 110 le 30 octobre 1984.

Par ailleurs une conférence internationale consacrée au Cambodge s’est tenue à New-York en juillet 1981, sous l’égide de l’O.N.U., et elle s’est prononcée également pour le retrait des « troupes étrangères » et pour un règlement négocié du problème cambodgien. Malheureusement les prises de position de l’O.N.U. restent sans effet, car elles sont purement et simplement ignorées par le gouvernement de Hanoï qui n’en tient aucun compte.

Sue le terrain enfin, la résistance a paru se renforcer. Les maquis anti-Khmers rouges qui étaient basés le long de la frontière khméro-thaïlandais se sont regroupés pour former en octobre 1979, le « Front national de libération du peuple khmer » (F.N.L.P.K.), qui a choisi M. Son Sann comme président et qui compterait aujourd’hui 12 000 combattants. Paradoxalement, et contre son gré, ce front est devenu – on l’a vu – l’allié des Khmers rouges, qui disposeraient encore de 30 000 combattants, et du prince Sihanouk (dont le mouvement de résistance – « le F.U.N.C.I.N.P.E.C. » - aligne entre 3 000 et 5 000 hommes). Cette curieuse alliance, imposée par les asiatiques désireux de contrer l’influence soviétique et vietnamienne, est assez flexible. Quant à la force respective des trois partenaires, elle est très inégale. Les Khmers rouges, toujours redoutés et haïs par la population cambodgienne, sont activement soutenus et bien armés par les chinois et ménagés par la Thaïlande (qui s’appuie sur Pékin face à la menace nord-vietnamienne). Ils ont mené de nombreuses actions contre les forces d’occupation de Hanoï en 1984, parfois de loin à l’intérieur du territoire cambodgien. Le Front de M. Son Sann, pour sa part, a fait des progrès militairement, bien qu’ayant un armement inférieur à celui des Khmers rouges. En avril 1984, ses combattants, qui se signalent par leur courage, ont repoussé avec succès une offensive ennemie contre leur importante base de Ampil (proche de la frontière khméro-thaïlandaise), après de durs combats. Quant aux forces du prince Sihanouk, elles comptent peu sur le terrain et les Nord-Vietnamiens ne paraissent pas s’en préoccuper.

La saison sèche de 1984 avait don été plutôt favorable aux diverses forces de la coalition cambodgienne anti-Hanoï. Mais la situation existant depuis 1979 ne s’en trouve pas sensiblement modifiée pour autant et les perspectives d’avenir restent sombres pour le peuple khmer. D’autant plus que la résistance a été très malmenée par les forces de Hanoï à la fin de 1984 et au début de 1985 (chute de Ampil le 8 janvier). Avec une population qui est probablement inférieur à 5 millions d’habitants aujourd’hui, un déficit en riz évalué à 300 000 tonnes pour l’année dernière, la menace d’une nouvelle famine et une vietnamisation qui s’accentue inexorablement, le Cambodge risque de disparaître en tant que nation à plus ou moins brève échéance. La plus grave menace qui pèse sur son peuple est de se trouver un jour réduit à l’état de minorité ethnique dans son propre pays, si l’afflux des « colons » envoyés par Hanoï devait se poursuivre pendant quelques années encore.

Le salut pour le Cambodge ne pourrait don venir que du retrait total et définitif des forces communistes vietnamiennes, sous réserve qu’il ne soit pas suivi d’un retour au pouvoir des Khmers rouges. Un salut très hypothétique actuellement. Les nationalistes cambodgiens, surtout ceux du F.N.L.P.K. nettement plus nombreux que les partisans du prince Sihanouk, attendent donc des pays favorables à leur cause un soutien plus actif que celui qui consiste à voter une fois par an à l’O.N.U. en leur faveur. Mais ils n’entretiennent pas d’illusions excessives à ce sujet. Ils savent du reste que le pays est devenu le champ clos de la rivalité sino-soviétique dans la péninsule indochinoise, par Khmers rouges et Nord-Vietnamiens interposés, et que cette rivalité n’est pas près de prendre fin.                

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13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 13:12

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13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 15:55

N° 24 : Règne de Baram khantey Moha Chanreachea ou Preah Chanreachea (1516-1567) (suite)

 

L'histoire des Rois Khmers avec les mots d'aujourd'hui.

Du soir de la victoire contre les Siamois, le Roi khmer victorieux convoqua ses généraux valeureux dans la tente royale pour parler de son cousin trépassé, Ponhea Ong, tué le matin même sur le champ de bataille. Dans la tente, l’ambiance était euphorique. Le Roi s’assit sur un petit lit en bois noir, s’habillant un simple Sarong de soie de couleur jaune et une petite chemise blanche de coton, était radieux. Son Vrah guru (personnage chargé de l’instruction et de l’introduction du roi, et était de ce fait investi d’une très haute autorité morale et politique dans le royaume) se trouvait à sa droite, s’agenouillant sur le tapis de sol, fait de tige de bambou, était en méditation. Ses généraux, étant encore dans leur tenu de combat, à genoux à quelques mètres devant lui, étaient extasiés. Plusieurs pages, en rampant, se prosternaient aux pieds du lit royal. Avec une voix chevrotante qui s’impose le silence dans la tente, le roi dit :

 

« Je sais que vos avis sont partagés sur la cérémonie de crémation du corps de Ponhea Ong. Les uns pensent qu’il fût un traître, il faut donc brûler son corps physique comme son âme perfide. Les autres pensent qu’il fût un fidèle au Bouddha, il faut donc aider son âme désincarné à renaître dans la prochaine vie comme un simple serviteur du Grand Maître en brûlant son corps selon le rituel religieux. Les premiers raisonnent comme des soldats dignes de respect, les seconds réfléchissent comme des hommes de sagesse. Mais Vrah guru et moi, nous sommes obligés de respecter les us et coutumes, parce que Ponhea Ong était un prince khmer et fils d’un ancien roi, il bénéficie donc en tant que tel un honneur à son sang et rang, malgré, de son vivant, son choix de servir le souverain étranger. Il est mort sur le champ de bataille, sous l’étendard qu’il avait servi, en tant que soldat courageux, il n’était pas donc un traître pour nous, mais un chef militaire digne de respect, nous n’avons aucun doute possible que sa mort n’est pas une fin de sa dignité royale. Nous devions lui rendre honneur en tant que fils du roi et chef militaire de haut rang. Que ses funérailles doivent être faite selon la tradition royale khmère. Par cette décision, Vrah guru et moi, nous ne voulons pas commettre une anomie dans mon royaume ».

 

Ayant entendu ces paroles, les généraux se rendaient à la décision de leur souverain. Après quoi, les Brahmanes de la cour se dépêchaient d’organiser les funérailles de Ponhea Ong, selon la tradition royale, dans la citadelle de la victoire (Bantey mean Chay). Les moines bouddhistes étaient invités pour citer le dharma afin que l’âme du défunt l’emporte dans son voyage astral : Qu’elle doive accepter le cycle de la vie : la naissance, le vieillissement, la maladie et la mort. Ce cycle ressemble à une devinette du Sphinx, posé à Œdipe (extrait du livre de Jonathan Black : L’histoire secrète du monde) : « Qui a quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir ? ». Œdipe y répond en évoquant les âges de l’homme. Un bébé marche à quatre pattes, il grandit et marche sur deux jambes jusqu’à ce qu’il soit vieux et s’aide d’un bâton.

 

Après la victoire, Preah Chanreachea, Roi du Kampuchéa, prenait quelques semaines de détente dans son ancienne capitale à Pursat. Il ordonna aux services des travaux publics de faire des entretiens de quelques pagodes dans la cité. Plusieurs fêtes de solidarité furent organisées pour récolter des dons des fidèles en vue de faire face aux frais de ces travaux. Après quelques semaines de repos, le Roi décida de retourner à sa capitale, Longveak. Il choisissait un itinéraire par lequel il avait déjà fait pendant sa campagne militaire contre Sdach Kân. Cette route était appelé la route de la victoire. Elle traversait plusieurs provinces et anciens forts : Krakor, Kran, Klong, Baribo, Rong, Rolear Bpir. Dans chaque province, le Roi fit construire une pagode et donna plusieurs dizaines esclaves au chef des bonzes dont le nombre varie en fonction du rang de ce dernier. Une exception à Rolear Bpir, il fit sculpter trois statues du bouddha avec des mesures précises : La première statue est la taille du roi, la deuxième statue est celle de la reine Preah Phakatey Srey Teav Thida, la troisième est celle de la fille du roi.

 

Dans sa politique étrangère, Preah Chanreachea cherchait avoir des relations amicales avec la Chine, Annam et le Champa. En 1535, un des lieutenants de Vasco de Gama, Antonio de Faria, pénétra dans la baie de Tourane (Danang) au Vietnam et releva le site de Fai Foo. Ses récits attirèrent commerçants et missionnaires au Cambodge et en Annam. En Annam, les vaisseaux portugais venaient chaque année à Fai Foo, à 32 kilomètres au Sud de Danang, échanger les armes, le soufre, le salpêtre, le plomb, le cuivre, les draps d’Europe, les porcelaines et le thé de Chine, contre la soie, les bois rares, le sucre, la cannelle, le poivre et le riz du pays. Malheureusement, le Cambodge n’avait pas le port maritime qui lui permettait d’avoir des relations commerciales avec l’occident, la Chine, l’Inde et le Japon. Le Siam et l’Annam devenaient une porte d’entrée dans la région de l’Asie Sud-Est pour des activités de commerce international, de la science et de la modernité dans tous les domaines sociaux-politiques. Face à ces deux voisins émergeants, le Kampuchéa devînt une puissance finissante. L’effondrement de cette puissance vint de l’intérieur. Le Kampuchéa n’échappait pas à une loi de nature : qui n’avance pas recule.

Du XVIe siècle au XVIIIe siècle, le fait dominant dans l’histoire de l’Indochine est l’expansion vietnamienne qui s’opère par un lent glissement vers le Sud, les Vietnamiens consolident d’abord leurs conquêtes du XVe siècle sur les Chams, puis leur arrachant les dernières provinces où ils s’étaient retirés, et enfin s’infiltrant dans le Sud du Royaume khmer, la Cochinchine.

 

Preah Chanreachea eut trois enfants, deux garçons et une fille. Le premier fils s’appelait Samdech Rama Thipadey, le second fils s’appelait Preah Baraminh Reachea et le nom de la princesse était Samdech Preah Srey Tévi Ksattrey. Il éleva son fils aîné au rang de Vice-Roi. Il fit construire un palais en dehors de la citadelle de Longveak pour ce dernier. Le second fils fut nommé le Grand prince du Royaume. Celui-ci habitait dans le palais royal.

Parlons du Vice-Roi. Celui-ci eut une fille qui avait une beauté de déesse. Cela lui fit perdre la tête. Le Vice-roi était un homme à femmes. Avec son intelligence rusée, il cherchait un moyen pour commettre l’inceste. Un jour, il convoqua les dignitaires de sa maison royale en réunion. Au cours de ces conversations, il posa une question aux assistants : « Si l'arbre de votre jardin était porteur de fruits bons à manger, préfériez-vous en donner à quelqu'un autre à manger, ou en garder pour vous-même ? ». Tous les dignitaires présents à la réunion, sans avoir connu l’arrière-pensée de leur prince, répondirent à l’unanimité qu’il vaut mieux garder ces fruits pour manger au lieu d'en donner à quelqu’un d’autre. Ayant entendu cette réponse qui était dans le sens de son intention, à la nuit tombante, le Vice-roi alla dans la chambre de sa fille et la força à faire l’amour avec lui. Il s’enferma dans la chambre avec la princesse pendant sept jours et sept nuits. À minuit du septième jour de l’inceste, le vent se leva, souffla en emportant presque toutes les huttes de paysans qui se trouvaient des environs du palais de Vice-roi. La terre commença à trembler en faisant un bruit assourdissant. Le Vice-roi quitta son palais et s’enfuit en galopant son cheval appelé à Aknar pour se réfugier dans une plaine qui se trouvait à quelques kilomètres de son palais. Après son départ hâtif, son palais fut englouti par l’effondrement du terrain. Au milieu de la plaine, seul avec sa monture, le Vice-roi avait cru qu’il vienne d’être sauvé par son ange gardien, mais soudain, la terre commença à trembler sous ses pieds et s’entrouvrit pour aspirer le corps du Vice-roi et son cheval dans les entrailles de la terre. Voici le pouvoir de la puissance divine foudroyé aux pieds du prince royal. Dans l'épaisseur des ténèbres, son corps vomit son âme, parce qu'il refuse d'être partagé ses crimes : Qu'elle aille donc aux enfers, parce qu'elle méprise la règle de la morale. Quelques heures après, l'abîme fut fermé et la pluie ne tomba plus du ciel. La lumière des étoiles brillait peu à peu de dessus de la terre. Tout redevenait normal, mais le Vice-roi était disparu au milieu de la plaine après la tempête. Cet endroit était appelé par la population Knar- sraup (Knar-aspiré). Plus tard, ce nom se transformait en Knar-Sroth (Knar-effondré). Le Roi fut informé de la mort de son fils dont le corps n’était jamais retrouvé. Il ordonna à son ministre du palais de faire une cérémonie religieuse à l’endroit où son fils eût été absorbé par dieu de la terre pour aider l’âme du défunt à retrouver son chemin de réincarnation au lieu de descendre dans l’enfer pour accomplir sa pénitence.

 

Parlons maintenant de l’histoire du second fils du roi appelé Preah Baraminh Reachea. À la fête du nouvel an, le Grand prince partit au village Dong pour assister à une festivité populaire où il avait vu une jolie fille Neak Tep. Celle-ci était l’enfant de Ta Dong et Neak Chay. Messire Dong était un grand notable du village et riche (Séthey). Au retour du palais, le Grand prince demanda aux dignitaires de sa maison royale d’aller demander la main de Neak Tep à ses parents. Ceux-ci y acceptaient sous certaines conditions : Construire une route qui part du palais royal jusqu’au village Dong. Cette route servira à faire la procession des cadeaux du mariage des parents du marié à ceux de la mariée. Ayant entendu cette exigence, le Grand prince se mit en colère. Avec ses amis fidèles, il aurait eu l’intention d’enlever la fille qu’il aime. Mais cette idée était vite abandonnée, parce que le village de Ta Dong était bien gardé par une milice privée. En outre, il aurait eu trop peur d’être puni par son père de commettre ce genre d'action. Mais construire une route pour son amour à une fille, c’était une idée insensée. On ne va pas mobiliser la population pour ce coup de foudre au village de Dong. De toute façon, son père n’y acceptera jamais de cette idée folle. Désespéré de ne pas trouver une solution à ses problèmes du cœur, le Grand prince s’enferma dans sa chambre et sans manger pendant plusieurs jours. Il tomba malade. Son absence répétée à l’audience royale alertait le roi. Celui-ci demanda la nouvelle de son fils aux membres de la cour. Ceux-ci informèrent le roi que le Grand prince était malade de chagrin d’amour. Le détail de cette histoire était tout raconté au roi. Celui-ci se mit en colère et dit : « Ce Messire Dong est insolent. Il osait refuser la demande de mon fils, un héritier du trône. Cette audace vaut une condamnation à une peine de lèse-majesté ». Le Premier Ministre intervint immédiatement en faisant savoir au roi sur le mérite de Messire Dong : « Pendant votre exil au Siam, Messire Dong était opposant déclaré à Sdach Kân. Il était toujours fidèle à votre famille. Et pendant la guerre contre Sdach Kân, il était le grand bienfaiteur à notre armée. Nous avons emprunté plusieurs tonnes de vivres à Messire Dong. Il nous en a donné sans hésitation. À ce jour, nos reconnaissances de dettes ne sont même pas encore acquittées par le gouvernement. Majesté, s’il était condamné pour l’affaire de cœur du Grand prince, il est certain que la population juge que cette décision soit abusée. Majesté, faire construire une route serait un acte de reconnaissance aux services rendus de Messire Dong à Votre Majesté et serait laissé une trace de vos œuvres dans l’histoire du pays. Et cette construction ne ruinera pas les trésors de votre royaume ». Ayant entendu l’avis de son ministre, le Roi en était ravi. Il ordonne au ministre, chargé des travaux publics, de construire une route en conformité aux exigences du Messire Dong. Une demande au mariage était faite en grande pompe. Les parents de Neak Tep en étaient contents. On fêtait le mariage chez la mariée pendant plusieurs jours. Tous les dignitaires du Royaume étaient invités pour assister à cette fête royale.

 

Après le mariage de son fils, Preah Chanreachea continua de régner sur son royaume en paix. Son dernier geste royal était allé à phnom (montagne) Chriv où l’ancien roi, son aïeul, Preah Bat Ta Trasac Piem était né pour construire un musée royal en l'honneur du roi défunt. Celui-ci était le fondateur de la dynastie de la monarchie khmère actuelle. En 1567, le roi tomba malade et mourut quelques jours plus tard. Les dix Brahmanes gigantesques rampèrent, simplement vêtus d’un pagne blanc, pour approcher du lit royal pour transporter le corps sans vie du roi dans la salle du trône et de le mettre ensuite dans la jarre funèbre. Ils procédaient ensuite une cérémonie pour accorder un titre posthume au défunt. Celui-ci cessait d’être le roi temporel, mais il restait toujours roi dans le monde des esprits, c’est-à-dire roi de paix qui n’a ni commencement de jour ni fin de vie. Cette cérémonie est nécessaire pour éviter l’âme du roi défunt de passer dans la sphère sublunaire. C’est là qu’il est attaqué par des démons qui lui arrachent tous ses désirs bestiaux, corrompus et impurs, toutes ses envies maléfiques. C’est cette région, où l’âme doit traverser ce processus de purification douloureux pendant une période équivalente à environ un tiers du temps qu’il a passé sur terre, que les Chrétiens appellent le Purgatoire. C’est le même endroit qui correspond aux Enfers pour les Egyptiens et les Grecs et Kamaloca (littéralement, « la région du désir ») pour les hindouistes.  À cette heure, les conques marines, houlées par les Brahmanes, annoncèrent à tout le Royaume la mort du roi. Les villes envoyaient la nouvelle aux villages, et les villages aux hameaux, et terre à l’enfer, et l’enfer jusqu’aux cieux où habitaient les grands dieux de l’univers. Son fils, le Grand prince fut invité par les membres de la Cour à monter sur le trône. Le nouveau roi ordonna aux Brahmanes d’organiser les funérailles de son père selon le rituel des funérailles de grands rois. Cette cérémonie durait trois mois. À chaque nuit tombante, dans la salle mortuaire, des pleurs des femmes du palais furent relayés toute la nuit pour faire entendre à l'âme du roi défunt qu'il soit toujours aimé par ses serviteurs et épouses de tous rangs : Seigneur, vous êtes toujours là parmi nous. Par ces pleurs, on t'envoie notre amour éternel. Tu n'as plus de demeure qui n'est que ton corps végétal, animal et matériel, mais t'en auras un autre qui s'appelle le corps céleste. Voici le lait, le miel, bois et mange, Seigneur âme, les offrandes de l'autel, partage avec autres Dieux ton repas nocturne. À la fin de la cérémonie, les Brahmanes récitaient une formule magique : Meurs aux damnés, pitié royale, et ressuscite aux justes !". Ils demandèrent l'âme de quitter son corps dans la jarre en or. Ayant entendu la voix de ces prêtes, l'âme sortit doucement de la chambre mortuaire sans regarder derrière lui. Nous t'en supplions, Seigneur, va-t'en ! ne nous regarde pas !. Au cri des servantes en pleur, l'âme s'envole vers sa nouvelle demeure.

Preah Chanreachea vécut 87 ans et régna 52 ans, il mourut à Longveak en année du lièvre.    

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2 juillet 2011 6 02 /07 /juillet /2011 04:13

Littérature, écriture et liberté

 

La littérature ici vise à tous les hommes qui, pour des diverses raisons, prennent la plume pour s’exprimer leur pensée. Ces gens sont des écrivains, des journalistes et des amoureux de la lettre qui vivent assez mal en général de leur plume. Dans tous les pays de démocratie faible, le Pouvoir considère depuis toujours la littérature comme une bête noire, car elle déclenche dans la plus part du temps les hostilités contre son système politique. La littérature contribue, en effet, à ébranler un système qui trouve sa justification dans la superstition et son fondement dans la préservation des privilèges et des pouvoirs d’une caste ou d’un groupe. Sa volonté de tout examiner, tout remuer s’inscrit dans un but d’améliorer et réformer l’ordre ancien pour le bien être des hommes et de l’humanité. Jean d’Ormesson écrit : « La littérature et le pouvoir ne se rencontrent guère. Il y a plus souvent entre eux une incompréhension qui peut aller jusqu’à antipathie, et parfois la haine. Le pouvoir est du côté de l’ordre et de responsabilité ; la littérature, du côté de désordre et de irresponsabilité. Le pouvoir commande, la littérature désobéit. Le pouvoir incline tout naturellement à sa perpétuation ; la littérature, à sa renouvellement ».

Et nous le savions qu’au XVIIe siècle,  pour ramener la littérature du côté du pouvoir au lieu de laisser s’agiter contre lui, le cardinal de Richelieu avait créé l’Académie française.

 

En occident, le mot « littérature » prend au XVIIIe siècle son sens moderne mais le livre est encore, à cette époque, un produit rare réservé à une élite sociale et intellectuelle de lettrés et de savants. Le XIXe siècle marque à cet égard une rupture capitale. On assiste tout d’abord à un développement considérable de l’instruction. Dès lors, le livre, même s’il reste assez couteux et ne concerne qu’une minorité de la population, devient un objet de consommation plus courant pour un public de lecteurs toujours plus large.

 

M. Keng Vannsak, un intellectuel khmer  écrit : « toute Littérature se manifeste comme une Science des Problèmes Humains qu’elle essaie de répondre par des procédés esthétiques et selon chaque Société. Si minime soit-elle, une véritable compréhension des principales caractéristiques de la Littérature Khmère aide à éclairer non seulement ce qui est spécifiquement khmer, mais encore les insuffisances, surtout lorsque cette littérature prétend rester l’expression vivante de la société khmère, et devenir une Science Esthétique des Problèmes Humains, au milieu de ce XXe siècle ».

 

Au XXe siècle où le mot « liberté » est affiché comme l’idée maîtresse de la pensée humaine, laquelle enlève toutes les barrières que la raison n’aura point posée. Cet esprit humain de la vérité n’empêche pas à Jean Paul Sartre de se poser les questions suivantes : Qu’est-ce qu’écrire ? Pourquoi écrit-on ? Et pour qui ?

 

Qu’est-ce qu’écrire ?

Sartre définirait volontiers l’écrivain comme un parleur. Celui qui désigne, démontre, ordonne, refuse, interpelle, supplie, insulte, persuade, insinue. S’il le fait à vide, il ne devient pas poète pour autant. C’est un prosateur qui parle pour ne rien dire. La prose est d’abord une attitude d’esprit : il y a prose quand, pour parler comme Valery, le mot passe à travers notre regard comme le verre au travers du soleil. Il y a le mot vécu, et le mot rencontré. Mais dans les deux cas, c’est au cours de l’entreprise, soit de moi sur les autres, soit de l’autre sur moi. L’écrivain engage sa pensée dans ses actions. Il sait que sa parole est action ; il sait que dévoiler c’est changer. On ne peut dévoiler qu’en projetant de changer. L’écrivain est l’être qui ne peut même voir une situation sans la changer, car son regard fige, détruit, ou sculpte ou, comme fait l’éternité, changer l’objet en lui-même. Sans doute l’écrivain engagé peut-être médiocre, il peut même avoir conscience de l’être, mais comme on ne saurait écrire sans le projet de réussir parfaitement, la modestie avec laquelle il envisage son œuvre ne doit pas le détourner de la construire comme si elle devait avoir le plus grand retentissement. Il ne doit jamais se dire : « Bah, c’est à peine si j’aurai trois mille lecteur » ; mais « qu’arriverait-il si tout le monde lisait ce que j’écris ? ». Les mots pour l’écrivain engagé sont des « pistolet chargés ». S’il parle, il tire. Il peut se taire, mais puisqu’il a choisi de tirer, il faut que ce soit comme un homme, en visant des cibles et non comme un enfant, au hasard, en fermant les yeux et pour le seul plaisir d’entendre les détonations. On n’est pas écrivain pour avoir choisi de dire certaines choses mais pour avoir choisi de les dire d’une certaine façon. De cela, on est en droit de lui poser la question : pourquoi as-tu parlé de ceci – pourquoi veux-tu changer ceci plutôt que cela ? L’écrivain d’aujourd’hui ne doit pas en aucun cas s’occuper des affaires temporelles ; il ne doit pas non plus aligner des mots sans signification ni rechercher uniquement la beauté des phrases et des images : sa fonction est de délivrer des messages à ses lecteurs. Qu’est-ce donc qu’un message ? Jean-Jacques Rousseau, père de la révolution française et Joseph Arthur de Gobineau, père du racisme, nous ont envoyé des messages l’un et l’autre. Il faudrait opter pour l’un contre l’autre, aimer l’un, haïr l’autre. L’écrivain raisonne donc, qu’il affirme, qu’il nie, qu’il réfute et qu’il prouve, mais la cause qu’il défend ne doit être que le but apparent de leurs discours : le but profond, c’est de se livrer sans avoir l’air. Son raisonnement, il faut qu’il le désarme d’abord, comme le temps a fait pour ceux des classiques, qu’il le fasse porter sur des sujets qui n’intéressent personne ou sur des vérités si générales que les lecteurs en soient convaincus d’avance ; ses idées, il faut qu’il les donne un air de profondeur, mais à vide, et qu’il les forme de telle manière qu’elles s’expliquent évidemment par une enfance malheureuse, une haine de classe ou un amour incestueux. Qu’il ne s’avise pas de penser pour de bon : la pensée cache l’homme et c’est l’homme seul qui nous intéresse. L’écrivain doit s’engager tout entier dans ses écrits, et non pas comme une passivité abjecte, en mettant en avant ses vices, ses malheurs et ses faiblesses, mais comme une volonté résolue et comme un choix.

 

Pourquoi écrit-on ?

Sartre écrit que chacun a ses raisons : pour celui-ci, l’art est une fuite, pour celui-là, un moyen de conquérir. Mais on peut dans l’ermitage, dans la folie, dans la mort, on peut conquérir par les armes. Pourquoi justement écrire ? Un des principaux motifs de la création artistique, est certainement le besoin de nous sentir essentiels par rapport au monde. Cet aspect des champs ou de la mer, cet air de visage que j’ai dévoilé, si je les fixe sur une toile, dans un écrit, en resserrant les rapports, en introduisant de l’ordre là où il ne s’en trouvait pas, en imposant l’unité de l’esprit à la diversité de la chose, j’ai conscience de les produire, c’est-à-dire que je sens essentiel par rapport à ma création. Mais cette fois-ci, c’est l’objet créé qui m’échappe : je ne puis dévoiler et produire à la fois. La création passe à l’inessentiel par rapport à l’activité créative. Mais il va de soi que nous avons d’autant moins la conscience de la chose produite que nous avons davantage celle de notre activité productrice. Si nous produisons nous-mêmes les règles de production, les mesures et les critères, et si notre élan créateur vient du plus profond de notre cœur, alors nous ne trouvons jamais que nous dans notre œuvre : c’est nous qui avons inventé les lois d’après lesquelles nous la jugeons ; c’est notre histoire, notre amour, notre gaieté que nous y reconnaissons ; quand même nous la regarderions sans plus y toucher, nous ne recevons jamais d’elle cette gaieté ou cet amour , nous les y mettons ; les résultats que nous avons obtenus sur la toile ou sur le papier ne nous semblent jamais objectifs ; nous connaissons trop les procédés dont ils sont les effets. Ces procédés demeurent une retrouvaille subjective : ils sont nous-mêmes, notre inspiration, nous répétons mentalement les opérations qui l’on produit, chacun de ses aspects apparaît comme un résultat. Ainsi dans la perception, l’objet se donne comme l’essentiel et le sujet comme l’inessentiel ; celui-ci recherche l’essentialité dans la création et l’obtient, mais alors c’est l’objet qui devient l’inessentiel.

 

Pour qui écrit-on ?

La réponse de Sartre est la suivante : L’objet littéraire est une étrange toupie qui n’existe qu’en mouvement. Pour la faire surgir, il faut un acte concret qui s’appelle la lecture, et elle ne dure qu’autant que cette lecture peut durer. Hors de là, il n’y a que des tracés noires sur le papier. Or l’écrivain ne peut pas lire ce qu’il écrit, au lieu que le cordonnier peut chausser les souliers qu’il vient de faire, s’ils sont à sa pointure et l’architecte peut habiter la maison qu’il a construite. En lisant, on prévoit, on attend. On prévoit la fin de la phrase, la phrase suivante, la page d’après, on attend qu’elle confirme ou qu’elle infirme ces prévisions. La lecture se compose d’une foule d’hypothèses, de rêves suivis de réveils, d’espoirs et de déceptions. Les lecteurs sont toujours en avance sur la phrase qu’ils lisent, dans un avenir seulement probable qui s’écroule en partie et se consolide en partie à mesurer qu’ils progressent, qui reculent d’une page à l’autre et attendent. Vous êtes parfaitement libres de laisser le livre ou l’article sur la table. Mais si vous l’ouvrez, vous en assumez la responsabilité. Car la liberté ne s’éprouve pas  dans la jouissance du libre fonctionnement subjectif mais dans un acte créateur requis par un impératif. Si j’en appelle à mon lecteur pour qu’il mène à bien l’entreprise que j’ai commencée, il va de soi que je considère comme liberté pure, pur pouvoir créateur, activité inconditionnée.  Je ne saurais donc en aucun cas m’adresser à sa passivité, c’est-à-dire tenter de l’affecter, de lui communiquer d’emblée des émotions de peur, de désire ou de colère. La lecture est un rêve libre. En sorte que tous les sentiments qui se jouent sur le fond de cette croyance imaginaire sont comme des modulations particulières de ma liberté. Loin de l’absorber ou de la masquer, ils sont autant de façons qu’elle a choisies de se révéler à elle-même. Ainsi l’auteur écrit pour s’adresser à la liberté des lecteurs. L’écrivain, homme libre s’adressant à des hommes libres, n’a qu’un seul sujet : la liberté.

 

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