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16 août 2011 2 16 /08 /août /2011 13:41

Cambodge : La saignée et la curée (1953-1984)

Par Bernard Hamel

(Extrait du livre « Indochine – alerte à l’histoire, publié en 1985 par l’association Nationale des anciens d’Indochine))

 

Les quatre-vingt-dix années de « survie » et de « renaissance » du Cambodge, sous le protectorat français, telle qu’elles viennent d’être présentées par Pierre L. Lamant soulignent le caractère dérisoire du seul aspect folklorique à travers lequel une « certaine désinvolture » prétend définir cette période.

Mais si cette histoire, close depuis plus de trente ans, peut-être enfin dégagée de sa caricature, il n’en est pas de même pour les dramatiques événements qui, depuis lors, ont recouvert d’une large tache de sang de son peuple toute l’étendue de ce pays.

San doute ces événements se sont-ils précipités et sont-ils chargés de tant de bouleversements qu’il serait présomptueux de chercher à en rétablir la succession avec rigueur et objectivité. Mais en distinguant bien leurs « trois périodes » (avant 1970 – 1970-1975 – l’après –avril 1975) qui se dégagent d’elles-mêmes, l’Histoire doit déjà être placé, comme le titre précisément le premier chapitre de cet ouvrage, en état d’alerte. Des contre-vérités, des vérités partielles, des insinuations et, ce qui est plus redoutable encore, des simplifications arbitraires, tendent à s’établir dans les esprits. Il convient donc de s’appliquer d’abord à les redresser.

D’où le ton de réplique, de prévention ou de dénonciation donné parfois à cet exposé.

 

Le Cambodge de 1953 à 1970

 

À la différence des deux Vietnam (Nord et Sud) le Cambodge a obtenu de la France sont indépendance pleine et entière avant les Accords de Genève de 1954 : effectivement au début de novembre 1953. Et ceci par des moyens essentiellement pacifiques, sans guerre comme au Vietnam, ni affrontements sanglants (à l’exception de quelques accrochages mineurs avec quelques éléments du mouvement Khmer-Issarak). Certes, les Cambodgiens voulaient l’indépendance, il y avait eu une certaine agitation nationaliste à partir de 1945 (sous l’influence de Son Ngoc Thanh principalement), mais le Cambodge resta assez paisible pendant toute la première guerre d’Indochine.

L’artisan principal de l’indépendance fut, on le sait, le roi Norodom Sihanouk « Varman » (né le 31 octobre 1922) qui avait été porté au trône par les autorités françaises du protectorat en 1941, après la mort de son grand-père le roi Monivong. Agissant surtout sur le terrain diplomatique, Sihanouk put mener à bien ce qu’il avait lui-même appelé en 1953 la « croisade royale pour l’indépendance ». Cette « croisade », couronné de succès, lui valut naturellement une grande popularité auprès de son peuple.

Roi d’un Cambodge indépendant, affranchi de toute tutelle française, Sihanouk sera bientôt tenté par l’exercice d’un pouvoir personnel sans entraves parlementaires. Il avait dû, en effet, en 1947 promulguer une Constitution d’allure démocratique et laisser se former des partis politiques dont il n’appréciait guère l’existence (surtout celle du plus important, le Parti démocrate de tendance républicaine). En mars 1955, à la surprise générale, il décida donc d’abdiquer au profit de son père (Norodom Suramarit, roi de 1955 à 1960), en invoquant comme motif son désir « de se rapprocher de son peuple ». En fait Sihanouk – qui portera désormais le titre de prince et plus tard celui de chef de l’État – voulait en finir avec les partis politiques et avoir la haute main sur tout dans le royaume. Quelques mois après son abdication il créa donc un mouvement assez bizarre, le « Sangkum Reastr Niyum » (ou « Communauté socialiste populaire »), dont il devint le président et qui absorba rapidement les autres formations politiques (à l’exception du « Pracheachon », communiste, qui devint clandestin et donna naissance par la suite au mouvement des Khmers rouges).

Dès lors le prince Sihanouk put tout diriger à sa guise, il fut omnipotent pendant quinze années du régime « Sangkum » (1955-1970). La mort du roi Suramarit, le 3 avril 1960, ne changera rien à cette situation. Le trône resta vacant, mais la reine Kossomak (veuve du défunt roi et mère de Sihanouk, son unique enfant) en devint la « gardienne » - sans détenir la moindre parcelle d’autorité. Celle-ci était tout entière concentrée entre les mains de son fils, dont la politique intérieure allait se révéler, au fil des ans, de plus en plus autoritaire et autocratique. Nous n’insisterions pas, toutefois, sur cette politique qui n’a pas un rapport direct avec notre sujet.

Il convient par contre d’examiner d’assez près la politique extérieure du leader cambodgien, souvent décrire comme désespérément neutraliste et faisant de la corde raide entre les deux blocs. Peut-on tenir pour exacte cette affirmation ?

Oui, sans doute, pour ce qui concerne les premières années qui suivirent l’indépendance. Le Cambodge fut alors « neutraliste » (Sihanouk avait participé à la conférence de Bandung en 1955) et même réellement neutre. Mais pendant peu d’années seulement. En effet, comme l’a fort justement noté M. le Professeur Jean Delvert dans un récent ouvrage (« Le Cambodge », 1983, p. 106), « cette neutralité s’infléchit dès 1956 ». Car c’est cette année-là que le prince amorça un « flirt » politique avec la Chine maoïste, destiné à se poursuivre jusqu’à sa chute (en 1970). Mais c’est surtout à partir du début des années 1960 que la neutralité khmère va s’infléchir de plus en plus, en faveur des pays et des mouvements communistes asiatiques : Chine, Corée du Nord, Nord-Vietnam, « F.N.L. » (Vietcong) et Pathet-Lao. Les causes de cet infléchissement sont diverses, et leur étude pourrait appeler de longs développements. Elles furent à la fois d’ordre psychologique (susceptibilité de Sihanouk froissée par les critiques de la presse anglo-américaine à son égard) et politique (le prince d’étant facilement laissé convaincre que les communistes triompheraient au Vietnam). Toujours est-il que vers 1962-1963 le leader cambodgien avait pratiquement cessé de faire « de la corde raide entre les deux blocs » pour s’aligner sur l’un de ceux-ci. Par là même la neutralité khmère était devenue dès cette époque une pure fiction. Rappelons succinctement les principales étapes de ce processus.

En 1962 ont lieu les premiers incidents de frontière avec les Sud-Vietnamiens (des forces nord-vietnamiennes et vietcong s’étant déjà infiltrées en territoire khmer). En 1963 Sihanouk rompt les relations diplomatiques avec Saïgon (27 août), laisse s’installer une représentation nord-vietnamienne à Phnom-Penh, puis, à la fin de la même année, rejette l’aide économique et militaire des États-Unis. En mai 1965, rupture des relations diplomatiques avec Washington (à la suite d’incidents de frontière dans lesquels se trouvèrent impliquées les forces américaines opérant au Sud-Vietnam). Le 1er septembre 1966, « discours de Phnom-Penh » du général de Gaulle qui conforte l’attitude anti-américaine de Sihanouk. En juin 1967 le prince, qui soutient de plus en plus ouvertement Hanoï et Vietcong, obtient du gouvernement nord-vietnamien et du président du « F.N.L. » des engagements écrits de « reconnaissance de l’intégrité territoriale du Cambodge dans ses frontières actuelles » (avec promesse de respecter cette intégrité) et, paraît prendre pour argent comptant ce qui n’était que chiffons de papier. Deux ans plus tard, de plus en plus engagé du côté communiste, Sihanouk s’empresse de reconnaître, en juin 1969, le « gouvernement révolutionnaire provisoire » (G.R.P.) formé par le Vietcong. Le 30 juin il reçoit solennellement à Phnom-Penh Huynh-Tan-Phat, président du G.R.P. Le 8 septembre il se précipite à Hanoï pour assister aux obsèques de Hô-Chi-Minh. Le 25 du même mois il fait signer par le gouvernement cambodgien un « accord de commerce » avec le G.R.P., destiné en fait à légaliser le ravitaillement des forces vietcong par le Cambodge. Enfin le 9 octobre 1969, il décide le renvoi de la Commission internationale de contrôle (C.I.C) institué par les accords de Genève de 1954. (Celle-ci ne pouvait plus rien contrôler dans les régions frontalières de l’est du Cambodge, infesté par les forces communistes vietnamiennes).

Le prince Sihanouk avait mis ainsi le doigt dans un redoutable engrenage, en abandonnant peu à peu sa neutralité au profit du bloc communiste asiatique. Il s’était d’ailleurs rendu compte lui-même, sur le tard, des dangers d’une telle politique et avait cherché, dans ses dernières années de pouvoir, à se réconcilier avec les États-Unis tout en dénonçant les empiètements des forces communistes vietnamiennes sur son territoire. Mais comme ce comportement ambigu a été diversement apprécié, il nous semble utile d’apporter à ce sujet quelques précisions.

Certes, le leader cambodgien ne pouvait pas s’opposer militairement, avec sa faible armée, au passage de la piste Hô Chi Minh à travers son pays. Du moins aurait-il pu dénoncer haut et fort cette violation flagrante de la neutralité khmère par le Nord-Vietnam. Au lieu de cela il s’en est rendu complice tolérant même l’ouverture au Cambodge d’une « piste Sihanouk » - ainsi qu’elle fut appelée à l’époque – pour mieux ravitailler les forces vietcong au Sud-Vietnam. Revenu tardivement de ses erreurs, il finira toutefois (à partir de septembre 1968) par dénoncer les intrusions de « Vietnamiens armés » en territoire khmer. Le 28 mars 1969, il ira même jusqu’à présenter, au cours d’une conférence de presse, une carte détaillée des « sanctuaires » établis par les Nord-Vietnamiens et Vietcong au Cambodge : « Ils sont installés chez nous par bataillons et régiments entiers », avait-il alors déclaré. Or il est permis de penser que si le prince avait dénoncé, trois ou quatre ans plutôt, le passage de la piste Hô Chi Minh et l’existence de ces « sanctuaires » en pays khmer, le cours des événements aurait pu s’en trouver modifié. Les États-Unis auraient eu là en tout cas un argument de poids pour mieux justifier, vis-à-vis de l’opinion américaine et internationale, leur engagement en Indochine.

Concernant le bombardement en secret de la piste Hô Chin Minh au Cambodge sur ordre du président Nixon, donc à partir de janvier 1969 (début du premier mandat de Nixon), on peut dire que cette initiative militaire ne déplaisait pas à Sihanouk. Car à cette époque, on l’a vu, le prince s’inquiétait enfin sérieusement de l’utilisation de son territoire par les communistes vietnamiens, tout en cherchant à renouer avec Washington. Il avait reçu ainsi, en janvier 1968, un envoyé personnel du président Johnson, M. Chester Bowles, qui passa quatre jours à Phnom-Penh. Certains indices (notamment l’évidente satisfaction du prince après ses entretiens avec l’émissaire américain) donnent à penser que Sihanouk avait pu donner alors un accord tacite pour le bombardement de la piste Hô Chi Minh au Cambodge, sous réserve qu’il n’ait lieu que dans des régions pratiquement inhabitées (celle du nord-est en particulier). Toujours est-il que le leader cambodgien poursuivit ensuite assidûment de discrets efforts pour renouer les relations diplomatiques entre Phnom-Penh et Washington. Celles-ci furent officiellement rétablies en juin 1969, après quatre années de rupture. Mais trop tard cependant pour pouvoir rééquilibrer la neutralité khmère, irrémédiablement compromis à cette époque par les imprudences de Sihanouk pris dans l’engrenage d’une longue collusion avec Hanoï et le Vietcong.

 

Cambodge de 1970 à 1975

 

On a pris l’habitude de présenter la révolution de mars 1970 à Phnom-Penh comme une « révolution de palais » ayant renversé Sihanouk et amené au pouvoir un général soutenu par les services américains, Lon Nol. Première inexactitude qu’il convient de relever, Lon Nol était déjà dans la place, comme président du conseil des ministres, à la tête d’un gouvernement que Sihanouk avait lui-même constitué le 13 août 1969. Il n’avait donc nul besoin d’être amené au pouvoir avec le soutien des « services américains », puisqu’il y avait été déjà par le prince. D’autre part il n’y a pas eu une « révolution de palais » à Phnom-Penh le 18 mars 1970, mais une destitution légale du prince Sihanouk de ses fonctions de chef de l’État par le parlement cambodgien (le vote sur cette destitution fut acquis par 92 voix contre 0, donc à l’unanimité).

Destitution, effectuée sans effusion de sang, qui était l’aboutissement d’une crise politique complexe qui avait éclaté à la fin de décembre 1969. Cette crise avait provoqué, le 6 janvier 1970, un brusque départ du prince pour la France (soi-disant pour raison de santé). Elle s’était doublée ensuite, au début de mars 1970, d’une autre crise, grave, dans les rapports entre le Cambodge et les communistes vietnamiens. Dans tous les cas il s’est agi alors d’une affaire intérieure, purement khmère, à laquelle les « services américains » paraissent avoir été totalement étrangers. Les États-Unis, d’ailleurs, n’avaient alors à Phnom-Penh qu’une très modeste représentation, dirigée par un chargé d’affaires (et non par un ambassadeur), et celle-ci s’appliquait à se montrer aussi discrète que possible. Les relations diplomatiques khméro-américaines n’ayant été rétablies que depuis neuf mois seulement, Washington évitait soigneusement tout ce qui aurait pu les compromettre.

On a ensuite prétendu que le général Lon Nol constitua une armée de 100 000 hommes, alors que l’armée khmère ne comptait guère plus de 30 000 hommes au début de l’année 1970. Le fait est exact, des milliers de jeunes Cambodgiens s’étant porté volontaires pour lutter contre l’agression des forces nord-vietnamiennes et vietcong déclenchée le 29 mars 1970, après de vaines négociations (le 16 mars) ayant eu pour objet d’obtenir leur retrait du Cambodge. Mais on accuse surtout cette armée de s’en être prise à la colonie de civil vietnamiens qui vivait depuis des générations au Cambodge et d’en avoir fait un « grand massacre ».

Sur ce point, il convient également de rétablir la vérité.

Ces regrettables événements eurent lieu en effet au mois d’avril 1970, à un moment où l’armée cambodgienne – formée en majorité de « soldats de vingt-quatre heures », suivant une juste expression du général Lon Nol – luttait courageusement pour s’opposer à l’agression de quelque 55 000 soldats nord-vietnamiens et vietcong. Phnom-Penh était menacé, le Cambodge dramatiquement isolé, et sa population anxieuse avait tendance à voir dans tout civil vietnamien un agent de l’ennemi. Il y eut ainsi, pendant trois semaines environ, des exactions contre la communauté vietnamienne, accompagnées d’exécutions sommaires. Mais parler d’un « grand massacre » est très exagéré, le nombre de victimes (selon des sources dignes de foi et présenter sur place) ayant été de l’ordre d’un millier environ pour une communauté qui comptait alors au moins 300 000 âmes. Certes, il n’est pas question d’excuser ici de déplorable excès, mais encore faut-il- les ramener à leurs justes proportions et indiquer pourquoi et comment ils purent se produire.

L’évocation de ce « grand massacre » de civils vietnamiens vivant au Cambodge et de quelques autres « bavures » regrettables ne nous paraît pas dépourvue d’arrière-pensées. Elle suggère trop visiblement, en effet, que les Cambodgiens seraient des êtres sanguinaires, des mangeurs de foie humain et donc des cannibales. Pour qui connaît réellement le peuple khmer, doux et pacifique sauf dans des cas extrêmes, cette suggestion tendancieuse n’est pas admissible.

Venons-en maintenant à la suite des événements, c’est-à-dire au déroulement de la guerre du Cambodge ! Et pour commencer, à l’intervention américaine, qui a suivi et non pas précédé l’agression des forces nord-vietnamiennes et vietcong contre ce pays. Rappelons seulement que ce sont les communistes vietnamiens, et non les Américains, qui ont violé les premiers - et pendant des années – la neutralité khmère. Quant à l’intervention des forces terrestres américaines, a elle été très limitée dans le temps et dans l’espace : du 30 avril au 30 juin 1970, sur une profondeur de 30 à 40 kilomètres seulement à l’intérieur du territoire cambodgien. Cette intervention, d’autre part, avait été indirectement sollicitée par le gouvernement cambodgien du général Lon Nol qui, le 14 avril, avait notamment déclaré dans un message radiodiffusé destiné au peuple khmer : « Le gouvernement de sauvetage a le devoir d’informer la nation que, en raison de la gravité de la situation actuelle, il s’est vu dans la nécessité d’accepter, dès maintenant même, toute aide extérieure inconditionnelle de toute provenance pour le salut national ».  Ajoutons à ce sujet que si l’action militaire des américains avait duré plus de deux mois et s’était étendue plus en profondeur, il est vraisemblable que les communistes vietnamiens auraient subi une défaite de grande envergure et sans doute perdu la guerre.

Faute de ce concours américain, il est exact, assurément, que l’armée de la république Khmère (le Cambodge ayant cessé d’être une monarchie à la date du 9 octobre 1970) n’a pas pu venir à bout des « sanctuaires » nord-vietnamiens. Elle s’est néanmoins battue courageusement contre un adversaire militairement redoutable. Toutefois, après l’échec – à l’automne de 1971 – de l’offensive « Tchenla II » visant à reconquérir la province de Kompong Thom, cette armée s’est cantonnée dans la défensive. Ce n’était évidemment pas la méthode idéale pour vaincre l’adversaire. Malgré de nombreuse causes de faiblesse (corruption d’une partie du commandement, discipline médiocre, logistique précaire, etc.) l’armée de Lon Nol a cependant tenu pendant cinq ans. Pourtant l’aide américaine ne fut pas énorme, il n’y eut pas de conseillers militaires comme au Sud-Vietnam, et l’appui aérien de l’U.S. Air Force cessa définitivement le 15 août 1973 (dix-huit mois avant la fin de la guerre du Cambodge).

En ce qui concerne les maquis des Khmers rouges qui, soi-disant, se renforçaient chaque jour, des précisions s’imposent. Ces maquis ne représentait, au début de la guerre, s’une force dérisoire : 3 000 hommes environ, et la population leur était presque partout hostile en raison de la cruauté de leurs méthodes d’actions. Aussi, pendant presque trois ans, les forces gouvernementales cambodgiennes n’ont jamais eu en face d’elles que des soldats nord-vietnamiens et vietcong exclusivement (toutes les photos de cadavres ennemis prises sur terrain, et centralisées au ministère de l’Information à Phnom-Penh, le prouvaient amplement). Les khmers rouges n’ont commencé à jouer un rôle militaire qu’au début de l’année 1973, prenant alors la relève des forces communistes vietnamiennes restées au Cambodge malgré la signature des accords de Paris du 27 janvier 1973 (dont l’article 20, paragraphe B, stipulait pourtant que toutes les forces étrangères devaient se retirer de ce pays). Auparavant, dans la partie nord du pays contrôlée par ces forces étrangères, Pol Pot et ses acolytes avaient eu largement le temps de recruter des jeunes paysans assez incultes, de les endoctriner et de former avec eux leur propre armée.

Celle-ci, dont les effectifs atteignaient plus de 50 000 hommes à la fin de la guerre, essaya de s’emparer de Phnom-Penh et d’autres villes (Kompong Cham notamment) en 1973 et 1974, mais sans succès. Ce n’est qu’en 1975 qu’elle parvint à triompher. Non pas en raison d’une véritable supériorité militaire – bien que bénéficiaient de l’aide des chinois et de soutien logistique des nord-Vietnamiens – mais à cause de la démoralisation des forces gouvernementales, lassées de cinq années de guerre et qui n’avaient plus aucun appui à espérer du côté américain.

On explique aussi la capitalisation par le fait que les défenseurs de Phnom-Penh escomptaient un retour imminent du prince Sihanouk (qui leur aurait épargné une mainmise communiste). Le prince était alors toujours à Pékin, où il s’était établi après sa destitution et avait fait alliance avec les Khmers rouges (après avoir réprimé durement leurs menées subversives au Cambodge en avril 1975. Sans doute n’en fut-il lui-même par tellement surpris. N’avait-il pas déclaré un jour, dans une interview accordée pendant son exil à la journaliste italienne Oriana Fallacci, que les Khmers rouges le cracheraient « comme un noyau de cerise » lorsqu’ils n’auraient plus besoin de lui ?...

 

Le Cambodge après avril 1975

 

La tragédie sans précédent qui s’est abattue sur le Cambodge au lendemain de la victoire des Khmers rouges, le 17 avril 1975, est aujourd’hui bien connue grâce à de nombreux témoignages, livres et articles : la déportation des habitants de Phnom-Penh et de toutes les villes du Cambodge, le génocide (2 millions de morts étant le chiffre le plus généralement admis), les travaux forcés dans des conditions inhumaines pour tout un peuple, une régression effroyable, le périlleux exode de très nombreux Cambodgiens vers la Thaïlande… Mais on connaît généralement mal l’existence des mouvements de résistance qui se sont formés dès le mois de mai 1975, dans le nord-ouest du pays et aussi dans certaines régions de l’intérieur (notamment dans le massif de Kirirom).

Ces maquis, tragiquement démunis, ont lutté comme ils ont pu contre la tyrannie des Khmers rouges, pratiquement sans aucune aide extérieure. Par la force des choses leur raison a été très réduite, mais ils ont eu au moins le mérite d’exister pendant toute la durée du régime Pol Pot (avril 1975-janvier 1975). Leur existence a été connue dans une partie de la population opprimée, lui apportant, ici et là, un faible rayon d’espoir dans ses terribles épreuves. Mais événement ni même ébranler sérieusement le système impitoyable mis en place par les Khmers rouges. L’effondrement de ce système ne pouvait provenir que d’une intervention extérieure.

Or les Khmers rouges commirent l’erreur de se brouiller avec leurs anciens alliés nord-vietnamiens. À partir de 1977 les relations devinrent de plus en plus mauvaises entre Phnom-Penh et Hanoï. Les Chinois, dont l’influence s’était rétablie au Cambodge après une éclipse de 5 ans, on peut-être contribué, d’une manière ou d’une autre, à cette détérioration, marquée bientôt par des provocations répétées de la part des Khmers rouges. Il paraît établi en effet que les graves incidents de frontières qui se produisirent en 1977 et 1978 entre Khmers rouges et nord-vietnamiens doivent être attribués aux premiers qu’aux seconds.

Hanoï, qui n’avait nullement renoncé à ses visées expansionnistes sur le Cambodge, trouvera là le prétexte qui lui manquait pour envahir ce pays. Auparavant les dirigeants nord-vietnamiens avaient assuré leurs arrières en signant à Moscou, le 3 novembre 1978, un traité d’amitié et de coopération avec l’union soviétique – traité d’alliance en fait, qui leur donnait le feu vert pour l’invasion du Cambodge. Un mois plus tard, le 3 décembre, Radio-Hanoï annonçait la formation d’un « Front uni de salut national du Kampuchea » (en abrégé « F.U.N.S.K. »), présidé par un transfuge du régime de pol Pot, Heng Samrin. Ce « Front », fabriqué par le Nord-Vietnamiens, « tait destiné à leur servir de camouflage pour leur intervention imminence. Celle-ci fut déclenchée le 25 décembre 1978, en direction de Phnom-Penh, et prit rapidement l’allure d’une offensive-éclair. De toute évidence l’armée des Khmers rouges, bien qu’équipée par la Chine, ne pouvait pas faire le poids face aux forces de Hanoï.

Le 6 janvier 1979, presque au dernier moment, les chinois aidèrent le prince Sihanouk – que le régime Pol Pot avait placé en résidence surveillée avec sa famille depuis avril 1976 – à fuir le Cambodge pour gagner Pékin (où allait commencer pour lui un nouvel exil). Le 7 janvier, les forces nord-vietnamiennes accompagnées (pour sauver les apparences) de quelques éléments du « F.U.N.S.K. » pénétrèrent dans Phnom-Penh abandonnée par les Khmers rouges en fuite. Dans la tragique histoire du Cambodge contemporaine une nouvelle page venait d’être tournée avec cette deuxième chute de sa capitale. L’époque suivante, depuis le début de l’occupation nord-vietnamienne jusqu’à maintenant, n’aura guère été moins tragique pour le peuple khmer que la précédente. Et ce n’est pas la « leçon », militairement peu convaincante, donnée par la Chine aux Nord-Vietnamiens en février-mars 1979 qui pouvait changer la situation résultant du coup de force de Hanoï. Le 18 février avait d’ailleurs été signé à Phnom-Penh un « traité d’amitié » khméro-vietnamien, qui enchaîne le Cambodge au Vietnam pour une durée de 25 ans.

Sans doute l’arrivée des troupes du Vietnam communiste fut-elle considérée au début comme une sorte de « libération » par le peuple khmer. Car elle mettait fin au génocide perpétré par le régime de Pol Pot. Les massacres, les exécutions sommaires et les exactions en tout genre cessèrent alors, pour l’immense soulagement des rescapés. Mais le Cambodge se trouva bientôt affligé par une terrible famine en 1970-1980, séquelle inévitable de l’effrayante régression économique par les méthodes aberrantes des Khmers rouges. Cette famine put être partiellement surmontée, grâce à une importante aide alimentaire en provenance de l’étranger.

La vie reprit ensuite un cours plus ou moins « normalisé ». Mais les Cambodgiens ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’ils n’avaient pas beaucoup gagné au change. Leur pays était occupé (et il l’est encore aujourd’hui) par quelque 180 000 soldats vietnamiens, nordistes pour une bonne part mais avec dans les rangs des sudistes – ceux-ci recrutés sous la contrainte et peu motivés pour cette occupation. Un régime communiste était de nouveau en place, prosoviétique cette fois au lieu d’être prochinois. Fait plus grave, les occupants ont entrepris ces dernières années de vietnamiser systématiquement le Cambodge en y envoyant en grand nombre des « colons » qui se sont installés sur les meilleures terres : dans le centre (région du Grand Lac) et le sud-est (province de Prey Veng, Svay Rieng et Takéo). Selon des déclarations faites en 1984 par le prince Sihanouk et par M. Son Sann (son ancien Premier ministre, aujourd’hui associé avec lui dans une coalition anti-Hanoï) le chiffre de ces « colons » se situerait entre 300 et 500 000. Beaucoup d’entre eux – grâce à la complaisance du régime de Heng Samrin, qui n’a rien à refuser aux envahisseurs – auraient déjà obtenu la nationalité cambodgienne. Ce qui pourrait avoir de très graves conséquences si un jour des « élections libres » avaient lieu au Cambodge. Ceux qui voteraient alors, en effet, seraient pour une bonne partie des Vietnamiens naturalisés, qui suivraient évidemment les consignes de vote données par Hanoï.

Sur le plan international, l’occupation du Cambodge, qui dure depuis plus de six ans déjà, a été condamnée par de très nombreux pays – à l’exception de ceux du bloc soviétique. À l’O.N.U., les Khmers rouges ont conservé le siège du « Kampuchea démocratique » (nom donné par eux à leur pays). Ils le détiennent conjointement avec le prince Sihanouk et de M. Son Sann, depuis qu’un gouvernement de coalition cambodgien (« G.C.K.D. ») a été créé en juin 1982 sous la pression de la Chine et de l’A.S.E.A.N. L’Assemblée générale des Nations-Unies vote chaque année, depuis l’automne de 1979, une résolution demandant le retrait des « troupes étrangères » du Cambodge. En octobre 1983 cette résolution fut votée par 105 pays, et par 110 le 30 octobre 1984.

Par ailleurs une conférence internationale consacrée au Cambodge s’est tenue à New-York en juillet 1981, sous l’égide de l’O.N.U., et elle s’est prononcée également pour le retrait des « troupes étrangères » et pour un règlement négocié du problème cambodgien. Malheureusement les prises de position de l’O.N.U. restent sans effet, car elles sont purement et simplement ignorées par le gouvernement de Hanoï qui n’en tient aucun compte.

Sue le terrain enfin, la résistance a paru se renforcer. Les maquis anti-Khmers rouges qui étaient basés le long de la frontière khméro-thaïlandais se sont regroupés pour former en octobre 1979, le « Front national de libération du peuple khmer » (F.N.L.P.K.), qui a choisi M. Son Sann comme président et qui compterait aujourd’hui 12 000 combattants. Paradoxalement, et contre son gré, ce front est devenu – on l’a vu – l’allié des Khmers rouges, qui disposeraient encore de 30 000 combattants, et du prince Sihanouk (dont le mouvement de résistance – « le F.U.N.C.I.N.P.E.C. » - aligne entre 3 000 et 5 000 hommes). Cette curieuse alliance, imposée par les asiatiques désireux de contrer l’influence soviétique et vietnamienne, est assez flexible. Quant à la force respective des trois partenaires, elle est très inégale. Les Khmers rouges, toujours redoutés et haïs par la population cambodgienne, sont activement soutenus et bien armés par les chinois et ménagés par la Thaïlande (qui s’appuie sur Pékin face à la menace nord-vietnamienne). Ils ont mené de nombreuses actions contre les forces d’occupation de Hanoï en 1984, parfois de loin à l’intérieur du territoire cambodgien. Le Front de M. Son Sann, pour sa part, a fait des progrès militairement, bien qu’ayant un armement inférieur à celui des Khmers rouges. En avril 1984, ses combattants, qui se signalent par leur courage, ont repoussé avec succès une offensive ennemie contre leur importante base de Ampil (proche de la frontière khméro-thaïlandaise), après de durs combats. Quant aux forces du prince Sihanouk, elles comptent peu sur le terrain et les Nord-Vietnamiens ne paraissent pas s’en préoccuper.

La saison sèche de 1984 avait don été plutôt favorable aux diverses forces de la coalition cambodgienne anti-Hanoï. Mais la situation existant depuis 1979 ne s’en trouve pas sensiblement modifiée pour autant et les perspectives d’avenir restent sombres pour le peuple khmer. D’autant plus que la résistance a été très malmenée par les forces de Hanoï à la fin de 1984 et au début de 1985 (chute de Ampil le 8 janvier). Avec une population qui est probablement inférieur à 5 millions d’habitants aujourd’hui, un déficit en riz évalué à 300 000 tonnes pour l’année dernière, la menace d’une nouvelle famine et une vietnamisation qui s’accentue inexorablement, le Cambodge risque de disparaître en tant que nation à plus ou moins brève échéance. La plus grave menace qui pèse sur son peuple est de se trouver un jour réduit à l’état de minorité ethnique dans son propre pays, si l’afflux des « colons » envoyés par Hanoï devait se poursuivre pendant quelques années encore.

Le salut pour le Cambodge ne pourrait don venir que du retrait total et définitif des forces communistes vietnamiennes, sous réserve qu’il ne soit pas suivi d’un retour au pouvoir des Khmers rouges. Un salut très hypothétique actuellement. Les nationalistes cambodgiens, surtout ceux du F.N.L.P.K. nettement plus nombreux que les partisans du prince Sihanouk, attendent donc des pays favorables à leur cause un soutien plus actif que celui qui consiste à voter une fois par an à l’O.N.U. en leur faveur. Mais ils n’entretiennent pas d’illusions excessives à ce sujet. Ils savent du reste que le pays est devenu le champ clos de la rivalité sino-soviétique dans la péninsule indochinoise, par Khmers rouges et Nord-Vietnamiens interposés, et que cette rivalité n’est pas près de prendre fin.                

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13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 13:12
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13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 15:55

N° 24 : Règne de Baram khantey Moha Chanreachea ou Preah Chanreachea (1516-1567) (suite)

 

L'histoire des Rois Khmers avec les mots d'aujourd'hui.

Du soir de la victoire contre les Siamois, le Roi khmer victorieux convoqua ses généraux valeureux dans la tente royale pour parler de son cousin trépassé, Ponhea Ong, tué le matin même sur le champ de bataille. Dans la tente, l’ambiance était euphorique. Le Roi s’assit sur un petit lit en bois noir, s’habillant un simple Sarong de soie de couleur jaune et une petite chemise blanche de coton, était radieux. Son Vrah guru (personnage chargé de l’instruction et de l’introduction du roi, et était de ce fait investi d’une très haute autorité morale et politique dans le royaume) se trouvait à sa droite, s’agenouillant sur le tapis de sol, fait de tige de bambou, était en méditation. Ses généraux, étant encore dans leur tenu de combat, à genoux à quelques mètres devant lui, étaient extasiés. Plusieurs pages, en rampant, se prosternaient aux pieds du lit royal. Avec une voix chevrotante qui s’impose le silence dans la tente, le roi dit :

 

« Je sais que vos avis sont partagés sur la cérémonie de crémation du corps de Ponhea Ong. Les uns pensent qu’il fût un traître, il faut donc brûler son corps physique comme son âme perfide. Les autres pensent qu’il fût un fidèle au Bouddha, il faut donc aider son âme désincarné à renaître dans la prochaine vie comme un simple serviteur du Grand Maître en brûlant son corps selon le rituel religieux. Les premiers raisonnent comme des soldats dignes de respect, les seconds réfléchissent comme des hommes de sagesse. Mais Vrah guru et moi, nous sommes obligés de respecter les us et coutumes, parce que Ponhea Ong était un prince khmer et fils d’un ancien roi, il bénéficie donc en tant que tel un honneur à son sang et rang, malgré, de son vivant, son choix de servir le souverain étranger. Il est mort sur le champ de bataille, sous l’étendard qu’il avait servi, en tant que soldat courageux, il n’était pas donc un traître pour nous, mais un chef militaire digne de respect, nous n’avons aucun doute possible que sa mort n’est pas une fin de sa dignité royale. Nous devions lui rendre honneur en tant que fils du roi et chef militaire de haut rang. Que ses funérailles doivent être faite selon la tradition royale khmère. Par cette décision, Vrah guru et moi, nous ne voulons pas commettre une anomie dans mon royaume ».

 

Ayant entendu ces paroles, les généraux se rendaient à la décision de leur souverain. Après quoi, les Brahmanes de la cour se dépêchaient d’organiser les funérailles de Ponhea Ong, selon la tradition royale, dans la citadelle de la victoire (Bantey mean Chay). Les moines bouddhistes étaient invités pour citer le dharma afin que l’âme du défunt l’emporte dans son voyage astral : Qu’elle doive accepter le cycle de la vie : la naissance, le vieillissement, la maladie et la mort. Ce cycle ressemble à une devinette du Sphinx, posé à Œdipe (extrait du livre de Jonathan Black : L’histoire secrète du monde) : « Qui a quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir ? ». Œdipe y répond en évoquant les âges de l’homme. Un bébé marche à quatre pattes, il grandit et marche sur deux jambes jusqu’à ce qu’il soit vieux et s’aide d’un bâton.

 

Après la victoire, Preah Chanreachea, Roi du Kampuchéa, prenait quelques semaines de détente dans son ancienne capitale à Pursat. Il ordonna aux services des travaux publics de faire des entretiens de quelques pagodes dans la cité. Plusieurs fêtes de solidarité furent organisées pour récolter des dons des fidèles en vue de faire face aux frais de ces travaux. Après quelques semaines de repos, le Roi décida de retourner à sa capitale, Longveak. Il choisissait un itinéraire par lequel il avait déjà fait pendant sa campagne militaire contre Sdach Kân. Cette route était appelé la route de la victoire. Elle traversait plusieurs provinces et anciens forts : Krakor, Kran, Klong, Baribo, Rong, Rolear Bpir. Dans chaque province, le Roi fit construire une pagode et donna plusieurs dizaines esclaves au chef des bonzes dont le nombre varie en fonction du rang de ce dernier. Une exception à Rolear Bpir, il fit sculpter trois statues du bouddha avec des mesures précises : La première statue est la taille du roi, la deuxième statue est celle de la reine Preah Phakatey Srey Teav Thida, la troisième est celle de la fille du roi.

 

Dans sa politique étrangère, Preah Chanreachea cherchait avoir des relations amicales avec la Chine, Annam et le Champa. En 1535, un des lieutenants de Vasco de Gama, Antonio de Faria, pénétra dans la baie de Tourane (Danang) au Vietnam et releva le site de Fai Foo. Ses récits attirèrent commerçants et missionnaires au Cambodge et en Annam. En Annam, les vaisseaux portugais venaient chaque année à Fai Foo, à 32 kilomètres au Sud de Danang, échanger les armes, le soufre, le salpêtre, le plomb, le cuivre, les draps d’Europe, les porcelaines et le thé de Chine, contre la soie, les bois rares, le sucre, la cannelle, le poivre et le riz du pays. Malheureusement, le Cambodge n’avait pas le port maritime qui lui permettait d’avoir des relations commerciales avec l’occident, la Chine, l’Inde et le Japon. Le Siam et l’Annam devenaient une porte d’entrée dans la région de l’Asie Sud-Est pour des activités de commerce international, de la science et de la modernité dans tous les domaines sociaux-politiques. Face à ces deux voisins émergeants, le Kampuchéa devînt une puissance finissante. L’effondrement de cette puissance vint de l’intérieur. Le Kampuchéa n’échappait pas à une loi de nature : qui n’avance pas recule.

Du XVIe siècle au XVIIIe siècle, le fait dominant dans l’histoire de l’Indochine est l’expansion vietnamienne qui s’opère par un lent glissement vers le Sud, les Vietnamiens consolident d’abord leurs conquêtes du XVe siècle sur les Chams, puis leur arrachant les dernières provinces où ils s’étaient retirés, et enfin s’infiltrant dans le Sud du Royaume khmer, la Cochinchine.

 

Preah Chanreachea eut trois enfants, deux garçons et une fille. Le premier fils s’appelait Samdech Rama Thipadey, le second fils s’appelait Preah Baraminh Reachea et le nom de la princesse était Samdech Preah Srey Tévi Ksattrey. Il éleva son fils aîné au rang de Vice-Roi. Il fit construire un palais en dehors de la citadelle de Longveak pour ce dernier. Le second fils fut nommé le Grand prince du Royaume. Celui-ci habitait dans le palais royal.

Parlons du Vice-Roi. Celui-ci eut une fille qui avait une beauté de déesse. Cela lui fit perdre la tête. Le Vice-roi était un homme à femmes. Avec son intelligence rusée, il cherchait un moyen pour commettre l’inceste. Un jour, il convoqua les dignitaires de sa maison royale en réunion. Au cours de ces conversations, il posa une question aux assistants : « Si l'arbre de votre jardin était porteur de fruits bons à manger, préfériez-vous en donner à quelqu'un autre à manger, ou en garder pour vous-même ? ». Tous les dignitaires présents à la réunion, sans avoir connu l’arrière-pensée de leur prince, répondirent à l’unanimité qu’il vaut mieux garder ces fruits pour manger au lieu d'en donner à quelqu’un d’autre. Ayant entendu cette réponse qui était dans le sens de son intention, à la nuit tombante, le Vice-roi alla dans la chambre de sa fille et la força à faire l’amour avec lui. Il s’enferma dans la chambre avec la princesse pendant sept jours et sept nuits. À minuit du septième jour de l’inceste, le vent se leva, souffla en emportant presque toutes les huttes de paysans qui se trouvaient des environs du palais de Vice-roi. La terre commença à trembler en faisant un bruit assourdissant. Le Vice-roi quitta son palais et s’enfuit en galopant son cheval appelé à Aknar pour se réfugier dans une plaine qui se trouvait à quelques kilomètres de son palais. Après son départ hâtif, son palais fut englouti par l’effondrement du terrain. Au milieu de la plaine, seul avec sa monture, le Vice-roi avait cru qu’il vienne d’être sauvé par son ange gardien, mais soudain, la terre commença à trembler sous ses pieds et s’entrouvrit pour aspirer le corps du Vice-roi et son cheval dans les entrailles de la terre. Voici le pouvoir de la puissance divine foudroyé aux pieds du prince royal. Dans l'épaisseur des ténèbres, son corps vomit son âme, parce qu'il refuse d'être partagé ses crimes : Qu'elle aille donc aux enfers, parce qu'elle méprise la règle de la morale. Quelques heures après, l'abîme fut fermé et la pluie ne tomba plus du ciel. La lumière des étoiles brillait peu à peu de dessus de la terre. Tout redevenait normal, mais le Vice-roi était disparu au milieu de la plaine après la tempête. Cet endroit était appelé par la population Knar- sraup (Knar-aspiré). Plus tard, ce nom se transformait en Knar-Sroth (Knar-effondré). Le Roi fut informé de la mort de son fils dont le corps n’était jamais retrouvé. Il ordonna à son ministre du palais de faire une cérémonie religieuse à l’endroit où son fils eût été absorbé par dieu de la terre pour aider l’âme du défunt à retrouver son chemin de réincarnation au lieu de descendre dans l’enfer pour accomplir sa pénitence.

 

Parlons maintenant de l’histoire du second fils du roi appelé Preah Baraminh Reachea. À la fête du nouvel an, le Grand prince partit au village Dong pour assister à une festivité populaire où il avait vu une jolie fille Neak Tep. Celle-ci était l’enfant de Ta Dong et Neak Chay. Messire Dong était un grand notable du village et riche (Séthey). Au retour du palais, le Grand prince demanda aux dignitaires de sa maison royale d’aller demander la main de Neak Tep à ses parents. Ceux-ci y acceptaient sous certaines conditions : Construire une route qui part du palais royal jusqu’au village Dong. Cette route servira à faire la procession des cadeaux du mariage des parents du marié à ceux de la mariée. Ayant entendu cette exigence, le Grand prince se mit en colère. Avec ses amis fidèles, il aurait eu l’intention d’enlever la fille qu’il aime. Mais cette idée était vite abandonnée, parce que le village de Ta Dong était bien gardé par une milice privée. En outre, il aurait eu trop peur d’être puni par son père de commettre ce genre d'action. Mais construire une route pour son amour à une fille, c’était une idée insensée. On ne va pas mobiliser la population pour ce coup de foudre au village de Dong. De toute façon, son père n’y acceptera jamais de cette idée folle. Désespéré de ne pas trouver une solution à ses problèmes du cœur, le Grand prince s’enferma dans sa chambre et sans manger pendant plusieurs jours. Il tomba malade. Son absence répétée à l’audience royale alertait le roi. Celui-ci demanda la nouvelle de son fils aux membres de la cour. Ceux-ci informèrent le roi que le Grand prince était malade de chagrin d’amour. Le détail de cette histoire était tout raconté au roi. Celui-ci se mit en colère et dit : « Ce Messire Dong est insolent. Il osait refuser la demande de mon fils, un héritier du trône. Cette audace vaut une condamnation à une peine de lèse-majesté ». Le Premier Ministre intervint immédiatement en faisant savoir au roi sur le mérite de Messire Dong : « Pendant votre exil au Siam, Messire Dong était opposant déclaré à Sdach Kân. Il était toujours fidèle à votre famille. Et pendant la guerre contre Sdach Kân, il était le grand bienfaiteur à notre armée. Nous avons emprunté plusieurs tonnes de vivres à Messire Dong. Il nous en a donné sans hésitation. À ce jour, nos reconnaissances de dettes ne sont même pas encore acquittées par le gouvernement. Majesté, s’il était condamné pour l’affaire de cœur du Grand prince, il est certain que la population juge que cette décision soit abusée. Majesté, faire construire une route serait un acte de reconnaissance aux services rendus de Messire Dong à Votre Majesté et serait laissé une trace de vos œuvres dans l’histoire du pays. Et cette construction ne ruinera pas les trésors de votre royaume ». Ayant entendu l’avis de son ministre, le Roi en était ravi. Il ordonne au ministre, chargé des travaux publics, de construire une route en conformité aux exigences du Messire Dong. Une demande au mariage était faite en grande pompe. Les parents de Neak Tep en étaient contents. On fêtait le mariage chez la mariée pendant plusieurs jours. Tous les dignitaires du Royaume étaient invités pour assister à cette fête royale.

 

Après le mariage de son fils, Preah Chanreachea continua de régner sur son royaume en paix. Son dernier geste royal était allé à phnom (montagne) Chriv où l’ancien roi, son aïeul, Preah Bat Ta Trasac Piem était né pour construire un musée royal en l'honneur du roi défunt. Celui-ci était le fondateur de la dynastie de la monarchie khmère actuelle. En 1567, le roi tomba malade et mourut quelques jours plus tard. Les dix Brahmanes gigantesques rampèrent, simplement vêtus d’un pagne blanc, pour approcher du lit royal pour transporter le corps sans vie du roi dans la salle du trône et de le mettre ensuite dans la jarre funèbre. Ils procédaient ensuite une cérémonie pour accorder un titre posthume au défunt. Celui-ci cessait d’être le roi temporel, mais il restait toujours roi dans le monde des esprits, c’est-à-dire roi de paix qui n’a ni commencement de jour ni fin de vie. Cette cérémonie est nécessaire pour éviter l’âme du roi défunt de passer dans la sphère sublunaire. C’est là qu’il est attaqué par des démons qui lui arrachent tous ses désirs bestiaux, corrompus et impurs, toutes ses envies maléfiques. C’est cette région, où l’âme doit traverser ce processus de purification douloureux pendant une période équivalente à environ un tiers du temps qu’il a passé sur terre, que les Chrétiens appellent le Purgatoire. C’est le même endroit qui correspond aux Enfers pour les Egyptiens et les Grecs et Kamaloca (littéralement, « la région du désir ») pour les hindouistes.  À cette heure, les conques marines, houlées par les Brahmanes, annoncèrent à tout le Royaume la mort du roi. Les villes envoyaient la nouvelle aux villages, et les villages aux hameaux, et terre à l’enfer, et l’enfer jusqu’aux cieux où habitaient les grands dieux de l’univers. Son fils, le Grand prince fut invité par les membres de la Cour à monter sur le trône. Le nouveau roi ordonna aux Brahmanes d’organiser les funérailles de son père selon le rituel des funérailles de grands rois. Cette cérémonie durait trois mois. À chaque nuit tombante, dans la salle mortuaire, des pleurs des femmes du palais furent relayés toute la nuit pour faire entendre à l'âme du roi défunt qu'il soit toujours aimé par ses serviteurs et épouses de tous rangs : Seigneur, vous êtes toujours là parmi nous. Par ces pleurs, on t'envoie notre amour éternel. Tu n'as plus de demeure qui n'est que ton corps végétal, animal et matériel, mais t'en auras un autre qui s'appelle le corps céleste. Voici le lait, le miel, bois et mange, Seigneur âme, les offrandes de l'autel, partage avec autres Dieux ton repas nocturne. À la fin de la cérémonie, les Brahmanes récitaient une formule magique : Meurs aux damnés, pitié royale, et ressuscite aux justes !". Ils demandèrent l'âme de quitter son corps dans la jarre en or. Ayant entendu la voix de ces prêtes, l'âme sortit doucement de la chambre mortuaire sans regarder derrière lui. Nous t'en supplions, Seigneur, va-t'en ! ne nous regarde pas !. Au cri des servantes en pleur, l'âme s'envole vers sa nouvelle demeure.

Preah Chanreachea vécut 87 ans et régna 52 ans, il mourut à Longveak en année du lièvre.    

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2 juillet 2011 6 02 /07 /juillet /2011 04:13

Littérature, écriture et liberté

 

La littérature ici vise à tous les hommes qui, pour des diverses raisons, prennent la plume pour s’exprimer leur pensée. Ces gens sont des écrivains, des journalistes et des amoureux de la lettre qui vivent assez mal en général de leur plume. Dans tous les pays de démocratie faible, le Pouvoir considère depuis toujours la littérature comme une bête noire, car elle déclenche dans la plus part du temps les hostilités contre son système politique. La littérature contribue, en effet, à ébranler un système qui trouve sa justification dans la superstition et son fondement dans la préservation des privilèges et des pouvoirs d’une caste ou d’un groupe. Sa volonté de tout examiner, tout remuer s’inscrit dans un but d’améliorer et réformer l’ordre ancien pour le bien être des hommes et de l’humanité. Jean d’Ormesson écrit : « La littérature et le pouvoir ne se rencontrent guère. Il y a plus souvent entre eux une incompréhension qui peut aller jusqu’à antipathie, et parfois la haine. Le pouvoir est du côté de l’ordre et de responsabilité ; la littérature, du côté de désordre et de irresponsabilité. Le pouvoir commande, la littérature désobéit. Le pouvoir incline tout naturellement à sa perpétuation ; la littérature, à sa renouvellement ».

Et nous le savions qu’au XVIIe siècle,  pour ramener la littérature du côté du pouvoir au lieu de laisser s’agiter contre lui, le cardinal de Richelieu avait créé l’Académie française.

 

En occident, le mot « littérature » prend au XVIIIe siècle son sens moderne mais le livre est encore, à cette époque, un produit rare réservé à une élite sociale et intellectuelle de lettrés et de savants. Le XIXe siècle marque à cet égard une rupture capitale. On assiste tout d’abord à un développement considérable de l’instruction. Dès lors, le livre, même s’il reste assez couteux et ne concerne qu’une minorité de la population, devient un objet de consommation plus courant pour un public de lecteurs toujours plus large.

 

M. Keng Vannsak, un intellectuel khmer  écrit : « toute Littérature se manifeste comme une Science des Problèmes Humains qu’elle essaie de répondre par des procédés esthétiques et selon chaque Société. Si minime soit-elle, une véritable compréhension des principales caractéristiques de la Littérature Khmère aide à éclairer non seulement ce qui est spécifiquement khmer, mais encore les insuffisances, surtout lorsque cette littérature prétend rester l’expression vivante de la société khmère, et devenir une Science Esthétique des Problèmes Humains, au milieu de ce XXe siècle ».

 

Au XXe siècle où le mot « liberté » est affiché comme l’idée maîtresse de la pensée humaine, laquelle enlève toutes les barrières que la raison n’aura point posée. Cet esprit humain de la vérité n’empêche pas à Jean Paul Sartre de se poser les questions suivantes : Qu’est-ce qu’écrire ? Pourquoi écrit-on ? Et pour qui ?

 

Qu’est-ce qu’écrire ?

Sartre définirait volontiers l’écrivain comme un parleur. Celui qui désigne, démontre, ordonne, refuse, interpelle, supplie, insulte, persuade, insinue. S’il le fait à vide, il ne devient pas poète pour autant. C’est un prosateur qui parle pour ne rien dire. La prose est d’abord une attitude d’esprit : il y a prose quand, pour parler comme Valery, le mot passe à travers notre regard comme le verre au travers du soleil. Il y a le mot vécu, et le mot rencontré. Mais dans les deux cas, c’est au cours de l’entreprise, soit de moi sur les autres, soit de l’autre sur moi. L’écrivain engage sa pensée dans ses actions. Il sait que sa parole est action ; il sait que dévoiler c’est changer. On ne peut dévoiler qu’en projetant de changer. L’écrivain est l’être qui ne peut même voir une situation sans la changer, car son regard fige, détruit, ou sculpte ou, comme fait l’éternité, changer l’objet en lui-même. Sans doute l’écrivain engagé peut-être médiocre, il peut même avoir conscience de l’être, mais comme on ne saurait écrire sans le projet de réussir parfaitement, la modestie avec laquelle il envisage son œuvre ne doit pas le détourner de la construire comme si elle devait avoir le plus grand retentissement. Il ne doit jamais se dire : « Bah, c’est à peine si j’aurai trois mille lecteur » ; mais « qu’arriverait-il si tout le monde lisait ce que j’écris ? ». Les mots pour l’écrivain engagé sont des « pistolet chargés ». S’il parle, il tire. Il peut se taire, mais puisqu’il a choisi de tirer, il faut que ce soit comme un homme, en visant des cibles et non comme un enfant, au hasard, en fermant les yeux et pour le seul plaisir d’entendre les détonations. On n’est pas écrivain pour avoir choisi de dire certaines choses mais pour avoir choisi de les dire d’une certaine façon. De cela, on est en droit de lui poser la question : pourquoi as-tu parlé de ceci – pourquoi veux-tu changer ceci plutôt que cela ? L’écrivain d’aujourd’hui ne doit pas en aucun cas s’occuper des affaires temporelles ; il ne doit pas non plus aligner des mots sans signification ni rechercher uniquement la beauté des phrases et des images : sa fonction est de délivrer des messages à ses lecteurs. Qu’est-ce donc qu’un message ? Jean-Jacques Rousseau, père de la révolution française et Joseph Arthur de Gobineau, père du racisme, nous ont envoyé des messages l’un et l’autre. Il faudrait opter pour l’un contre l’autre, aimer l’un, haïr l’autre. L’écrivain raisonne donc, qu’il affirme, qu’il nie, qu’il réfute et qu’il prouve, mais la cause qu’il défend ne doit être que le but apparent de leurs discours : le but profond, c’est de se livrer sans avoir l’air. Son raisonnement, il faut qu’il le désarme d’abord, comme le temps a fait pour ceux des classiques, qu’il le fasse porter sur des sujets qui n’intéressent personne ou sur des vérités si générales que les lecteurs en soient convaincus d’avance ; ses idées, il faut qu’il les donne un air de profondeur, mais à vide, et qu’il les forme de telle manière qu’elles s’expliquent évidemment par une enfance malheureuse, une haine de classe ou un amour incestueux. Qu’il ne s’avise pas de penser pour de bon : la pensée cache l’homme et c’est l’homme seul qui nous intéresse. L’écrivain doit s’engager tout entier dans ses écrits, et non pas comme une passivité abjecte, en mettant en avant ses vices, ses malheurs et ses faiblesses, mais comme une volonté résolue et comme un choix.

 

Pourquoi écrit-on ?

Sartre écrit que chacun a ses raisons : pour celui-ci, l’art est une fuite, pour celui-là, un moyen de conquérir. Mais on peut dans l’ermitage, dans la folie, dans la mort, on peut conquérir par les armes. Pourquoi justement écrire ? Un des principaux motifs de la création artistique, est certainement le besoin de nous sentir essentiels par rapport au monde. Cet aspect des champs ou de la mer, cet air de visage que j’ai dévoilé, si je les fixe sur une toile, dans un écrit, en resserrant les rapports, en introduisant de l’ordre là où il ne s’en trouvait pas, en imposant l’unité de l’esprit à la diversité de la chose, j’ai conscience de les produire, c’est-à-dire que je sens essentiel par rapport à ma création. Mais cette fois-ci, c’est l’objet créé qui m’échappe : je ne puis dévoiler et produire à la fois. La création passe à l’inessentiel par rapport à l’activité créative. Mais il va de soi que nous avons d’autant moins la conscience de la chose produite que nous avons davantage celle de notre activité productrice. Si nous produisons nous-mêmes les règles de production, les mesures et les critères, et si notre élan créateur vient du plus profond de notre cœur, alors nous ne trouvons jamais que nous dans notre œuvre : c’est nous qui avons inventé les lois d’après lesquelles nous la jugeons ; c’est notre histoire, notre amour, notre gaieté que nous y reconnaissons ; quand même nous la regarderions sans plus y toucher, nous ne recevons jamais d’elle cette gaieté ou cet amour , nous les y mettons ; les résultats que nous avons obtenus sur la toile ou sur le papier ne nous semblent jamais objectifs ; nous connaissons trop les procédés dont ils sont les effets. Ces procédés demeurent une retrouvaille subjective : ils sont nous-mêmes, notre inspiration, nous répétons mentalement les opérations qui l’on produit, chacun de ses aspects apparaît comme un résultat. Ainsi dans la perception, l’objet se donne comme l’essentiel et le sujet comme l’inessentiel ; celui-ci recherche l’essentialité dans la création et l’obtient, mais alors c’est l’objet qui devient l’inessentiel.

 

Pour qui écrit-on ?

La réponse de Sartre est la suivante : L’objet littéraire est une étrange toupie qui n’existe qu’en mouvement. Pour la faire surgir, il faut un acte concret qui s’appelle la lecture, et elle ne dure qu’autant que cette lecture peut durer. Hors de là, il n’y a que des tracés noires sur le papier. Or l’écrivain ne peut pas lire ce qu’il écrit, au lieu que le cordonnier peut chausser les souliers qu’il vient de faire, s’ils sont à sa pointure et l’architecte peut habiter la maison qu’il a construite. En lisant, on prévoit, on attend. On prévoit la fin de la phrase, la phrase suivante, la page d’après, on attend qu’elle confirme ou qu’elle infirme ces prévisions. La lecture se compose d’une foule d’hypothèses, de rêves suivis de réveils, d’espoirs et de déceptions. Les lecteurs sont toujours en avance sur la phrase qu’ils lisent, dans un avenir seulement probable qui s’écroule en partie et se consolide en partie à mesurer qu’ils progressent, qui reculent d’une page à l’autre et attendent. Vous êtes parfaitement libres de laisser le livre ou l’article sur la table. Mais si vous l’ouvrez, vous en assumez la responsabilité. Car la liberté ne s’éprouve pas  dans la jouissance du libre fonctionnement subjectif mais dans un acte créateur requis par un impératif. Si j’en appelle à mon lecteur pour qu’il mène à bien l’entreprise que j’ai commencée, il va de soi que je considère comme liberté pure, pur pouvoir créateur, activité inconditionnée.  Je ne saurais donc en aucun cas m’adresser à sa passivité, c’est-à-dire tenter de l’affecter, de lui communiquer d’emblée des émotions de peur, de désire ou de colère. La lecture est un rêve libre. En sorte que tous les sentiments qui se jouent sur le fond de cette croyance imaginaire sont comme des modulations particulières de ma liberté. Loin de l’absorber ou de la masquer, ils sont autant de façons qu’elle a choisies de se révéler à elle-même. Ainsi l’auteur écrit pour s’adresser à la liberté des lecteurs. L’écrivain, homme libre s’adressant à des hommes libres, n’a qu’un seul sujet : la liberté.

 

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28 juin 2011 2 28 /06 /juin /2011 16:52

Déni de crime

 

Il faut reconnaître que M. Khieu Samphan bénéficierait pour une minorité des intellectuels khmers une circonstance atténuante du fait qu’il soit supposé antivietnamien et anti gouvernement de Phnom-Penh. Ce groupie considérait M. Khieu Samphan comme une victime du système politique khmer. Mais cette victime, avec un sourire empesé, bénéficie un système de justice dont la transparence est assurée. Un avocat de réputation internationale est choisi par M. Khieu Samphan pour inverser le mensonge en patriotisme. Et cette ligne de défense qui est sublime : « Il a péché en tant dirigeant, pardonne-lui en tant intellectuel humaniste ».  Maître Jacques Vergès irrite et séduit et on sait que la contradiction soit son art. Il servirait en tout cas avec un éclat la défense de son vieil ami, nommé Khieu Samphan. Mais ce que M. Khieu Samphan ne savait pas, c’est que le choc du nombre de victimes, deux millions de personnes sont morts, exécutées, sous la torture, d’épuisement ou de malnutrition, se passe du poids des mots de son avocat. Il a pondu un livre, pour conter son innocence dans le régime sanguinaire, où il transgresse à nouveau les victimes. Pas un mot de regret ce qu’il avait fait avec ses amis qui ensanglanta le Cambodge entre 1975 et 1979. Aujourd’hui, il réclame la justice pour le seul plaisir de se moquer des victimes, vivantes et mortes : Plaider non coupable avec le mensonge, lequel il amènera dans l’au-delà. Ce personnage que son groupie raconte qu’il est intelligent. Je me pose donc la question : Intelligent comme qui ?

 

Je n’ai jamais regretté mes paroles qui incriminaient les Khmers Rouges d’assassins dont M. Khieu Samphan  était membre éminent : Chef de l’Etat. De temps en temps, je me rebiffais. Je me laissais aller à ma fureur contre l’ancien Chef de l’Etat qui refuse de s’ennuyer dans son mensonge. Mais on connaît sa défense, qui ne sera pas si loin de celle de Kaing Guek Eav, alias Douch, condamné par le tribunal international de Phnom-Penh en juillet 2010 à trente ans de prison. Je juge, en effet, la défense de M. Khieu Samphan qu’elle soit composée de bêtise, de cruauté et de plaisanterie. Il va quand même un peu plus loin quand il oppose notre temps au XXIe siècle où le désir de la vérité ne cesse d’être gagné. Dans ce procès, l’essentiel pour lui est de fuir ses responsabilités et de maintenir les victimes en doute. Quelle chance pour lui d’avoir le droit de se défendre par rapport aux victimes de sa crime qui n’avaient que la crise de douleur pour supplier les geôliers d’achever rapidement leur vie, portée par un corps dénué de la chair. Il joue dans ce procès à n’être rien « car être, c’est être moi, et je m’adore ». Dans le bain de sang de deux millions de victimes, il continue d’adorer de sa personne. Déni de crime, pour M. Khieu Samphan, c’est aussi de poursuivre la cruauté et l’y trouve même du plaisir. Et le plaisir des Khmers rouges est connu : Ils peuvent exulter en soumettant un autre être humain ou se sentir euphorique lorsqu’ils dominent les autres et qu’ils peuvent exercer leur volonté sans retenue. Ils tuent leurs victimes, puis se vautrent dans leur sang en riant.

 

Mais Maître Vergès est un génie. Il pourrait argumenter que son ami, sous l’influence de Pol Pot, « il ne fait pas le bien qu’il veut, et il fait le mal qu’il ne veut pas ». Pour Maître Vergès, son client était un pion de Pol Pot, il est donc une victime comme les autres victimes. Un pion avec le titre du chef de l’Etat est une plaidoirie à la limite de supportable. Avec ce titre, M. Khieu Samphan était devenu une immanence détectable du régime du Kampuchéa Démocratique. Il est donc responsable au même titre que Pol Pot. Dès que Maître Vergès essaye de mettre une pensée en mots pour défendre son ami, elle cesse d’être vraie, parce que la vérité révélée par lui soit une contre vérité pour les victimes et le peuple khmer. Les crimes de guerre et crimes contre l’humanité de son client s’avèrent évidents par son rôle dans le génocide. Il est coupable pour un rôle polymorphe : Maître et complice de Pol Pot. Les amis de M. Khieu Samphan reprochent aux victimes de vouloir ridiculiser le beau terme de « patriote » attribué à ce dernier. C’est à ne rien y comprendre. Le patriote est un homme qui s’efforce de servir sa patrie. Quant à M. Khieu Samphan, à 79 ans, il continue de détruire son pays par son mensonge. Avec son impétrant de docteur de Sorbonne, faut-il vraiment vous rappeler, à vous « patriote » dans les milieux de tout bord que M. Khieu Samphan ne mérite pas d’être considéré comme un patriote et un intellectuel.                                     

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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 04:39

N° 23 Règne de Baram khantey Moha Chanreachea ou Preah Chanreachea (1516-1567)

 

Sdach Kân mourut en 1525 à l'âge de 42 ans, après 13 ans de règne dont 4 ans sur l'ensemble du territoire khmer et 9 ans sur la partie Est du pays, parce qu'à partir de 1516, le Royaume khmer fut divisé militairement et politiquement en deux parties, l’Est et l’Ouest. Le fleuve du Mékong était la ligne de démarcation de cette division politique. L'Est était défendu par Sdach Kân et l'Ouest était sous le contrôle de Preah Chanreachea. Tous les deux se proclamèrent roi du Kampuchéa et se battirent pendant plus d’une décennie pour être l’unique maître du pays.  

 

Avant de parler du règne de Preah Chanreachea, après la mort de Sdach Kân, il est utile d'informer les lecteurs qu'il y a plusieurs versions différentes de la circonstance du décès de Kân. La première est indiquée dans les documents de la pagode de Kompong Tralanh Krom. C'est la version dont j'ai présenté dans mon récit. La deuxième est indiquée dans les documents déposés à la bibliothèque royale sous le numéro K – 53-3. Voici le résumé de cette variante :

 

"La capitale de Sdach Kân fut assiégée par les troupes de Preah Chanreachea. Après trois mois de lutte épuisante, la ténacité de résistance de Kân fut récompensée : Preah Chanreachea leva son camp et s'éloigna à une bonne distance de la capitale de l’Ouest pour laisser reposer ses soldats épuisés, comme dirait l’autre, « la guerre ne serait pas trop insupportable si seulement on pouvait dormir davantage ». Après plusieurs jours de débats entre les stratèges, Preah Chanreachea décida d’employer une ruse pour démoraliser les soldats de Kân : On répand des rumeurs auprès des gens ayant des membres de famille qui combattent dans l'armée de Kân que dans trois jours, ce dernier n'ait plus la protection divine et sa tête sera décapité par Preah Chanreachea. Ceux qui veulent la vie sauve, auront une seule possibilité : déserter et quitter la ville fortifiée. Sinon, ils devront partager le sort tragique de leur maître, réprouvé par dieu. Ayant entendu cette prédiction, les parents des soldats avaient peur et faisaient tout pour en informer les membres de leur famille dans la citadelle en les demandant d’abandonner le poste de combat. Cette nouvelle créa la panique générale dans la capitale. Le 3e jour, suivant la diffusion de cette nouvelle, les soldats de Kân ouvrirent les portes de la citadelle et s'enfouirent dans toutes les directions. Cependant, une force spéciale de l’Ouest, profitant de cette aubaine, s'infiltrèrent en petit groupe dans la citadelle et tuèrent par surprise un grand  nombre des soldats fidèles aux Sdach Kân, parmi lesquels, il y avait deux éminents officiers généraux : Kao et Lompeng. Une unité de la force spéciale de l'Ouest se faufila dans la foule de la population en fuite pour pénétrer dans le palais du souverain de l'Est. Un gradé fut surpris Kân avec ses concubines dans la salle de repos, il lança son javelot et blessa gravement le bras de ce dernier. Celui-ci tomba par terre en fixant son regard vindicatif à l’auteur de sa perte. Au même moment, les autres soldats de l'Ouest arrivèrent sur lieux et se précipitèrent pour ligoter Sdach Kân devant les dames du palais en pleure de peur. En moins de deux heures, la citadelle fut maîtrisée et occupée par les troupes de Preah Chanreachea. Cinq cents proches de Kân, hommes, femmes de tous les âges, furent capturés et décapités sur le champ. Quant au Sdach Kân, il fut promené enchaîné dans la ville pendant trois jours avant d'être décapité. Sa tête fut exposée devant la porte principale de la citadelle de Sralap Pichey Norkor pour l'exemple".

 

Parlons du prince Yousreachea, fils du roi Srey Sokun Bât (1504-1512), après la victoire, il fut tombé malade et mourut quelque temps plus tard à l'âge de 29 ans. Il avait un fils, appelé Preah Chey Chettha. Dans les documents, déposés à la bibliothèque du palais royal, dans son tombe 3, Yousreachea mourut à 33 ans dans une bataille avec les troupes du général Kao. Il avait une fille, nommée Socheth Ksattrey.

 

Revenons à Preah Chanreachea. Après la victoire, son premier acte, ce fut d'aller chercher la relique de son frère, roi Srey Sokun Bât (1504-1512) à Samrong Sen (Kompong Thom) pour faire la crémation selon la tradition des rois khmers. Après quoi, il retourna à Pursat. Mais avant son départ, il avait ordonné aux services des travaux publics de bâtir sa nouvelle capitale à Longveak. Les travaux prenaient trois ans. Mais les résultas sont à la hauteur d'attendre du souverain. Tous les détails n'ont pas été oubliés par l'architecte en chef. Tous les agencements de défense de la cité ont été aussi réfléchis conjointement entre les généraux et les ingénieux. Dans ces travaux, on cherche la beauté, l'efficacité et l'ordre. C'est une cité des anges habitée par les humains. On dirait que Preah Chanreachea ait le goût du beau.      

 

En 1528, l'année du porc, Preah Chanreachea quitta Pursat pour s'établir à Longveak, sa nouvelle capitale victorieuse. Au cours de ce voyage, son éléphant de combat fut tombé malade. Tous les vétérinaires de la cour se dépêchèrent pour le soigner. Tous les remèdes avaient été essayés, mais il fut impossible de le faire marcher à nouveau. Le roi fut informé de l'état mourant de son animal, il en était triste. Il ordonna à son ministre d'envoyer des crieurs d'ordre dans les villages avoisinants de son campement : Celui qui puisse guérir l'éléphant du roi sera récompensé d'un Hape d'or (1 hape = 60 kg) et nommé haut dignitaire de la cour. Après cette annonce, il y avait un certain vieillard, nommé Dek, ancien chef du village, qui se présenta au roi et lui dit :

 

"Votre éléphant n'est pas malade, il est seulement possédé par l'esprit de génies qui lui fait défaillir. Pendant le règne du roi Ponhea Yat (1385-1427), votre aïeul, le roi avait fait sculpter 4 statues de génie de dix visages et plusieurs statues de Preah Ayso (dieu hindou), Preah Noray (dieu hindou), la dame Tep (génie populaire). Il avait donné l'ordre de les poser à la montagne Triel, Srang pour qu'ils défendent la porte Nord-Ouest du royaume contre les attaques siamoises et laotiennes. Et les autres statues étaient posées à la pagode SlaKèk, Prek Ampeul, Preah Vihear Sour pour qu'ils défendent la porte du royaume Sud-Est contre les Chams et les Annamites. Tous les ans, il faisait le Kathen (fête de solidarité) et cérémonie d'offrandes au Bouddha dans les différentes pagodes du royaume, Prek Ampeul, Kien Svay, Triel, Srang et Vihear Sour. Quand Votre Majesté a décidé de venir s'établir à LongVeak, vous n'avez informé ces génies. Pour cette raison, ils sont en colère contre vous et la maladie de votre éléphant n'est que l'expression de leurs courroux".

 

Ayant entendu ces propos, Preah Chanreachea ordonna aux chefs des services religieux de la cour de faire des cérémonies pour informer ces génies sur son désir de venir s’établir à Longveak. Après la fin des rites de cérémonie, le vétérinaire en chef  informa le roi que sa monture s'est rétablie. Le roi en fut content et décida de récompenser le dénommé Dek, 60 Kg d'or, 100 étoffes et la charge du gouverneur. Mais ce dernier refusa les cadeaux du roi et lui dit avec sa voix de la mort :

 

"Ces cadeaux sont inutiles pour moi, parce que je vais mourir dans quelques instances. J’en fais don au trésor public afin d'aider les soldats à combattre les Siamois, parce que dans deux ans, ils vont venir envahir votre royaume. Ici quelques jours, vous allez trouver un objet magnifique, ce sera votre porte-bonheur". À la fin de sa phrase, Dek tomba par terre et mourut soudainement. Après la crémation de Dek, Preah chanreachea ordonna aux services religieux de la cour de faire le Kathen dans toutes les pagodes citées par feu Dek. Après quoi, il continua son voyage à Longveak. Sur son trajet, le Roi aperçut un grand arbre Tirl (nom d'un arbre), sur ses grandes branches, il y avait une grande plaque de pierre. Curieux, il demanda aux villageois pour savoir qui a posé cette plaque de pierre là. Un vieillard du village lui dit :

 

"Je ne le savais pas. Mais j'ai entendu mes aïeux raconter que pendant le règne de Preah Barom Prom, ce roi quand il n'était pas encore roi, était élévateur des bœufs. Un jour, il avait dormi sous cet arbre pour surveiller ses troupeaux, cependant, il y avait un oiseau Kounh (nom d'un oiseau), percé sur la branche, fit ses besoins sur sa tête, Prom fut en colère, ramassa cette plaque de pierre et la lança sur l'oiseau, le blessa mortellement. Et cette plaque était coincée sur ces branches d'arbre. Et aujourd'hui, tous les 5, 8 et 15 Keuth et Rauch (dates des rites bouddhiques), tous les villageois venaient, pendant la nuit, décorer cet arbre avec leurs lanternes".

 

Ayant entendu cette histoire extraordinaire, le Roi se dit : "Avant sa mort, le vieux Dek m'avait dit que bientôt je trouverai un objet magnifique. Cette plaque de pierre, n'est-ce pas ce dont Dek avait parlé. Après quoi, il ordonna aux sculpteurs de prendre cette pierre pour sculpter 4 paires de pieds du Bouddha et abattre l'arbre pour sculpter une statue du Bouddha debout d'une hauteur de 18 bras. Ces sculptures sont déposées dans un temple royal, appelé la pagode Télékeng. Le Roi ramena le reste du bois de l'arbre à la capitale pour faire fabriquer des objets de décorations des palais de ses fils, parce que ce bois est un porte-bonheur pour sa famille. Arrivée à Longveak, le Roi donna l'ordre de planter des bambous des trois côtés de la citadelle dont la largeur de plantation est de 2 Send (60 mètres) à partir du fossé dont la profondeur est de 4 mètres et la largeur est de 20 mètres. Compte tenu de la diminution du nombre de la population dans le royaume, il demanda une corvée des paysans pour cultiver du riz pour nourrir une armée permanente de 10 000 hommes au lieu de 100 000 hommes, chiffre exigé dans la loi ancienne. En 1538, il donna l'ordre d'inaugurer la nouvelle capitale royale. Une grande fête publique fut organisée à Longveak. Il procèda la réorganisation d'administration territoriale du Royaume. Il nomma les cinq grands gouverneurs du Royaume :

 

Chao Ponhea Outey Thireach, grand gouverneur d'Asanthouk. 24 districts y dépendent à cette grande préfecture : Moeung Staung, Chikreng, Prom Tep, Prasath Dâph, Prêt Kdey, Srkèr, Cheu Tiel, Gnaun, Kompong Lèhn, Koh ké, Preah khane, Purthiraung, Sen, Norkor, Mplou Prey, Chom Ksanh, Vari Sen, Prey Sambor, Kampoul Pich, Prah Prasâb, Tbeng, Preah Kleing et Koh Sès ;

Chao Ponhea Sourkir Lauk, grand gouverneur de Pursat. 6 districts constituent cette province : Moeung Krakor, Trang, Tphauk, Klong Taing et Samrès ;

Ponhea ār Choun, grand gouverneur Thaung Khmoum. Celui-ci administre 5 districts : Chao Moeung Angkounh, Dambèr, Phnom Preah, Chrey Prahar, Cheuk Kour et commande 4 circonscriptions militaires : Tvear Lauk, Tvear Phak, Tvear Roung et Tvear Viel ;

Chao Ponhea Thomma Dekchaur, grand gouverneur de Baphnom. 7 districts sont placés sous son administration : Chao Moeung Koh, Chao Moeung Méchong, Mékang, Svay Teap, Romdoul, Kandal ;

Chao Ponhea Pisnolauk, grand gouverneur de la province de Trang. Cette province est composée de 6 districts : Chao Moeung Peam, Cheuk Prey, Choun Chum, Bantey Meas, Sré Ronaug, Ta Bour ;

Et les autres chefs de districts avec un grade de 9 houpeang (grade des fonctionnaires).

 

En outre, Preah Chanreachea procéda la réforme des règles protocolaires de sa cour et des tenues vestimentaires des membres de la famille royale et des dignitaires. À chaque audience royale, les femmes de la cour doivent couvrir leurs épaules et leur poitrine avec un châle de longueur de 8 bras, orné des motifs de fleurs. Les gardes royaux tiennent à leur main un éventail de feuille de palmier, orné des motifs d'étoiles. Les princes et princesses se déplacent sur le palanquin découvert, en bois de Krâr nhoung (nom du bois), lequel est porté par 4 porteurs. Pour se protéger du soleil, ils (elles) portent une ombrelle de modèle birman avec la frange dorée. Quant aux fonctionnaires de tous les rangs, ils ont droit à une ombrelle laquée ou argentée avec la fange dorée. Les cinq grands gouverneurs ont droit au parasol à un étage.

 

En 1539, les hauts dignitaires invitèrent Preah Chanreachea à se faire sacrer roi victorieux selon la tradition royale khmère. Ce dernier n'y pas acceptait, parce qu'il manquait un objet sacré pour la cérémonie de ce sacre royal, tel que l'épée royale. Au cours d’une audience royale, le général Sok proposait à son roi d’aller rechercher cette épée dans la province de Bati :

 

"Après la mort du roi Srey Sokun Bât en 1512 à la citadelle de Samron Sen (Kompong Thom), dans sa fuite, le grand Brahmane Sours avait amené avec lui tous les objets de sacre royal pour qu'ils ne fussent pas tombés dans la main de Sdach Kân. Compte tenu de son âge, il certain qu'il ne soit plus de ce monde, mais nous ne savions pas où il avait caché ces objets. Le Brahman Sours était natif de la province de Bati, il avait eu une maison familiale au sud de la pagode de Pnom-Penh. Si j'étais lui, je choisirais mon village natal pour me cacher. Je pense que c'est à cet endroit que nous devions chercher l'épée royale, Majesté", dit le général Sok.

 

Ayant entendu ce propos, Preah Chanreachea décida de confier cette mission au général Sok. Celui-ci quitta la capitale avec 500 hommes à destination de Bati où ses hommes explorèrent toutes forêts de la province en vain. Pendant ce temps, il y avait un villageois, nommé Krala Pyrs Sours. Celui-ci avait fait un rêve dans lequel il vit un vieillard qui lui dit d'aller chercher l'épée royale en lui désignant l'endroit où il pourra la trouver. Le lendemain matin, Sours en parla à sa mère et partit à recherche cet objet sacré. Il retrouva l'épée et tous les autres objets de sacre royal et décida de les amener au roi à Longveak. À mi-chemin, il rencontra le général Sok et ses hommes. Ayant appris que ce dernier était l'envoyé du roi pour rechercher les objets qu’il venait de les retrouver, il demanda donc le voir pour lui confier ces objets. Sok en était content, il envoya, en effet, une estafette pour informer le roi de cette bonne nouvelle. Une délégation royale était envoyée immédiatement pour ramener les objets sacrés retrouvés au palais royal. Le Roi attendait l'arrivée de la parade devant la porte de la cité. La population était présente à cette fête nationale avec cœur de joie. Les gens de toutes les catégories sociales formaient une haie d'honneur de plusieurs kilomètres pour honorer le retour de l'épée royale à la capitale. Parmi ces objets trouvés, il y avait 13 petites statuettes de dieux hindous, mais il en manquait encore 12 autres pour être au nombre exigé par l'usage du sacre royal. Le Roi ordonna donc au grand Brahmane, Samdech Preah Eysakphan, de les fabriquer pour compléter le nombre manquant.

 

Parlons maintenant du roi du Siam, Preah Chao Chakrapath. Un beau jour dans la salle du trône, celui-ci avait évoqué le cas de Preah Chanreachea pendant le Conseil des dignitaires :

 

"Preah chanreachea a été retourné dans son pays, il a gagné la guerre contre Sdach Kân. Il est couronné roi du Krong Kampuchea. Il m'a promis qu'après sa victoire de m'envoyer des tributs pour me remercier d'avoir lui prêté 5 000 hommes, des chevaux, des éléphants de guerre et des vivres pour combattre contre Sdach Kân, usurpateur du trône khmer. Le temps passe, nous n'avons plus de nouvelle de lui. Il est temps de lui donner une leçon de politesse par une incursion militaire. Que pensiez-vous, dit le roi".

 

Les ministres ne partageaient pas les idées de leur Roi. Par voix du Premier Ministres, ils faisaient entendre leurs voix :

 

"Le Kampuchea est un état indépendant. Un manque de parole donné de son roi à Votre Majesté ne suffit pas de déclarer la guerre sans lui demander l'explication préalable. Il faudrait envoyer une ambassade pour lui rappeler de ses promesses".

 

Après quoi, Preah chao Chakrapath envoya une ambassade à Longveak. La délégation siamoise arrivait à la capitale khmère avec une lettre royale. Celle-ci demanda une audience immédiate à Preah Chanreachea. Pour montrer aux membres de la délégation siamoise qu'il ne fût pas aux ordres de leur Roi, Preah Chanreachea leur faisait attendre pendant quinze jours. Après avoir lu la lettre du Roi Preah Chao Chakrapath, le Roi Khmer s’adressa aux ambassadeurs siamois dans les termes suivants :

 

"Votre Roi ne m'a jamais aidé à gagner la guerre. Je ne vois pas, pourquoi je lui doive une gratitude. Mon pays est un état souverain et je ne vois pas non plus, pourquoi je doive envoyer des tributs à votre Roi. Je ne parle même pas du passé : Votre pays a été inféodé à mon royaume. C'était notre roi, Preah Botom Sorya Vong qui avait accordé une autonomie à votre royaume, dont la naissance d'un état indépendant, appelé Sukhothaï, parce qu'il voulait faire cadeau de ce territoire à son propre frère cadet, nommé Ponhea Raung. Plus tard, vos rois successifs pratiquaient une politique d'expansion territoriale. Ils avaient fait la guerre contre mon pays sans même faire la déclaration préalable. Ils avaient annexé beaucoup de territoire de mon royaume. Cela s'appelle le vol par la victoire. J'étais réfugié pendant 9 ans dans votre royaume, durant ce temps-là, j'ai demandé à votre roi de m'aider à chasser Sdach Kân du trône de mes ancêtres, mais votre roi a repoussé sa promesse aux calendes grecques. J'ai trouvé moi-même une ruse pour fuir, sans doute, le Siam avec les hommes de votre roi, mais ce n'était pas avec ce nombre qui m'aide à détrôner Kân, c'était plutôt l'œuvre de mon peuple. Il n'est pas question donc pour moi de reconnaître la suzeraineté du roi Preah chao Chakrapath sur mon royaume".

 

Après quoi, Preah Chanreachea ordonna à son secrétaire de rédiger une lettre pour le roi d'Ayuthia dont le contenu était identique à ce qu'il venait dire aux membres de la délégation siamoise. Après le retour des trois ambassadeurs siamois dans leur royaume, Preah Chanreachea convoqua les membres de son Conseil de guerre et leur dit :

 

"Avant sa mort, le sage Dek avait prédit que le roi d'Ayuthia envoie des troupes pour nous attaquer. Il faut donc que nous préparions pour faire face à cette éventualité. Il est temps de prendre les devants. Je partirai à Pursat avec une armée pour empêcher les troupes siamoises de pénétrer en profondeur dans notre territoire". 

 

Revenons au royaume d'Ayuthia. Après avoir lu la lettre du roi khmer, le souverain siamois se mit en colère. Il ordonna à ses généraux de lever une armée pour envahir le Kampuchea. En 1530, l'année du tigre, le jour faste, il marche à la tête de ses troupes pour punir Preah Chanreachea. Arrivé au district de Neang Raung dans la province de Moha Norkor, l'avant-garde siamois fut interceptée et attaquée par la garde provinciale khmère. Mais, la bataille ne dura pas longtemps, car les effectifs de l'armée khmère,    5 000 hommes, ne firent pas le poids contre les ennemis en force de tsunami. Le gouverneur khmer se vit donc obliger de battre en retraite. Il aura rejoint Preah chanreachea à Pursat avec le reste de ses troupes. Après la victoire, le Roi siamois entre dans la cité de Moha Norkor pour visiter les temples khmers. Il dit à ses généraux :

 

"Le nom de Moha Norkor correspond bien à la splendeur de la cité. Jadis ce pays avait 121 royaumes sous sa domination. Maintenant quand j'ai vu de mes propres yeux la grandeur de cette cité, je ne suis rien étonné de cette réputation".

 

Pendant sa visite des temples khmers, Preah chao Chakrapath fut informé de l'arrivée des troupes khmères à 50 send (1 send=30 m) de la cité de Moha Norkor. Il rassembla ses généraux dans sa tente de commandement pour organiser son plan d'attaque. Le lendemain matin, l'armée siamoise se mit en mouvement pour attaquer l'armée khmère. Les soldats de son avant-garde portaient la chemise rouge, ceux de son aile gauche portaient la chemise bleue, ceux de son aile droite portaient la chemise verte, ceux de son arrière-garde habillaient en noir et la couleur jaune fut réservée à l'armée du roi qui se plaçait au milieu de la formation de l’armée en campagne. En face de l'armée siamoise, les troupes khmères étaient aussi en formation de combat. Le général Sok commandait l'avant-garde. Son frère, le général Tep, assurait l'aide droite. Le général Oknha Yaureach Sours surveillait le flanc gauche. Quant à l'arrière-garde, Samdech Preah Sotoung était le responsable. Le fils de Preah Chanreachea, Samdech Preah Rama Thipadey était chef de manœuvres et le tout était coordonné par Preah Chanreachea qui se trouvait au centre des dispositifs de combat.

 

Nous ne connaissons pas le détail de cette bataille, parce que dans les documents de la pagode de Kompong Tralanh Krom, le livre n° 17, qui en décrit est disparu.

 

En revanche, nous pouvons en savoir dans les documents déposés à la bibliothèque royale sous le numéro K – 53-3: Après la victoire de Preah Chanreachea, le Roi siamois envoyait des émissaires pour exiger Preah Chanreachea de lui fournir des éléphants de guerre. Ce dernier refusait de se plier à cette revendication. Pour punir le roi khmer, Preah chao Chakrapath envoyait une armée pour envahir le royaume khmer, laquelle fut mise en déroute par l'armée de Preah Chanreachea au Moha Norkor (province de Seam Reap actuelle). Voici le détail de ces évènements.

 

Le Roi d'Ayuthia conduisait lui-même une armée de 90 000 hommes pour envahir le Kampuchea. Mais il laissait entendre que cette armée fut commandée par le prince khmer, Ponhea Ong, fils de l'ancien roi khmer, Preah Sérey Reachea (1471-1485). Trahis par son frère, Thomma Reachea (1478-1504), le père de Preah Chanreachea, Preah Sérey Reachea fut capturé par le roi siamois et amené au Siam avec son fils en 1485. Il mourut par la tristesse au cours de ce voyage. Son fils, Ponhea Ong, fut adopté par le roi siamois et nommé gouverneur Phitsanulok (lire n° 11).  Thomma Reachea, était le fils du roi Ponhea Yat, né de mère siamoise, Preah Mneang Sisagame (lire n° 8).

 

Un autre corps d'armée siamois de 50 000 hommes, commandé par le général San, débarque à Kampot par voie maritime. Pour faire face à cette invasion étrangère, Preah Chanreachea donnait l'ordre d'enrôler les habitants des provinces de Thaung Khmoum, Kompong Seam, Kompong Svay, Ba Phnom, Prey Veng et Samrong Thorg pour former une armée de campagne de 200 000 hommes. Après quelques semaines de formation militaire, cette armée quittait Longveak pour aller s'établir à Pursat. La mobilisation générale était décrétée pour recruter des soldats dans les provinces de Basac, Preah Trapeang, Kramoung Sâr, Bati, Bantey Meas pour créer un autre corps d'armée de 60 000 hommes pour faire face aux Siamois à Kampot.

 

Arrivé au fort de la victoire (Bantey Meanh Chay) dans la province de Pursat, Preah Chanreachea était informé que les Siamois occupaient déjà la province de Moha Norkor (Siem Reap) dont leur chef militaire n'était que Ponhea Ong, son cousin. Il convoqua ses généraux et leur dit :

 

"Ponhea Ong est un fils du roi khmer. Il est mon aîné. Je vais lui proposer un duel entre deux princes de sang pour épargner la vie des soldats. Le but de ce duel sur le dos d'éléphant est simple : Si j'y gagne, il se retirait avec ses troupes du Kampuchea. S'il y gagnait, je lui donnerais mon trône. Je lui fais cette proposition, parce que je suis certain que Ponhea Ong ne puisse pas me gagner dans ce duel. Il est engourdi par la vie aisée au royaume d'Ayuthia. Il est venu faire la guerre contre son propre pays par obligation et en tant que mercenaire avec la peur au ventre. S'il rejetait ma proposition, je lui demande de désigner son champion siamois pour se mesurer à moi dans ce duel".

 

Après avoir entendu les paroles coriaces de leur Roi, les généraux s'inclinent devant la volonté royale. Après quoi, Preah Chanreachea donne l'ordre d'envoyer une missive à Ponhea Ong pour l'inviter à venir s'extérioriser son courage martial dans ce duel. Ce dernier est fou furieux de la provocation de son cousin. Tu diras à ton Roi que je serai au rendez-vous, dit Ponhea Ong au messager. Je n'ai pas peur de combattre contre celui qui ne connaisse pas le sens de gratitude envers le bienfaiteur, le Roi d'Ayuthia. Pendant 9 ans, il était logé et nourris par mon Roi et pour des bijoux de pacotille, ton roi ose y refuser à une requête officielle de mon roi au prix de la rupture de la paix entre deux royaumes".

 

Au jour convenu, Preah Chanreachea quitta son fort avec son armée pour se mesurer en duel à son cousin, Ponhea Ong. Dans un grand terrain de plusieurs centaines d'hectares, les deux armées, khmère et siamoise, se massaient face à face. Du côté siamois, le prince Ong se tenait debout sur le dos de son éléphant. Il portait une jaquette recouverte d'une cuirasse, de la main gauche un bouclier rond et de la main droite une épée, sur sa tête, un diadème orfévré qui s'incurve au niveau des oreilles et paraît emboîter du crâne. Un carquois, un arc et quatre lances posés dans le bât, étaient ses armes de combat. Son cornac se trouvait derrière le bât pour diriger l'animal. Ce dernier tenait une lance avec une lame latérale plus ou moins courbe. Ce croc devait aussi lui être précieux dans les combats. Preah Chanreachea se tenait debout sur le bât redenté de motifs sculptés divers. Il portait de la main droite une lance, de la main gauche un bouclier long.  Contrairement à son cousin, ses cheveux sont rejetés en arrière et noués sur le haut de la nuque en petit chignon rond très serré. Il posait son arc et son carquois dans le bât. Son cornac était assis à califourchon sur la nuque de l'éléphant coincé entre la tête de l'animal et le bât. Ce dernier portait une jaquette recouverte d'une cuirasse et de la main droite un croc pour diriger l'animal.

Vu son cousin aîné à cinq cents mètres de lui, Preah Chanreachea se mit debout sur le dos de son éléphant et dit :

Votre Altesse va bien ?

Comme un ange, Auguste petit frère, répond Ponhea Ong ;

Pourquoi continuez-vous à vous servir le souverain étranger. Vous êtes chez vous ici, vous êtes la bienvenue dans la patrie de nos ancêtres, votre défection est un honneur pour notre nation et une fierté pour moi, je vous invite à me rejoindre pour rebâtir ensemble la grandeur du passé de notre nation, dit le Roi khmer.

Ponhea Ong restait quelques instances sans parole. Les larmes aux yeux, il s'efforçait de cacher cette émotion spontanée, laquelle pût être interprétée par ses soldats comme une faiblesse et une trahison. Il reprenait son esprit après avoir entendu le son de tambour des troupes khmères et répondit à son cousin :

Je suis ici pour faire un duel et la guerre, pas pour vous écouter des bobards.

Après quoi, il fit signe à son cornac de faire manœuvrer sa bête de combat. Celui-ci lava sa trompe et barrit. Aristote avait dit que l'éléphant est "la bête qui dépasse toutes les autres par l'intelligence et l'esprit". Celui-ci était encore exceptionnel par sa beauté et son courage, il chargea à une distance de plusieurs centaines de mètres et s'arrêta pour laisser la possibilité à son maître de lancer une lance sur le roi khmer. Deviné la manœuvre de son adversaire, Preah Chanreachea ordonna à son cornac de manœuvrer son éléphant à droite pour être hors du trajet de l'attaque de son cousin. Ponhea Ong poursuivit la retraite de Preah Chanreachea en lançant encore deux lances et s’écria l'ordre à ses fantassins de lancer des assauts contre les troupes khmères. Cette initiative était contraire à l’accord prévu avec Preah Chanreachea. Dans la mêlée des soldats des deux parties, le roi khmer fit signe aux snipers khmers de tirer de plusieurs balles sur l'éléphant de Ponhea Ong. Cette décision avait pour but de répondre à la transgression de l’accord de duel de son cousin, naturalisé siamois. Touché à plusieurs reprises, la monture de guerre de ce dernier perdit son équilibre. Cette faiblesse offrit une occasion à Preah Chanreachea de frapper un coup d'épée sur son cousin en difficulté. Celui-ci n'avait pas le temps d'esquiver cette attaque, parce qu'il eut été dérangé par la chute de son éléphant blessé. La lame de l'épée du roi khmer coupa avec force toutes les côtes droites de Ponhea Ong. Celui-ci tomba sur le dos de son éléphant et mourut sur le coup. Sa mort provoqua la panique dans les rangs des troupes siamoises. Dopés le courage par la victoire de leur roi, les soldats khmers s’engagèrent dans le combat avec un une idée en tête : la victoire. Vus le déferlement des troupes khmères avec un roi victorieux à la tête, les Siamois se battaient en retraite sans avoir le temps de ramener leurs camarades blessés avec eux. La direction de leur fuite en désordre était la frontière. En quelques jours seulement, on ne voyait plus un soldat siamois sur le territoire khmer. La victoire de Preah chanreachea était donc totale. Comme son grand père, le roi Ponhea Yat, Preah Chanreachea s’inscrivait son nom sur la liste des rois vainqueurs des Siamois dans l’histoire khmère. By Chay Lieng, un illustre écrivain khmer, avait inspiré cette histoire victorieuse pour écrire un roman célèbre dans les années soixante, dont le titre est « Preah Chanreachea ».

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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 10:52

La paix est-elle impossible avec la Thaïlande et le Vietnam ?

 

Dans l’histoire du Cambodge, force est de constater que les guerres s’étaient produits pour des raisons diverses entre le Cambodge et ses deux pays voisins, la Thaïlande et le Vietnam. Une grande partie du territoire khmer est annexé par ces deux pays et aujourd’hui encore, les problèmes de frontière sont des sources de tension permanente avec eux. Le problème du temple de Preah Vihear avec la Thaïlande qui déclenche des escarmouches entre l’armée khmère et celle de la Thaïlande, laisse entendre que la paix soit impossible entre le Cambodge et son voisin de l’Ouest. Le tracé des frontières entre le Cambodge et le Vietnam s’alimente des débats entre le gouvernement khmer actuel et ses opposants politiques qui accusent directement le Vietnam de spolier les territoires khmers de plusieurs centaines kilomètres carrés. Face à ces menaces, les nationalistes khmers ne ménagent pas des critiques à l’encontre du gouvernement khmer de mal défendre des intérêts du pays vis-à-vis de ses deux voisins cités. Les problèmes extérieurs du Cambodge deviennent un sujet majeur de débats entre les Khmers avisés à la défense de leur pays. Un principe est évoqué par certains compatriotes que la paix soit impossible avec la Thaïlande et le Vietnam. Que faire ? La guerre. Certains cocardiers n’hésitent pas d’évoquer cette solution. Le dénouement par voie diplomatique est une option pour les Khmers modérés et l’action par voie de justice internationale est réservée par les juristes khmers. Chacun a ses raisons et a ses suppléments de pensée. Mais le point d’interrogation qui reste en suspens est de savoir, avec quels moyens dont chacun possède pour résoudre des problèmes avec les pays voisins puissants ? La guerre, il fallait avoir des moyens matériels et humains. La diplomatie, il fallait avoir des pays amis ayant des influences internationales avérées. La justice, il fallait avoir des arguments et des preuves solides. En plus, il fallait que la communauté internationale s’intéresse aux problèmes du Cambodge qui s’étiolent au fil des années après l’accord de paix en 1991 entre les belligérantes khmers. Sur la scène internationale, on parle peu du Cambodge, parce qu’il est classé, en effet, aujourd’hui dans la catégorie des pays « RAS » (Rien à signaler). Il faut savoir aussi pour nous, Khmers, à chaque fois que nous avions des problèmes extérieurs, ceux-ci deviennent immédiatement un facteur de division interne du pays. Les exemples n’y manquent pas dans l’histoire du Cambodge. Ce constat qui nous oblige à nous poser des questions autrement : La stabilité interne du Cambodge dépend-elle de la paix avec la Thaïlande et le Vietnam ? Mais, est-ce que ces deux pays souhaitent-ils d’avoir des relations sincères avec le Cambodge pour accomplir la paix entre les pays voisins ?

 

Le problème du temple de Preah Vihear donne raison à ceux qui n’aiment pas la Thaïlande de souffler leur haine ancestrale. Ils n’ont pas tort d’être suspicieux de l’attitude impérialiste du gouvernement thaïlandais. Ils avertissent  leurs compatriotes de ce danger récurrent et incriminent le gouvernement khmer de ne pas assez faire pour déloger des soldats siamois de la terre du Kampuchéa ou saisir le tribunal international, afin qu’il impose par ses moyens appropriés le gouvernement thaïlandais à respecter l’intégrité du territoire du Cambodge au environnant du temple de Preah Vihear, défini par le tribunal de La Haye en 1962. La paix avec la Thaïlande, pour eux, ne dépend pas du Cambodge, mais plutôt de la volonté du gouvernement thaïlandais de dénouer ce conflit territorial par la voie de sagesse. Si la Thaïlande ne donnait pas raison à la juste revendication khmère, comment le Cambodge puisse-t-il considérer son voisin comme un ami meilleur ?

 

Avec le Vietnam, le climat des relations de bon voisinage est toujours en point d’interrogation. Le Protectorat français (1863-1953) ne faisait pas mieux dans ses travaux de bornage des frontières internationales entre le Cambodge et le Vietnam. L’intégration du Kampuchéa Krom (Cochinchine), territoire khmer, dans le Vietnam, faite par la France, est toujours perçue par la majorité des Khmers comme une iniquité. Aujourd’hui encore, les tracés des frontières entre ces deux pays faits récemment par une commission mixte khméro-vietnamienne ne donnent aucune garantie de bonne démarcation aux nationalistes khmers, compte tenu de la position dominante de la partie vietnamienne sur celle des Khmers. La ligne de tracé est toujours contestée par les partis d’opposition. On accuse le Vietnam avec les preuves à l’appui qu’il ne respecte pas les lignes de frontières reconnues par les institutions internationales avant 1970 et les accords de paix de 1991. Pour les nationalistes khmers, les nouvelles frontières actuelles entre le Cambodge et le Vietnam sont un point de litige latent qui s’alimente des suspicions légitimes sur la politique d’expansionnisme du gouvernement vietnamien. De cela, comment le peuple khmer puisse-t-il avoir la confiance sur la concorde entre ces deux peuples, Khmer et Vietnamien ?

 

A partir de ces deux points de vue, soulevés par les nationalistes khmers, une question nous interpelle : Sommes-nous dans l’impasse d’avoir des relations de lumière avec nos voisins, la Thaïlande et le Vietnam ?

 

Après d’une longue période de colonisation et d’une parenthèse, brutale et brève de l’utopie diabolique de Pol Pot et à l’heure où les frontières entre les nations laissent place à la mondialisation, les problèmes de frontières entre le Cambodge et la Thaïlande, d’une part, entre le Cambodge et le Vietnam, d’autre part, restent en entier dans l’esprit des nationalistes khmers. Ces deux pays sont-ils les boucs émissaires ou les sources de menace, fantasme ou partenaires du Cambodge d’aujourd’hui ? Interrogation évidemment sans réponse, hormis une conviction : Le Cambodge est victime depuis la nuit des temps de la politique d’expansionnisme de ces deux pays. Cette conviction est toute vraie et toute erronée. Elle soit erronée, parce qu’elle repose sur notre refuse d’admettre le principe fondateur du monde du passé qui, à sa manière, impose à toutes les nations une loi : le plus fort gagne. Par cette loi, aucun empire ou nation puissante ne sort indemne de son imperium. Elle soit vraie, parce que les remugles de l’ambition de ces Etats mitoyens et abusifs, Thaïlande et Vietnam, s’exhalent en l’air libre. L’exemple du côté de l’Est, l’apparition du rêve d’une Indochine fédérée aura réveillé la suspicion dans les milieux des intellectuels khmers. A l’Ouest, le conflit actuel préface le premier signe  de xénophobie qu’on croit qu’elle soit disparue avec le temps. Ces deux faits donnent droit aux nationalistes khmers de démontrer qu’il existe une camorra entre la Thaïlande et le Vietnam, susceptible de s’affronter ou de coopérer au détriment des intérêts khmers.           

 

Aujourd’hui, avec la loi internationale, il n’existe plus une position dominante et exclusive d’une nation sur d’autre. Toutes relations entre les nations reposent sur les accords bilatéraux, régionaux et mondiaux, reconnus par les instances internationales. Tous les conflits entre les nations sont réglés, dans la majorité des cas, par les organismes et tribunaux internationaux. Le Sud-Est asiatique d’aujourd’hui, à mon avis, est une région sous menace mais sans risques, parce qu’il existe un mécanisme régulateur. Mais le Cambodge est toujours un pays sous risques de guerre civile, parce que justement le système de consensus national n’est jamais existé.              

 

La question vraie pour le Cambodge d’aujourd’hui n’est pas de savoir, la paix soit oui ou non possible avec ses voisins ? Si nous avions les moyens d’avoir rang de rival avec l’un d’eux ou avec les deux à la fois, cette question nous semblerait la bienvenue. Mais, nous le savons bien qu’il soit impossible pour notre pays de supporter un conflit armé avec ses voisins, à l’Ouest comme à l’Est, parce que notre système national de consensus entre les Khmers pour faire face à ce conflit soit imparfait : des aléas immédiats des conflits internes demeurent une question qui alimente notre angoisse. Après avoir cru que notre pays était un havre de paix bouddhique, jusqu’à l’auto-génocide commise par Pol Pot, la question de la concorde nationale reste un sujet de désordre dans l’esprit de tous les Khmers, parce que cet événement pourrait se reproduire sans crier gare. Qui aurait imaginé que dans un pays, comme le Cambodge, synonyme presque par définition de solidarité, une minorité des Khmers, appelés Khmers rouges, ont tué leurs compatriotes, non pour une menace, mais pour un mot. Mais au lieu, convaincus de la menace vietnamienne, de définir un cadre et une procédure qui auraient permis de traiter les cas des Khmers rouges, nous aurions préféré pendant dix ans (1979-1989) nous voiler la face : niant la réalité de la souffrance du peuple sous le régime sanguinaire de Pol Pot. Nous aurions laissé aux soldats vietnamiens de jouer le rôle de défenseur du peuple khmer contre la menace du retour des Khmers rouges et la Thaïlande d’être le bienfaiteur de la résistance khmère, avec le débris de l’armée des Khmers rouges en tête, contre l’occupation vietnamienne. Cette situation ne pouvait, en effet, déboucher que sur l’immobilité totale dans des relations du Cambodge avec ses pays voisins. Une enjambée d’amitié vers l’Est, soit interprétée par la Thaïlande comme une menace pour son pays. Un sourire vers l’Ouest, soit vu comme une trahison par le Vietnam. En revanche, le Cambodge doive accepter les accords bilatéraux entre ces deux pays, quels qu’ils soient leurs natures. Cette situation ne ressemble pas-t-elle à celle du XIXe siècle, avant l’arrivée des Français, n’est-ce pas ?

 

Mais penser aujourd’hui que le Vietnam soit dans l’état d’imposer une relation politique de suzerain à vassal et d’exercer un poids spécifique sur le Cambodge est anxiogène et la Thaïlande, pays démocratique avéré, soit dans l’état de nuire le Cambodge est sans doute fantasmé, parce que le Cambodge est un pays ouvert à la mondialisation, à tort ou à raison, mais c’est un état de fait. Il y a beaucoup d’acteurs économiques qui sont présents au Cambodge, parmi les grands de ce monde, la Chine, les Etats-Unis d’Amérique, le Japon, l’Union Européenne, etc. La Thaïlande et le Vietnam doivent tenir compte ce paramètre dans leurs relations avec le Cambodge, parce que leur développement économique, qui est un facteur de stabilité intérieure, dépend aussi de la mondialisation. L’avers et le revers de notre patriotisme présentent des éléments contradictoires : la face principale s’affiche une ambition d’une grande nation millénaire avec une culture supérieure et dynamique, mais du côté pile, elle présente notre mémoire évanescent pour alimenter les irrédentismes, l’impuissance pour les amener à la xénophobie. Cette contradiction mêle donc des relents de désespoir : faire entendre la puissance de courage par des angoissés aux géants impitoyables. Face à ces deux nations, depuis des siècles, une bonne conscience pour nous, c’était limitée seulement à dénoncer leurs ambitions, mais nous n’avions jamais trouvé une solution appropriée, avec une volonté nationale, pour faire reculer ces tentations qui sont souvent concrétisées en victoire. Nous n’avions jamais savoir penser, avec plusieurs coups d’avance, des stratégies de défense nationale. A partir de 1953, notre politique extérieure se limitait à choisir entre le moins mal, parmi les plus forts : la Chine et le Vietnam. Situation ambiguë dont le passé constitue, d’une certaine manière, notre seule référence. Quant à notre politique intérieure, elle s’est construire sur la base de la culture politique du peuple khmer : la culture paroissiale dont les membres du système politique sont peu sensibles aux phénomènes nationaux. Ils sont orientés pour l’essentiel vers un sous-système politique plus limité (village, clan, ethnie) et ignorent l’État-nation et la culture de sujétion dont les membres du système politique sont conscients de son existence, mais restent passifs. Il y a le troisième type de culture politique, exposé par Gabriel Almond, sociologue américain et ses collaborateurs, la culture de participation. Les citoyens sont conscients de leurs moyens d’action sur le système politique, de leur possibilité d’infléchir le cours des évènements politiques en exerçant leur droit de vote, en signant des pétitions ou en organisant une manifestation. Ce troisième type de culture politique est absent de la culture politique du peuple khmer. Ici, je n’ai pas l'intention de rabaisser la culture politique du peuple khmer, parce que dans la démonstration d’Almond, il n’est pas question de classer ces trois types de culture en ordre de supériorité. Chaque culture politique est une suite complexe de réactions et transformations de mentalités et de comportements de la population dans son environnement culturel et politique : tradition, mœurs et système politique.       

 

En 1991, après deux décennies de guerres sans nom, une chance nous sourit : l’intervention de l’O.N.U pour mettre fin aux conflits armés entre les parties khmères et l’occupation vietnamienne. Cette intervention nous a donné trois cartes à jouer : la paix, la démocratie et le développement économique.

 

La paix est une carte qui nous permettait de jouer les jeux de la concorde nationale dans un Cambodge composé de plusieurs catégories de la population : Celle qui vivait sous l’occupation vietnamienne, celle qui s’enfuyait du pays pour se refugiait dans des camps en Thaïlande, la diaspora khmère et des immigrés vietnamiens qui ont acquis la nationalité khmère par la loi onusienne, d’une part ; des fractions armées, il y en avait quatre, Khmers rouges, nationalistes, royalistes et communistes, d’autre part. Il fallait trouver une recette ou une personnalité ayant pignon sur rue et d’imaginer une architecture d’un nouvel Etat khmer pour animer la réconciliation nationale. Nous le savons que l’ONU ait choisi de faire jouer le peuple khmer à l’ancien comme base de la paix : la restauration de l’ordre ancien. Quelle douce illusion. Il aurait donc fallu travailler, proposer, anticiper comme base de la concorde nationale d’autres choses que celui-là. La parthénogenèse d’une politique de réconciliation nationale est possible sans viol ou conflit, c’est une affaire de professionnalisme et de méticulosité. L’ONU ait pu faire taire des canons, mais elle ait laissé le sort du peuple khmer dans l’impasse. A-t-elle réussi dans sa mission de faire changer le statut du peuple khmer en citoyen, souverain de son pays ? La concorde nationale est née dans un pays où la paix est pour le peuple, pas pour les belligérants. La précipitation de l’ONU dans la recherche de solution de paix au Cambodge avec un calendrier et un budget à respecter, plaçait le Cambodge dans une impasse politique intérieure et extérieure. Les relations du Cambodge avec la Thaïlande aléatoire et le Vietnam imprévisible, qui ne sont plus ennemis, mais l’histoire et la géographie empêcheront de devenir des vrais amis du Cambodge. Quant à la politique intérieure, l’unité nationale khmère, ébranlée par des siècles de décadence, est toujours précaire par l’amnésie qu’après la dictature de Pol Pot (1975-1978), les débats des intellectuels khmers sur la responsabilité des Khmers rouges de la mort de plus de deux millions des Khmers innocents paraissent avoir toujours existée. Malgré des milliards de dollars US de l’ONU pour aider le Cambodge à retrouver son calme, ce pays, rasséréné, y vit toujours dans l’instabilité comme l’eau. La paix offerte par l’ONU n’est pas une fin de l’histoire khmère ; c’est un simple épisode, pendant lequel les Khmers doivent prendre leurs responsabilités pour conserver cette paix à l’intérieur et à l’extérieur. Ni la Chine, ni la Thaïlande, ni le Vietnam, qui pourront menacer cette paix. C’est nous-mêmes qui sommes responsables de sa stabilité, laquelle est dispensable pour que le Cambodge puisse continuer de jouer la deuxième et la troisième carte : la démocratie et le développement économique, parce que les conditions d’un affrontement armée avec nos deux pays voisins ne soient pas réunies, ni même près de l’être.

 

La paix à l’intérieur !  la paix à l’extérieur ! ce serait une ligne politique intérieure et une diplomatie de « zéro problème » que nous, Khmers, devions l’adopter. La paix avec la Thaïlande et le Vietnam n’est pas synonyme du renoncement de la politique de défense nationale pour protéger les frontières du pays et des droits de la population khmère où qu'elle se trouve. Elle s’intégrerait au contraire dans son renforcement dont le développement économique et social sera une base de la concorde nationale. Il faut faire en sorte que la main qui manie l’épée est celle-là qui dispense la richesse et la justice au peuple khmer. Le Cambodge aurait besoin un temps de silence pour soigner ses blessures, causées par les erreurs récidivées de ses dirigeants depuis 1953. Au stade où nous sommes aujourd’hui, il ne faut pas renier nos propres responsabilités, sinon nous continuons de jouer la quatrième carte qui est pour nous, une carte connue et d’être sûrs de jouer perdants. Il faut éviter d’être dicté par l’impatience et les excès de notre nationalisme extrême qui à ce jour ne faisait pas preuve de ses efficacités escomptées. Notre Majesté, peuple est pauvre pour se permettre de partager le rêve de grande nation khmère de jadis. Son seul désir dans sa misère éternelle est le décollage économique avec un but du développement social, promis par tous les régimes. Un film sur l’Empire khmer, étant en cours de réalisation, dont l’actrice américaine Angelina Jolie, naturalisée khmère, joue un rôle principal dans ce film, ne ramènera pas la joie et la fierté au peuple khmer dont le cœur est blessé par la profonde pauvreté, « spirituelle » et « matérielle » et ne règlera non plus les problèmes du temple du Preah Vihear, comme le film « la déchirure » (The Killing Fields) de Roland Joffé, sorti en 1984, qui ne faisait pas taire les amis des Khmers rouges. Si difficile de réaliser une paix, basée sur une diplomatie de zéro problème, il est donc capital de s’y atteler. A cette politique, seule la démocratie authentique est capable de répondre, c’est-à-dire celle qui pousse à l’extrême le jeu des pouvoirs et des contre-pouvoirs et qui pratique, de la sorte, la transparence. La paix avec la Thaïlande et le Vietnam est possible, si nous étions capables de démontrer avec les preuves à l’appui à ces deux pays que dans notre pays, il y ait « zéro problème ». Est-ce que sommes-nous capables de réaliser ce défi avec  notre culture politique paroissiale et de sujétion ?

 Aide toi le ciel t’aidera.

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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 05:42

 

Aimer la patrie

 

Aimer la patrie (Snèha Cheath) est une phrase que nous la répétons sans cesse dont personne, en général, ne cherche à préciser le sens. Elle devient une volonté nationale dont les ambitieux de tous les temps et les tyrans ont la plus largement abusée pour servir leurs convoitises diverses. Et le peuple s’habituait depuis la nuit des temps d’honorer la formule nationale : Mourir pour la patrie. Dans l’esprit de révolution communiste, cette phrase est un moyen pour réduire les hommes dans la servitude du parti et dans l’esprit des despotes, elle est un oukase pour imposer leurs lois. Après l’indépendance nationale, au Cambodge, le Pouvoir a longtemps cherché à subordonner la vie des Khmers à la grandeur du pays, devenu de plus en plus indéfinissable. Nous, Khmers, ont cru qu’il nous suffirait d’en appeler à l’unité autour d’un leader national pour résoudre tous les problèmes du pays. « Aimer la patrie » fait donc partie des devoirs des Khmers à travailler ensemble pour rebâtir cette grandeur.    

 

Et pourtant, le mot « Aimer », par sa nature, c’est déjà la liberté par impulsion, sans contrainte, sans efforts. C’est aussi l’égalité entre les partenaires de vivre leurs amours pour meilleur et le pire. Le mot « Patrie », par la loi, c’est aussi la liberté et c’est autant le contrat social entre les acteurs d’un pays. L’union entre ces deux mots devrait se faire, en principe, dans la liberté et dans le respect de la loi. Nous le savons le lien entre le pays et chaque citoyen est double : Lien sentimental et lien social, régit par la loi (droit et devoir). Chaque citoyen est libre par la loi et souverain par son appartenance au peuple (le peuple est souverain dans une démocratie). Le sentiment est l’ «homme intérieur » et le social est le « monde extérieur » de l’homme. Nous sommes donc confrontés à une énigme : Association entre ces deux mondes. Une société harmonieuse n’existe qu’à condition de respecter la séparation du « monde extérieur » et de l’«homme intérieur », mais aussi de disposer d’un moyen de les combiner ou de les rendre compatibles. Si ces deux mondes qui forment une société tirent dans des sens opposés, elle ne peut que se renverser et se briser. « Aimer la patrie » est-il un moyen pour consolider la société khmère ?

 

Pour répondre à cette question, un examen de la société khmère est nécessaire.

 

Au XIXe siècle, le Cambodge est un pays rural avec d'innombrables villages, misérables souvent, groupes de maisonnettes pareilles à celles qu'on peut voir aujourd'hui encore dans toutes les contrées du pays. Les villageois ou paysans formaient des communautés serrées, vivant d'eux-mêmes, guidés par un conseil des anciens ou un chef des bonzes. Leurs activités économiques étaient celles de subsistance, fermées sur elles-mêmes. Ils étaient incapables d'acheter que quoi ce soit des marchandises dites de ville ou de luxe. Ces produits étaient réservés aux citadins, parce qu'ils coûtaient cher pour les paysans. Leur lien unique avec l'autorité de l'État était l'impôt. Celui-ci collectait l'impôt, payable en nature. Les paysans étaient pauvres et endettés. Ils devaient recourir aux prêteurs chinois pour leurs subsistances. Quand leur dette n'était-elle pas acquittée, les prêteurs saisissaient leurs terres. Au fil des temps, plus de la moitié des villageois était des paysans sans terre. Ces paysans étaient devenus des métayers ou ouvriers agricoles qui travaillaient pour les comptes des riches propriétés terriens qui sont en général des Chinois. Ils sont détestés, mais indispensables pour les paysans pauvres. Accablés par leurs dettes, ces paysans étaient vis-à-vis de leurs patrons dans une position pire que celle des esclaves. Pauvres paysans, en vérité, prisonniers, la plupart du temps, d'une économie de subsistance. Toute la paysannerie khmère est à égalité dans la pauvreté. Pendant quatre vingt dix ans de protectorat français, cette situation ne changeait guère. La France protège le pouvoir et les frontières, mais pas la population. Elle pratique la politique capitaliste : Le Cambodge est un marché où écouler ses produits industriels et acheter certains produits bruts destinés à alimenter ses industries. Ainsi, des villes se créent qui n'ont d'autres fonctions que de rassembler et d'expédier ces marchandises. Ces villes sont habitées par des commerçants chinois, des colons français et des fonctionnaires khmers. Les liens entre les villes et les campagnes sont inexistants. Pas de route, pas de communication.         

 

L'organisation sociale de base de la société khmère est simple : Un père et ses enfants, un chef et ses fidèles, un Roi et son peuple, des Dieux et leurs adeptes. On peut donc résumer cette organisation en un mot, être supérieur et être inférieur. Le Supérieur est l'homme prédestiné ou providentiel (Neak Mean Bon). L'Inférieur est l'homme inculte (Neak Lagông Klao). À tel point que dans le langage de communication de l'Inférieur vers le Supérieur, les mots précisent la position du sujet.  Par exemple le mot "Knhom » (Je ou Serviteur) indique que le sujet exprimé est un Inférieur. Depuis toujours, au Cambodge, on parlait peu des Khmers, mais beaucoup du Cambodge. On supposait que les Khmers sont heureux avec la gloire de l'Angkor, comme aujourd'hui des villas de quelques richards dissimulent des cabanes des pauvres qui décorent le pays. Cette double image, splendeur d'une minorité, misère de la masse populaire est apaisé par le culte de Neak Mean Bon. L'Inférieur qui s'agenouille devant le Supérieur, même aujourd'hui, ne choque personne, parce que c'est la coutume khmère. Des récits des savants sur l'organisation sociale khmère au modèle de la division de castes à l'indien ne sont qu'une littérature pour moi : Au premier rang, les brahmanes sont des prêtes, maîtres spirituels ; viennent ensuite les guerriers, rois, princes, grands seigneurs (Kshastryas) ; au troisième rang, sont les petits paysans, éleveurs, artisans, marchands (Vaysyas) ; enfin à la quatrième et dernière place les çudras qui sont, à l'origine du moins, des indigènes asservis. Cette organisation sociale khmère autorise mal le jeu d'opposition. Le dialogue égalitaire entre père et enfants est impossible. Pas la peine d'y penser entre le roi et son peuple. Cette organisation emprisonne le peuple dans sa case, appelée l'"obéissance" (Korûp Pranibât). Elle empêche la société khmère de tourner vers l'avenir. Elle s'éloigne fatalement toute révolution sociale. L'obéissance est l'ordre existant. Il suffit de lire toutes les codes de morale khmère. Elles reposent toutes sur l'obéissance à des ordres déterminés par les anciens. Dans chaque famille traditionnelle khmère, chaque enfant est pris dans le corset de fer d'une éducation à l'obéissance sans faiblesse. Un véritable dressage l'oblige à observer un code qui réglemente sa façon de dormir, de marcher, de s'asseoir, de parler, de rire, de vivre en couple. Ce qu'on appelle au Cambodge le code des anciens ou règles de moralité. Le cadre traditionnel de la vie villageoise est figé. Ce cadre est incapable d'absorber la modernité. À échelle du pays, il devient impuissant pour faire face à tout-puissant adversaire de l'organisation sociale des pays voisins qui s'ouvre facilement vers la modernité. Ils sont sans doute fidèles à toutes leurs traditions qui coexistent avec la modernité. La rigueur et la souplesse, "élasticité" est sans doute une de leurs supériorités sur notre modèle social.

 

Au XXe siècle, la société khmère ne change guère son visage. La pauvreté est toujours présente dans la société khmère. Les conditions de vie ardue des paysans sont identiques au XIX siècle. Ces conditions semblent travailler à appauvrir davantage les pauvres et à enrichir les riches en petit nombre. Le contraste entre les villes et les campagnes se manifestent clairement. On voit les paysans comme des arriérés (A Samré) et les citadins de peau claire comme des civilisés (Neak Samay) : Travailler dans la rizière est considéré comme un raté (A Chaur Masirth) ; travailler dans le bureau est  regardé comme un homme cultivé (Neak Chès Deung) ; posséder beaucoup d’argent est honoré comme un patron chinois (Thao Ké). La société khmère du XXe siècle est encore de couleur noire de deuil, nonobstant le contact avec l’Occident pendant quatre-vingt dix ans (1863-1953 : Protectorat français) : La science n’était pas un moyen de gouvernement et l’intelligence n’était non plus comme une force sociale. La féodalité peut vivre en paix pendant la présence des Français, enfants spirituels de Jean-Jacques Rousseau, de Voltaires et inventeurs des droits de l’Homme. Adhémard LECLERE (ancien Résident de France au Cambodge) écrit quelques lignes importantes dans la préface de son livre (les codes cambodgiens – Lois constitutionnelles, date de publication 1898) : la France avait pour mission (XIXe siècle) de relever le peuple khmer, de galvaniser et de l’avancer dans la voie de la civilisation où il s’est arrêté. Six ans plus tard, Armand ROUSSEAU donnait son avis dans sa thèse pour le doctorat en 1904 (le protectorat français du Cambodge) : c’est grâce à cette puissance protection que Norodom Ier, a pu mourir sur le trône de ses ancêtres après un long règne (1864-1904) dont les dernières années furent pour son peuple une ère de paix et de prospérité qu’il n’avait pas connue depuis des siècles.

L’immobilisme culturel continue d’être considéré par le Pouvoir comme un facteur de stabilité du régime politique. La distance ne cesse de s’accroître entre le monde moderne et la tradition quasi inchangée depuis la nuit des temps. Au fil des années, ces deux éléments deviennent des forces d’opposition entre-elles : La tradition représente le Pouvoir et le moderne symbole les intellectuels (Neak Chès Deung) ou la  force de l’intelligence. La combinaison entre ces deux forces était impossible pour des raisons coutumières. Le moderne voulait renouveler la figure du pouvoir par la démocratie et le Pouvoir voulait garder la tradition pour maintenir sa supériorité innée dans la hiérarchie sociale. La nouvelle forme de servitude était inventée en effet par le Pouvoir pour combiner ces contradictions : Le socialisme khmer. Les uns le considéraient comme une chose nouvelle, une invention de génie ; ils espéraient créer une force nationale (le nationalisme khmer), fondée sur la force traditionnelle millénaire. Les niveleurs républicains et révolutionnaires khmers le jugeaient irrésistible, parce que cette invention leur semble le fait le plus continu, le plus ancien et le plus permanent que l’on connaisse dans l’histoire khmère : Aimer l’ordre ancien, c’est aimer la patrie. Mais la démocratie proposée par les régicides ne changeait pas la nature du Pouvoir : Celui qui tient le pouvoir est toujours le Roi dans l’esprit khmer, fondé sur le principe de « Neak Mean Bon ».  « Neak Chès Deung » deviennent ainsi « Neak Mean Bon », une fois ils avaient le pouvoir.

           

Cet esprit n’est pas sans conséquences : La destitution de la monarchie en 1970 (18 mars), la prise de pouvoir par les Khmers Rouges en 1975 (17 avril) et l’intervention des forces vietnamiennes au Cambodge en 1979 (9 janvier). Ces trois évènements majeurs dans l’histoire contemporaine khmère font tomber la société khmère dans la déprime, l’humiliation et la souffrance. Le prix à payer des erreurs commises par les dirigeants khmers de tout bord est cher pour le peuple khmer : Deux millions de morts et la perte de l’indépendance du pays. Le XXe siècle est un siècle, à lui tout seul, d’assemblage de la décadence de la société khmère de jadis et le miroir du mal khmer.  

 

Sans mesurer la déchéance profonde de la société khmère, aujourd’hui, les nationalistes khmers veulent à tout prix la redresser sans délai et sans trouver les moyens d’y porter remède. Leur combat est fondé sur le ressentiment national d’une grande nation khmère disparue. En dépit des apories de la grandeur khmère et de la nature totalitaire du régime politique de l’époque glorieuse, ils continuent de soutenir intellectuellement la thèse de l’Empire khmer, période (IXe au XIVe siècle) pendant laquelle le Cambodge avait atteint son l’apogée en termes d’expansion territoriale et d’influence régionale, pour faire une référence nationale. Le rassemblement des nationalistes de droite et de gauche s’opère autour d’un slogan, « Nous, Khmers, descendons direct de la race Khmers d’Angkor, race bâtisseuse de la grandeur de la Nation khmère  ». Ce slogan est une exacerbation des affrontements idéologiques qui caractérisèrent l’immédiat après l’indépendance nationale. Est-t-il du nationalisme intégral ? ou du patriotisme ? Nul ne saurait le dire. Pour les démocrates, ils sont convaincus que le déclin de la société khmère puisse être contenu mécaniquement par la mise en place d’un régime démocratique libéral. Or nous savons aujourd’hui la mise en place de celui-ci sans être accompagné par une politique de développement économique active et des travaux de l’intelligence (la formation de l’esprit) n’est qu’une utopie. Tocqueville écrivait (de la démocratie en Amérique) : « … chaque développement de la science, chaque connaissance nouvelle, chaque idée neuve, comme un germe de puissance mis à la portée du peuple. La poésie, l’éloquence, la mémoire, les grâces de l’esprit, les feux de l’imagination, la profondeur de la pensée, tous ces dons que le ciel répartit au hasard, profitèrent à la démocratie… ».


Dans la société khmère d’aujourd’hui, il y a une espèce d’antagonisme, l’un dresse contre l’autre : L’un n’abandonne pas à glorifier le passé, l’autre ne se lasse pas de prolonger des critiques contre le passé. Que représente-il ce passé pour le premier : On respecte l’ordre, on évoque la famille, l’autorité, la religion et la tradition. Le second appelle l’égalité, la raison, la liberté et la loi. À l’heure de l’internet, on trouve cet antagonisme dans les débats des hommes de savoir. C’est une bataille intellectuelle et idéologique. Chaque camp défend sa position avec véhément. Chaque position devient immédiatement suspecte de trahison (Kbâth Cheat). Il n’y ait pas de demi-mesure : Si tu n’es pas dans mon camp, t’es mon ennemi. La guerre des idées fait rage dans les milieux des intellectuels khmers. Ces soldats des idées prennent le temps à aimer la patrie, chacun à sa façon et qui déprime à force de combattre l’autre. Bien sûr, il ne faut baisser la garde, quand il s’agit de défendre la patrie en panne de perspective d’avenir. Mais, comme Christophe Barbier, journaliste français, écrit : « La ténacité n’est pas la férocité. Rien ne serait plus dangereux que d’humilier l’ennemi ». En faisant ce constat, je suis conscient de mon abus, compte tenu de la limite de mon savoir. Je n’ai ni l’intelligence, ni l’expérience d’un savant, je ne demande donc pas à mes amis de réfléchir sur le sujet dont j’examine, mais plutôt sur leurs propres pensées fondées en raison. Est-elle toujours supérieure et sans déficiente ? La mienne n’est pas une antithèse aux autres idées qui valorise la pensée khmère, mais une interrogation sur son rôle dans la construction de la grandeur et sa responsabilité dans la décadence de la nation khmère. Combien de fois j’ai pleuré de chagrin de voir mon pays agressé, humilié, meurtrier par la stupidité d’idéologie des dirigeants khmers de tous les régimes. Je suis né Khmer, je suis fier de l’être dans le malheur et bonheur de ma patrie. Est-il une force de l’amour ? Je n’en sais rien. Je me rappelle bien une phrase célèbre de l’ancien président des États-Unis d’Amérique, John Kennedy : « Demandez  ce que vous pouvez faire pour votre pays… ». Ce que j’essaie d’y faire tous les jours. Cela me donne-t-il le droit de dire que j’aime la patrie plus que les autres ? Bien sûr que non. Mais, tuer son propre peuple comme Pol Pot l’avait fait, est-il un acte d’amour ? Mal protéger le pays contre la domination étrangère, est-il appelé l’« Aimer la patrie » ? « Aimer la patrie » en oubliant la réalité de la société khmère, est-il un vrai amour ? L’«Aimer la patrie » n’avait pas de modèle, mais la conscience aiguë de disposer de l’un des plus beaux esprits qui soient : la vérité

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21 avril 2011 4 21 /04 /avril /2011 23:49

Le mal khmer

 

Nous, Khmers, ne sommes pas fiers de la date du 17 avril 1975. Quelques jours seulement de l’arrivée du nouveau divin (Tévoda) qui vient protéger la population du pays khmer, on annonce la fin de la guerre fratricide. Tout le monde a cru, en effet, que le divin-protecteur de la nouvelle année apporte la paix et le bonheur. La joie dans l’espoir de vivre dans un Cambodge nouveau, dirigé par les hommes intègres et incorruptibles (Neak Sâan Sâam) est pour tout le monde. Dans les rues de Phnom-Penh, on applaudit les jeunes « Yothear » (soldats des Khmers Rouges), appelés Khmers-libérateurs (Khmers Romdash). Cette victoire des Khmers Rouges est acceptée et souhaitée par la population et forcée les soldats républicains à déposer les armes partout dans le pays. Chaque unité de l’armée républicaine lève le drapeau blanc dont les soldats sont majoritairement fils des paysans comme ceux des Khmers Rouges. Frères de classe, ils se combattaient les uns contre les autres sans savoir vraiment le but de la guerre. La politique n’est pas leurs affaires. Jeunes, 13 à 16 ans, leur seul souhait, après la fin de la guerre, c’est de retourner chez eux à la campagne pour se retrouver leur parent chéri et rejouer les jeux d’enfance dans leur village et nager dans la rivière proche de leur maison en chaume, élevée de la terre par des pilots en bois. Tout le monde rêve de revivre la vie normale après cinq ans de guerre qui ravage le pays. Des millions des paysans qui fuirent le danger de la guerre pour se réfugier dans les grandes villes sont prêts à retourner dans leur village après une annonce à la radio de la fin de conflit armé entre les parties khmères. A la première heure de cette communication, tout le monde ne parle que de la paix retrouvée et l’espoir de vivre dans le Cambodge nouveau. Le nouvel an 1975 annonce donc un bon augure : On sent l’air nouveau avec l’odeur de bonheur ; on allume plus de baguettes d’encens pour remercier le Bouddha ; on fait de la prière pour chasser des mauvais esprits du domicile. En un mot, on est heureux de sentir bien : On se dit après la pluie, c’est le beau temps et après la guerre, c’est la paix.  Personne de ne s’interroge pas sur la nature du nouveau régime khmer rouge, parce qu’on pense que les Khmers Rouges soient avant tout des Khmers comme les autres dont le principe de la vie est la tolérance. C’est ce qu’on y croie depuis la nuit des temps. Nous inventons un culte de la « pureté de la race khmère » (Khmer Mean Pouch) dont l’ordre social est construit sur de solide héritage culturel : La religion (Bouddhisme), la tradition et la race khmère (race d’Angkor, Bayon, Preah Khan). Ce triptyque est un bien-pensant qui constitue les normes khmers et ce qu’on nomme les valeurs de la communauté. Pour être un Khmer « Mean Pouch », faut-il  qu’on fléchisse à ces normes ? J’espère que non, parce que les Khmers ne sont pas tous bouddhistes et n’appartiennent à la race d’Angkor. Un Khmer ayant un patronyme sinisé appartient-il à la race khmère d’Angkor ? Celui-ci se sent Khmer comme les autres Khmers ayant le sang du groupe E, par exemple, parce que son cœur est khmer, malgré sa physique chinoise.  

 

Quand nous voulons parler de la race khmère « Khmer Mean Pouch », nous recherchons sans aucun doute la pureté de la race khmère dans laquelle on évoque des valeurs supérieures : la morale et l’intelligence. Être Khmer, dans ce concept de la pureté de race khmère, il fallait être l’homme intact. Nous le savons que Pol Pot rêvât de peupler son Kampuchéa Démocratique des Khmers intacts. Il transformait le pays en une chambre stérile dans laquelle, il préservait la race khmère des pollutions pour fabriquer les Khmers intacts (Khmers nouveaux dans sa version révolutionnaire). Il fallait pour réussir dans un délai record tuer les Khmers innocents pour être sûr d’atteindre des Khmers impurs pour son eldorado révolutionnaire. Résultat : Deux millions de morts. La période sanglante des Khmers Rouges (17 avril 1975 au 7 janvier 1979) est capitalisée dans la mémoire des hommes comme la période noire de l’humanité. Je me souviens bien d’une conversation en France avec mon cousin par alliance Chhim Kheth (l’homme politique khmer, ex-député et ex-Secrétaire d’Etat aux budgets), avant son retour au Cambodge en juin 1975 pour rejoindre les Khmers Rouges victorieux. Il résumait son idéal en une seule phrase qui véhicule toute l’éternelle sanie de l’utopie polpotienne : La révolution va purifier la société khmère pour recréer la race pure khmère comme celle d’Angkor. Et pourtant, nous le savons que les hommes vivent dans un changement permanent qui dissout les institutions puissantes d’antan comme autant de rives de sable. Nous constatons que dans son histoire, le Cambodge a fait multiples emprunts des civilisations (indienne, chinoise, iranienne, occidentale). Bien sûr de très lointaines origines jusqu’au XIVe siècle, le Cambodge est pris dans une « culture » solide mais inerte qui s’érode. Son destin se déroule déjà comme la suite : sous le choc d’invasions étrangères, et les guerres fratricides le Cambodge plonge dans le déclin. Sous la domination thaïlandaise, l’occupation vietnamienne et le protectorat français, le pays est récréé à l’image d’autrui. Pour effacer cette influence déplaisante, nous voulions souffler les « braises » mal éteintes, noyées dans la cendre de notre culture pour rallumer l’incendie de la pureté de la race khmère. Cette résistance est normale et légitime. Sauf qu’elle est faite dans un corps de société inerte et une masse amorphe. C’est à partir de cet état d’asthénie du peuple khmer durant des siècles de décadence, nos nationalistes de tous bords voulaient recréer le dynamisme khmer par la théorie de la race pure. Thèse que l’on retrouverait chez les monarchistes, les républicains, les communistes. Cette théorie qui n’annonce rien, qui ne promet rien et qui n’a rien à attendre ni espérer. Elle est une sorte d’une déclaration d’un état des lieux du passé glorieux du pays khmer faite par les nationalistes khmers. Par cette déclaration, ils voulaient instiller en vain cette doctrine dans le corps malade de la société khmère. Six siècles de déclin (du XIVe au XXe siècle) qui transformait le plus grand nombre des Khmers en personnalités anxieuses : - Soucis trop fréquent ou trop intenses par rapport aux risques de la vie quotidienne pour soi-même ou ses proches – Tension physique souvent excessive – Attention permanente aux risques : guette tout ce qui pourrait mal tourner, pour contrôler des situations même à risque faible (évènement peu probable ou peu grave). Le régime de Pol Pot transformait cet état d’anxiété en maladie et nous le savons que les traitements efficaces de cette maladie sont souvent l’association d’une psychothérapie et de médicaments. Au fil des siècles, l’état d’anxiété des Khmers avait une conséquence regrettable pour la société khmère : La « Peur » devient une règle de fonctionnement de notre société. Pour éviter des ennuis, dans la vie quotidienne, nous faisions des ronds de jambe (politesse excessive) vis-à-vis d’autrui dont le sourire khmer est en fait notre expression d’anxiété et de défense contre les risques de la vie quotidienne. Théoriser la race pure khmère, c’est comme nous demandons aux Khmers en état d’anxiété de plonger dans l’eau alors qu’ils ne savent pas nager.

 

Nous ne pouvons pas vivre en permanence dans le passé glorieux khmer. Il y a trois sortes d’Histoire d’une nation : Celle que les scientifiques expliquent aux autres des évènements notés dans les anciens livres, celle que les dirigeants ou les nationalistes exhument des faits ou des documents pour servir leur politique ou renforcer leurs théories et celle que le peuple se raconte qui n’est pas seulement une légende. C’est aussi un élément essentiel de la vie d’une nation, de son image collectif, de l’idée qu’elle se fait d’elle-même. M. Keng Vannsak, un Khmer érudit, inventait la quatrième forme d’histoire : Une hérésie fondée sur l’esprit de bon sens et l’esprit contestataire. Une belle théorie non publiée à la connaissance du grand public, parce qu’il avait peur d’être ridiculisé par les savants occidentaux. Il avait tort, à mon avis. L’histoire glorieuse de la période d’Angkor est racontée par les dirigeants de l’époque, elle pourrait cacher la misère et la souffrance du peuple khmer pour servir les ambitions politiques, comme la gloire de l’URSS qui cachait la souffrance des peuples de cette union. L’histoire racontée par le peuple khmer est dans les faits : un peuple d’esclave qui obéissait au pouvoir au doigt et à l’œil. Depuis des siècles, les hommes discutent des contradictions qui opposent liberté et oppression ou pouvoir et justice sociale ; ils ont pourtant, à travers ces débats, inventé la démocratie politique puis la démocratie sociale. Pourquoi rechercherions-nous à vivre dans le passé glorieux qui ne nous donne aucune base pour régénérer notre société pour le progrès et la modernité politique et sociale. La dimension de l’histoire pour une nation est une nécessité, à une condition que cette dimension soit tournée vers l’avenir.

 

Nous faisons appel à l’histoire, à la religion, à morale, aux traditions pour bâtir notre concept de la race pure khmère (Khmer Mean Pouch). Cela voudra dire un seul ordre ancien dans une société qui ait pourtant besoin tant de changement. Le retour d’aujourd’hui de l’ordre ancien s’inscrit dans l’esprit de préservation de notre tradition millénaire. Il ne faut pas nous en étonner que le nouveau ne soit pas annoncé. Notre société d’aujourd’hui est famélique, parce qu’elle manque de viatique pour se développer elle-même. Nous inventons de toutes sortes d’ennemis pour ne pas reconnaître que nos ennemis soient nous-mêmes. L’essentiel, et tout est là, est de désigner des ennemis plausibles qui ne soient pas les ennemis réels. Et il est difficile, alors de ne pas se demander, est-ce que cela  n’est pas, au fond, une erreur dans notre diagnostique. Stefan Zweig écrivait (La guérison par l ‘esprit) : « Combien peu d’hommes, en politique, en science, en art, en philosophie, ont le courage d’avouer nettement que leur opinion d’hier était une erreur et une absurdité ». Souvent nous demandons : « pourquoi notre société d’aujourd’hui est-elle devenues si malhabiles à tirer les leçons de son passé ? ». Et pourtant, nous disons souvent aussi que nous connaissions bien l’histoire, les mœurs de notre société : elle n’a plus de secret pour nous ; pourquoi, alors, nous continuer de commettre des erreurs ? Narcissisme alors ? La pureté de race khmère (Khmer Mean Pouch) s’inscrit dans l’esprit de passion de soi au passé ? Bien sûr, nous répliquons à ces questions : « les traditions consolident la nation khmère ». Les traditions sont le monde vécu, que François Dubet, appelle l’expérience, n’a plus d’unité ; non pas parce que la société contemporaine est trop complexe et change trop vite, mais parce que s’exercent sur les membres des forces centrifuges les tirant, d’un côté vers l’action instrumentale et vers l’attrait des symboles de la globalité et d’une modernité de plus en plus définie par la désocialisation, et de l’autre vers l’appartenance « archaïque » à une communauté définie par la fusion entre société, culture et personnalité. Il n’existait donc pas de rupture entre le monde vécu et le système social, écrit Alain Touraine (Pourrons-nous vivre ensemble ?). L’acteur et le système étaient en réciprocité de perspective ; le système devait être analysé comme un ensemble de mécanisme et de règles, l’acteur, comme dirigé par des valeurs et des normes intériorisées. Selon le concept du « Khmer Mean Pouch », nous supposons que le Khmer (acteur) soit conduit par des valeurs supérieures (normes) de la société khmère où il y a des codes (règles) de conduite bien définis. Les traditions sont du mécanisme de fonctionnement de la société khmère et la discipline de chacun à respecter ces traditions est la valeur intériorisée. La réciprocité est donc parfaite dans la construction du concept de « Khmer Mean Pouch ». Par ce concept, chaque khmer doit avoir une mémoire totale des traditions khmères. Mémoire culte : Mé-Bas (culte rendu aux parents, c’est-à-dire à ceux qui ont donné la vie) – Mémoire totem : Néang K’hing et le crocodile (culte des génies du sol et des eaux) – Mémoire religion (lien social se dit religion) – Mémoire société (la gloire de la période angkorienne). Cette façon de se laisser gagner, envahir, par ces mémoires, a un nom – que Nietzsche lui a donné : le « ressentiment » (souvenir d’injure avec désir de s’en venger). Ces souvenirs ont un but : redonner à la société une identité qu’elle n’avait plus. Bernard-Henri Lévy (BHL) écrit (La pureté dangereuse) : « Une société perd ses repères ? Elle ne sait plus qui elle est, ni ce qui la ressemble ? Qu’à cela ne tienne ! Elle réveille le sentiment national. Stimule la fibre patriotique. Elle ressuscite les valeurs les plus grossières et, d’une certaine manière, les plus anciennes – ce qui reste quand le reste flanche, ce qui tient quand tout s’écroule : cette identité bouée, cette identité recours, cette identité fruste, mais solide, qui est, à la lettre, dans ces situations, la dernière des identités ».

 

La société khmère a-t-elle perdu ses repères ? Pour y répondre, il est important de savoir quelles sont des repères dont nous voulons parler : la gloire d’Angkor ou les lumières de l’esprit ? Les siècles de l’Empire d’Angkor étaient-ils des siècles des lumières de l’esprit khmer ? Quand je parle des lumières de l’esprit, ce ne sont pas la philosophie du Bouddha, les connaissances dans le Véda, le génie du peuple khmer et les codes de conduite khmers, mais connaissances porteuses d’émancipation ou d’espérance adressées au peuple khmer qui vivait et vive encore dans la servitude. Je cite l’écrit d’Emmanuel Levinas comme BHL note dans son livre : « l’homme est libre par la loi, serf par la racine ». Je cherche en vain dans les connaissances anciennes khmères, la loi qui libère le peuple khmer de la pauvreté par la liberté d’entreprendre, en revanche je trouve abondamment des codes moraux qui l’enferment dans l’« obéissance ». Qu’il soit dévoué à ces codes corps et âme, tout dit, les répète et les réclame, ainsi le veut ces codes khmers : l’obéissance inconditionnelle aux coutumes : un bon enfant est un enfant qui se soumet à la volonté des parents (culte Mé-Ba) et un bon peuple est un inconditionnel du roi (culte dieu-roi), parce que c’est la tradition. Depuis l’adoption de la première constitution en 1947 par les premiers constituants khmers, la passion nationale auréolée de tout prestige de fierté par nos nationalistes était le temple d’Angkor Vat. Tous les régimes politiques de droite à l’extrême gauche adoptaient ce monument comme identité nationale ; Tous les politiques parlaient, évidemment, chacun dans son expression, de Khmer Mean Pouch, race bâtisseur du monument d’Angkor et ils croyaient que cette identité donne un repère à la société khmère pour bâtir l’avenir. Mais nous le savons que les résultats escomptés ne sont pas au rendez-vous.                 

 

Franchement, je n’y crois pas. Je m’en excuse auprès de mes amis qu’ils ont la foi. Je les trouve ambitieux et pessimistes. Et je voudrais tenter de dire d’un mot, pourquoi. Louis-Ferdinand Céline disait : « quand la gangrène a gagné l’épaule, c’est « foutu ». Avant on peut faire l’ablation du bras. Mais à l’épaule, c’est trop tard ». Le mal khmer est-il trop tard pour le soigner comme la France « foutue » pendant la seconde guerre mondiale, selon Céline ? Certains politiques khmers pensaient que dans vingt ans, le Cambodge n’existe plus. Il deviendra une province vietnamienne dont la nécessité de consolider la race khmère pour faire face à cette éventualité. Je dirais, s’ils continuent de penser ainsi, il est certain que cette éventualité devienne une fatalité. C’est par cette pensée qui nous rend sinistre. C’est par l’invention de la théorie de race pure khmère qui nous renferme dans une société inerte. Sauve qui peut, par cette pensée et cette invention, c’est le premier et dernier mot de notre pessimisme. À mon avis, le mal khmer n’est pas une gangrène, il est intellectuel. Il n’est pas trop tard pour obturer la faille de notre pensée. Cette faille la plus féroce, c’était celle de Pol Pot. Et nous savons qu’au premier coup de canon des Vietnamiens, il n’y a plus des Khmers Rouges pour défendre la fierté khmère.           

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 15:56

L’obsession d’« Antivietnamien » ?

 

L’obsession d’antivietnamien est-elle une valeur ?

 

Récemment j’ai lu un courriel d’un compatriote, adressé à sa communauté de pensée, dans lequel il écrit ceci : S’il fallait faire une autre guerre contre le Vietnam pour libérer le Cambodge, pourquoi pas ?

 

J’aime bien partager cet esprit coloré du patriotisme sincère, parce qu’il était le mien, mais je suis triste aujourd’hui de l’entendre, parce que ce propos ne représente pas la valeur de la pensée réfléchie khmère. On me dit souvent que nous, Khmers averti, ne connaissons pas assez l’histoire du Vietnam. Oh non ! Nous la connaissions très bien, parce que nous vivions dans son histoire depuis les siècles durant : L’annexion du Champa, du Kampuchéa Kron s’incruste dans notre mémoire collective.  En revanche ce que nous ne connaissions pas assez, c’est plutôt notre propre histoire : Nos forces, nos faiblesses, notre pensée, notre histoire tout simplement, parce qu’elle tout temps manipulée par les hommes du pouvoir depuis la nuit des temps. Il n’y a pas de vérité dans notre mémoire, il n’y a que de façon de voir. Le pourquoi, la date du 7 janvier 1979 est un sujet de controverse entre les Khmers. Les vainqueurs d’aujourd’hui perçoivent ce jour comme date historique, quant aux nationalistes khmers, ils le comprennent comme journée catastrophique pour la nation. Dans ce débat, les deux parties sont convaincus d’avoir raison, parce que toutes deux de bonne foi, mais cette affaire apporte-elle quoi de plus à la vérité ? Parce qu’il n'y en avait qu'une seule vérité que nous ne pouvions pas la renier : Il fallait qu’un pays se lève pour mettre fin à l’un des drames les plus insupportables de l’histoire de l’humanité. Pour renier à cette vérité, il faut que nous arrivions à expliciter les autres options de libération du peuple khmer de l’enfer khmer rouge par lui-même sans aide extérieure. Je ne dis pas que le peuple khmer fût libéré par l'armée vietnamienne, parce que la suite, tout le monde le savait, que le Cambodge a été occupé pendant dix ans par cette force. Après, il y a eu le 23 Octobre 1991, date à laquelle, l’ONU s’engageait à mettre fin à la guerre fratricide au Cambodge et à aider le peuple khmer à retrouver le chemin de la démocratie. Est-ce que c'est aussi la faute du Vietnam, même nous savions que son ambition à l’égard de notre pays est connue, si nous avons raté une occasion unique de faire entrer le Cambodge dans l’ère de la démocratie ? Pendant la durée du mandat de l’ONU, nous avions la possibilité par la cohésion sociale de bénéficier des fruits de la paix et de la liberté. Mais, la vérité à mon sens, c’est que nos dirigeants de tous les partis, à ce moment-là, ont privilégié leurs pouvoirs personnels sur la démocratie. Nous pouvons presque parler, ici, de trahison des élites de la mission que le peuple leur confie. Une partie des gens, qui dirigeaient le Cambodge à ce moment-là, n’avaient absolument rien fait pour promouvoir la démocratie.

 

L’obsession d’antivietnamien nous amènerait dans un terrain miné de frustration, si elle était évoquée uniquement pour exprimer notre nationalisme. Le vocabulaire « nationalisme » depuis des élections de 1993 ne faisait pas de recettes aux partis qui portaient son nom. Ce mot est vide de sens et le peuple khmer ne saurait même pas aujourd’hui qu’il représente quoi au juste comme valeur. Antivietnamien ? Anti-Hun Sen ? L’amour de la patrie ? Les intérêts de la nation ? Ceux-ci sont implicites. Il est difficile d’identifier leurs valeurs précises. Notre gesticulation du nationalisme culturel se manifeste depuis des siècles : Le même air d’antivietnamien pour aguicher notre patriotisme. La philippique de certains de nos compatriotes contre l’impérialisme vietnamien est sans doute justifiée, mais qui ne permette pas de mobiliser l’opinion internationale, parce que dans le monde d'aujourd'hui, ce langage soit peu ragoûtant. Le Cambodge n’ait rien à gagner dans ce discours violent, parce qu'il n'ait pas de force pour adosser sa détermination martiale. Il va falloir imaginer autres choses pour que notre nationalisme soit audible. Nous le savons bien que dans le combat de maintien de la nation khmère, ce n'est pas un combat d'esprits, c'est aussi gagner les cœurs des Khmers et des peuples du monde. Tant que nous n'arrivions pas à trouver d'autres moyens et d'autres méthodes pour défendre notre nation, celle-ci soit toujours menacée, d'abord par notre propre archaïsme et ensuite par la mondialisation.           

 

 

Antivietnamien constitue-t-il une valeur de rassemblement des Khmers ? Dans des siècles passés, pendant la république khmère et aujourd’hui encore, il ne présente pas aujourd’hui un slogan mobilisatrice de nos compatriotes. En revanche, il y aurait dans la pensée de chaque khmer une antipathie vis-à-vis des Vietnamiens. Mais cette antipathie, n’est pas du racisme. Elle est née au départ du choc de cultures entre les deux peuples, ensuite des guerres entre les deux nations et enfin de l’occupation de la terre khmère par le Vietnam. Ces trois éléments constituent au fil des siècles une force de suspicion permanente entre ces deux peuples qui sont condamnés toutefois à vivre côte à côte. Le Kampuchéa Krom (Cochinchine) est pour nous une image de l’impérialisme du Vietnam. Il s'inscrit dans notre mémoire. En effet, ce droit de mémoire est un devoir de tous les Khmers. Mais ce droit ne soit sûrement pas un obstacle infranchissable à surmonter dans des différends entre deux nations de voisinage : Problèmes de l’immigration incontrôlée, des frontières, le respect des droits de nos compatriotes Khmers Krom. Notre droit de mémoire ne soit non plus dévoyé en haine raciale. À mes yeux, cette haine n'est plus une force mobilisatrice des Khmers, parce que nous ne sommes plus un peuple homogène. Il faut accepter qu'aujourd'hui, 30 à 40 % des jeunes khmers sont nés des parents d'origine étrangère, chinoise, vietnamienne, française, américaine etc. Les discours des colifichets de supériorité de notre peuple ne convainquent plus personne, parce que la réalité est là. Depuis plusieurs siècles déjà, le modèle khmer est rétif. Notre pays se rétrécissait comme une peau de chagrin. De l'Empire à l'État perfusé d'aides pour survivre, il aurait besoin plus de cohésion sociale dans la société d'aujourd'hui qu'un dilettantisme. La vérité est que nous désirions être supérieur et mirobolant, mais est-ce pourrions-nous les prouver ? L'avenir de notre pays dépendait de notre capacité à nous ouvrir au monde, à ne pas nier la réalité, à ne pas prétendre offrir à notre peuple un modèle utopique, tel que celui d'Angkor. Je suis convaincu qu'un langage de vérité inciterait les Khmers à se mobiliser autour d'un projet réaliste. Nous n'avons d'autre issue aujourd'hui que de changer nos habitudes.

 

L’obsession d’antivietnamien nous enfonce dans une position défensive en permanence. Tout est faux venant du Vietnam pour nous. Les échanges économiques entre les deux nations sont vus aussi comme un danger. Ces échanges en fait ne représentent pas un danger pour notre nation, s’ils le font dans le respect des intérêts mutuels entre les deux pays, ils constituent au contraire un facteur de progrès économique pour notre pays. Le danger n’est pas dans les échanges économiques, il est plutôt dans la capacité de nos dirigeants à défendre les intérêts du peuple khmer dans le monde où il n’y a plus de frontières économiques entre les nations. Le Vietnam profite sans doute de la faiblesse du Cambodge. Mais, nous le savons bien que dans ce monde actuel, les plus riches profitent toujours les plus pauvres. On investit au Cambodge, en Bangladesh ou ailleurs dans le monde, parce que les mains d’œuvres dans ces pays sont moins chères ou il y a quelques choses à gagner. Au nom de realpolitik, le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique n’hésite pas de faire du commerce avec la Chine communiste. Comment imaginer qu’un petit pays comme le nôtre puisse embrasser la complexité d’un monde chamboulé sans être passé par la solidarité régionale, où se définissent tous les grands projets économiques et commerciaux ? Nous répétons toujours la même chose ce qu’il en est la domination vietnamienne, pas ce qu’il faut faire du Cambodge. Notre conception de la nation est "nation-race", laquelle ne s'adapte plus au monde sans frontière d'esprits et de progrès techniques de toutes natures. Pour suivre cette évolution, il va falloir inventer une notion à la vision française de la "nation-choix collectif" (mot inventé par le journaliste français Prévost-Paradol au XIXe siècle), parce qu'elle répond à la réalité de notre pays d'aujourd'hui. Je ne dis pas qu'il faut accepter ce qu'il n'est pas acceptable : baisser les bras devant l'ambition du Vietnam qui est par nature, impérialisme, nation de trois ky. Pour y faire face, il faut que le nombre des Khmers doit s'augmenter assez rapidement, écrit Noun Khoeun, historien khmer (Indochine en l'an 2000), pour maintenir un certain équilibre entre notre population et celui du Vietnam et la Thaïlande. Il faut que notre économie se développe et s'intègre dans l'économie régionale et mondiale. Trois chorus pour notre pays : Production, éducation nationale et redistribution.             

 

J’ai lu un courriel d’un jeune compatriote, adressé à son groupe de pensée : Il faut boycotter de lire tous les articles provietnamiens ou pro-hun sen ou opposés aux siens. Au contraire, il faut les lire davantage pour comprendre les autres opinions qui sont contraire aux siens. Je lis toujours en dernier des articles de mes amis. Et je lis deux fois ceux qui ne sont pas d’accord avec mes idées. Comme dit un sage chinois : Connaître bien l’ennemi, est déjà la moitié de la victoire. L’obsession d’antivietnamien ne devrait pas s’inscrire dans la voie de rejet total tout ce qui vient du Vietnam : Sa pensée, son économie, ses modèles de l’organisation de sa société, sa politique etc. J’ai relu les ouvrages parus en histoire politique khmère ces trente dernières années. Aucun ne parle pas le modèle khmer. Pourquoi ? Parce qu’il n’existe pas. Nous pensons, nous, que les problèmes de déclin khmer découlent de la politique d’expansion du Vietnam et la Thaïlande faits depuis toujours. Nous croyons aussi qu’il est possible de retrouver la gloire khmère, à condition de renouer avec l’esprit de modèle de l’Empire d’Angkor. Je crois plutôt que le mal khmer soit la conséquence de la gestion du pays de nos dirigeants politiques de toutes les époques. Il faut se souvenir de ce qu’il s’était passé dans l’histoire de notre pays. Le dernier souvenir est le délire de flagellation nationale de Pol Pot, en pensant : Il faut prouver coûte que coûte que le peuple khmer être aussi bon que des Vietnamiens et il y a donc raison de lui forcer à travailler comme des bêtes. Pol Pot en a fait une question idéologique. Cette idéologie meurtrière m'ait rendu plus réaliste et au moins idéaliste face aux problèmes de mon pays.

 

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